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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 00:00

Loriano Macchiavelli, dans la tribu des écrivains italiens de polars, fait partie (avec Scerbanenco, Fruttero & Luccentini entre autres) des éclaireurs, qui dans les années 70 se sont frayés un chemin dans les marais stagnants du roman d'énigme victorien made in England, pour apporter un renouveau au roman noir italien, alors en coma prolongé, à cause notamment des coups portés par la censure d'Etat. 
Ils ont ainsi ouvert la voie à une nouvelle génération d'auteurs, parmi laquelle on trouve un certain Carlo Lucarelli. Né en 1960, ce dernier a déjà publié en France une douzaine de romans - dont des polars pour la jeunesse - et compte parmi les grandes plumes du polar transalpin. Un peu à la manière de Daeninckx chez nous, Lucarelli aime à revisiter des périodes troubles de l'histoire italienne.

Cofondateurs du "groupe 13", avec Marcello Fois, un groupe de réflexion qui réunit quelques-uns des meilleurs écrivains italiens de romans noirs, Lucarelli et Macchiavelli ont aussi en commun d'être nés ou d'avoir vécu à Bologne, où ils situent la plupart de leurs romans. C'est le cas d'Almost Blue, et, comme son nom l'indique, de 
Bologne ville à vendre.

Almost Blue, c'est une chanson reprise notamment par Chet Baker, dont la voix chevrotante et les notes rondes fascinent Simon, un jeune homme aveugle de naissance. Dans un grenier aménagé, entouré d'appareils informatiques, Simon "sent" la ville, en écoutant par scanners interposés les conversations téléphoniques, les appels radio de la police, des taxis, des routiers etc... Aux voix, aux bruits il aime attribuer une couleur, par assonance ou associations d'idées.
De son côté Grazia Nero enquête sur une série de meurtres particulièrement atroces. Toutes les victimes sont des étudiants et semblent avoir été assassinées par le même tueur, en tout cas c'est ce que tente de démontrer l'inspectrice à des collègues sceptiques, voire hilares ("Ha ha ha (...) Nous ne sommes pas en Amérique ici (...) imaginez-vous ce qui arriverait si on répand la nouvelle qu'un maniaque massacre les universitaires ? A Bologne ? Insensé !").
Le tueur, dit "l'Iguane", se dit envahi par une bête affreuse qui le pousse à se réincarner successivement dans chacune de ses victimes, et à emprunter leur apparence physique.

Sombre, dérangeant, ce thriller a l'effet lancinant d'une incantation.
L'écriture poétique de Lucarelli - et notamment ces images autour des couleurs et des sons, qui rappellent ce poème de Rimbaud intitulé Voyelles - tranche avec les événements particulièrement sordides auxquels nous sommes confrontés. Tandis que les différents points de vue du récit - parlant toujours à la première personne, le narrateur est tantôt le tueur, tantôt Grazia ou Simon - nous plongent à chaque chapitre dans une vision, une perception du monde éminemment différentes, entre le cerveau malade de "l'Iguane" et les sensations de Simon...

Un styliste ce Lucarelli. Chez lui, pas de descriptions chirugicales, de détails scabreux. C'est d'abord une ambiance, légèrement oppressante, énigmatique, où affleure une sensualité équivoque, mêlant étroitement les deux figures de la beauté et de la mort.
Et puis il y a Bologne, vénéneuse et secrète, un personnage à part entière du roman : "Elle n'est pas seulement grande, elle est aussi compliquée. (...) Une mairie rouge et des coopératives milliardaires. Quatre types de mafias différentes qui au lieu de ses tirer dessus recyclent l'argent de la drogue dans toute l'Italie. Cette ville est différente de ce qu'elle parait, cette ville a toujours une moitié cachée."


Une ville "où venaient se cacher tous les terroristes dans les années 60"... C'est justement pendant les "années de plomb" que Macchiavelli a choisi de situer Bologne ville à vendre.

 

Comme chez Lucarelli, la Bologne de Loriano Macchiavelli n'a pas grand-chose à voir celle des touristes... 
Fin des années 70. L'hiver arrive, les façades ocres des maisons suintent l'humidité, les pavés luisent sous une pluie fine et continue. Deux jours plus tôt, pendant une manifestation d'extrême-gauche, un notable local a été abattu. Balle perdue ou fusil à lunettes ? Les militants sont bientôt suspectés, d'autant plus que Vincenzo Clodetti appartenait à cette classe bourgeoise et réactionnaire qu'ils haïssent tant.   
L'enquête tombe sur le pauvre Sarti Antonio, qui trimballe sa mauvaise humeur dans les rues mouillées et froides. Un homme singulier ce lieutenant : volontiers bougon, un brin débonnaire, il cultive son addiction au café et des amitiés douteuses, et supporte tant bien que mal la colite qui le fait souffrir depuis son entrée... dans les forces de police ! Il me fait penser à un mélange de Montalbano et de Méndez (le personnage de Gonzalez Ledesma). En tout cas, c'est un personnage célèbre en Italie, qui a même donné lieu à une série télévisée, me semble-t-il.

Le style décalé de Macchiavelli peut dérouter : interpellant sans cesse le lecteur, l'auteur intervient sans cesse dans le récit, prend le lecteur à témoin, parle de son personnage, le questionne...
Il n'empêche qu'on a plaisir à suivre Sarti Antonio dans ses allées et venues qui ressemblent d'ailleurs davantage à une errance qu'à une enquête policière.

Enfin, même si ce n'est pas le principal propos de l'auteur, le lecteur peut se faire une idée du contexte socio-historique des années 70 en Italie, qui furent particulièrement mouvementées et parfois sanglantes.




Almost Blue / Carlo Lucarelli (Gallimard ; coll. La Noire, 2001)
Bologne ville à vendre /
Loriano Macchiavelli (Métailié ; coll. Noir, 2006)

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Published by jeanjean - dans italie
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commentaires

Marc LAZOU 18/02/2013 20:57

Primo : un fusil ne porte pas de lunettes (ça se saurait !) mais une lunette de visée.
Deuxio: Sarti n'est pas lieutenant mais seulement sergent.
Enfin, "Les souterrains de Bologne" m'ont captivé. J'attaque "Bologne ville à vendre" avec hâte.
Bravo ces italiens !

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