Jeudi 4 novembre 2010
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Trois ans et quelques jours que j'ai "ouvert" ce blog (santé ! allez, je r'mets une tournée), et nulle trace
encore de James Sallis. La réédition du Faucheux (publié initialement dans cette magnifique collection qu'était La Noire de Gallimard) me permet de corriger cette anomalie,
d'autant plus qu'il fait partie des quelques lectures qui m'ont véritablement marqué.
A force de lire des romans, on finit par repérer certains mécanismes, procédés, artifices. La plupart du
temps. Et parfois on tombe sur un livre qui ne ressemble à aucun autre, comme ce faucheux que je pourrais lire cent fois sans que le charme ne s'évapore, sans comprendre comment ça
"marche" ni même pourquoi j'aime autant ce bouquin.
Bien-sûr, des spécialistes en stylistique, en sémiotique ou en linguistique nous en apprendraient certainement,
après avoir disséqué le texte au scalpel, au risque de le vider de sa substance. Personnellement, je préfère encore le voir respirer, loin des tables d'autopsie des exégètes.
Bref. Parlons un peu du bouquin - essayons tout au moins.
Le faucheux (le titre original est "The long-legged fly", on pense au "long good-bye" de
Chandler) ouvre un cycle de six romans* et se décline en quatre chapitres. 1962, 1970, 1984, 1990. Quatre intermèdes précédés d'une genèse brutale - l'assassinat d'un homme
par un inconnu, qui n'est autre que le "héros" lui-même, comme on l'apprend un peu plus tard.
Quatre périodes plus ou moins heureuses de l'existence de Lew Griffin, un Noir de la Nouvelle-Orléans d'abord détective privé puis, sur la fin de sa vie, écrivain racontant sa
propre histoire.
Ses enquêtes concernent essentiellement des personnes disparues. Des jeunes femmes, le plus souvent, comme Corene Davis, cette activiste noire qui s'est volatilisée entre New-York et La
Nouvelle-Orléans ; comme Cordelia Clayson, étudiante prometteuse et rangée ; comme Cherie, rattrapée de justesse dans une gare routière Greyhound.
Retrouver des gens, d'accord, mais dans quel
état ? Arrive un moment où Griffin se montre impuissant, et parfois même trop absorbé par sa propre vie, marquée par l'échec et la perte, l'alcoolisme, la solitude malgré les amitiés amoureuses
(LaVerne) ou les amours amicales (Vicky).
Retrouver des gens ? En suivant leurs traces, c'est d'abord sur les siennes qu'il se lance, dans une quête de
lui-même, sans qu'il sache bien ce qu'il cherche ni même ce qu'il a perdu en chemin. Ses allées et venues ressemblent à des cheminements intérieurs. Effet miroir avec une ville étrange et
mouvante. "C'était comme si l'image que la ville avait d'elle-même et ses efforts pour vivre en accord avec cette image n'avaient cessé de se modifier. Elle était espagnole, française,
italienne, antillaise, africaine, coloniale ; elle était en même temps la ville des fêtes et des mirages et le bastion de la culture sur une terre nouvelle ; elle était une ville bâtie sur le dos
des esclaves et, parallèlement, une ville où de nombreux notables avaient été des gens de couleur libres ; la ville s'adaptait, à l'infini."
Mouvante comme l'humeur de Griffin, qui flotte sans cesse au gré de la marée, entre dépression et rédemption, la tristesse chevillée au corps comme le boulet au pied de l'esclave,
puisqu'il est aussi question de l'Homme Noir ici, comme dans les opus suivants.
Si on peut lire les différents romans du cycle dans le désordre , il convient d'abord d'avoir lu Le faucheux,
qu'on peut considérer de plusieurs façons : une brève introduction à la vie de Lew Griffin, dotée de quelques
repères biographiques ; une succinte table des matières ou une sorte de calendrier auxquels se référer une fois plongé dans les épisodes suivants qui devancent, suivent ou
télescopent les événements racontés ici.
L'ensemble formant une biographie parcellaire, incomplète, morcelée, composée à partir de fragments de
vie épars, une mosaïque d'événements que l'écrivain - Sallis et, par extension, Griffin - tente de ranimer avec des souvenirs imparfaits et les projections d'une mémoire par nature
sélective, non-linéaire, et qui se moque parfois de l'exactitude chronologique.
Un mot sur le style ?
"Moins, c'est plus", dit le proverbe. On pourrait dire aussi : l'ellipse, c'est Sallis. Y en a qui soulignent trois fois au cas où le lecteur serait trop abruti pour piger ce qui se
passe. Lui, il vous laisse le soin de combler les trous, d'éclairer les zones d'ombre, de tourner la bague de mise au point. A vous de saisir l'allusion, de laisser transparaître
le filigrane, patiemment.
Cela dit, faut-il d'abord souligner l'ascétisme de Sallis ou bien la couche de mauvaise graisse qui recouvre tant et tant de romans ?
Le faucheux / James Sallis (The long-legged fly, 1992, trad. de l'américain par Jeanne Guyon et Patrick Raynal. Gallimard, La Noire, 1998 ; rééd.
Folio Policier, 2010)
*Après Le faucheux suivent, dans l'ordre (si tant est qu'il y en ait un) : Papillon de nuit, Le frelon noir, L'oeil du criquet, Bluebottle,
Bête à bon Dieu.