Luca
Barberis est en fuite. Il vient de tuer un homme. Un coup de sang, une pulsion, le geste irréfléchi d’un homme aux abois. Durant sa cavale, qui l’emmène de Milan à Amsterdam, Luca entame une
correspondance avec la juge chargée de l’enquête. Sa confession n’a d’autre but que d’expliquer son geste et de découvrir la vérité, puis de se venger de ceux qui l’ont
détruit. Rapidement une curieuse relation nait entre l’assassin et « sa » juge ; au fil de leurs e-mails, nous suivons le parcours de Luca et découvrons peu à peu les dessous de
la manipulation.
Deux ans auparavant, Luca est encore un brillant informaticien, patron de Titan Informatique, société spécialisée dans l’installation de systèmes de sécurité hyper-sophistiqués. Dans un marché en
pleine expansion, le fils d’ouvrier savoure sa réussite, en cédant toutefois aux réflexes du nouveau riche : loft, objets d’art, meubles design…
Quand Lajanca père & fils lui proposent un contrat juteux, Luca, malgré quelques clauses suspectes, finit par accepter. Huit
mois plus tard, le piège se referme : un virus sabote son programme, le contrat est rompu, Luca ruiné.
Blanchiment d’argent, corruption, cynisme, avidité… À mon juge n’est pas seulement un thriller savamment mené : en évoquant l’impunité de sociétés financières
occultes profitant du vide juridique et de l’impuissance, de l’inaction du pouvoir politique, le roman est aussi une critique acerbe des désordres et des leurres du capitalisme mondial, de
l’exploitation perpétuelle des plus faibles (un texte qui résonne tout particulièrement d’ailleurs, en ces temps de crise boursière, provoquée notamment par une spéculation effrénée qui repose
sur l'endettement et les crédits immobiliers exorbitants des ménages américains les plus modestes).
Une réflexion du narrateur, parmi d’autres :
« Je travaillais plus qu’avant,
mais pour mon compte, j’étais mon propre patron. A l’époque, j’aurais dit que c’était un moyen d’échapper à l’aliénation du travailleur au sein du système capitaliste, un moyen de se réapproprier
le fruit de son travail ; je sais aujourd’hui qu’il s’agissait seulement d’une concession à l’orgueil de notre génération, au mépris dans lequel nous tenions l’emploi stable de nos pères.
(…) Les combats que mène la droite aujourd’hui au nom de la flexibilité du travail ont été remportés depuis des années déjà, depuis qu’ils ont rendu leur profit désirable : non plus des
employés, mais de jeunes entrepreneurs, avec l’illusion de pouvoir palper du fric. L’employé se met en arrêt-maladie, part en vacances, réclame ses droits ; le jeune entrepreneur travaille
même avec de la fièvre, même en août si le commanditaire le lui demande. Oui, à présent il s’appelle le commanditaire, mais c’est toujours le patron
d’autrefois. »
Si Perissinotto n’est pas un grand styliste, son roman est bien maitrisé et prend de l’ampleur au fil des pages, où surgissent des personnages secondaires bien fouillés, où l’on croise les
fantômes de Brel et de Simenon (Lettre à mon juge), auxquels l’auteur, fervent francophile, rend un hommage appuyé, ce qui ne gâche rien.
Un polar qui confirme une fois de plus la bonne santé du polar transalpin ; Perissinotto : un nom à retenir aux côtés des
Piergiorgio Di Cara, Sandrone Dazieri, Loriano Macchiavelli, Andrea Pinketts, Massimo
Carlotto…