Mardi 13 mai 2008

La Foire du livre de Francfort, Bologne... ? Où l'on s'apprête à négocier des droits de traduction pour ces deux auteurs, docteurs es nioupolar ?
Non. Je parle de la foire de... Gramat, "charmante bourgade située dans le Lot, à quelques encablures de la Dordogne" (à dire à voix haute avec un accent JeanPierrePernaudois)...

Ce jour-là était donc "jour de foire". On se balade, on musarde, se faufilant habilement parmi les étals où s'entassent chapeaux, tissus, surplus militaires (les vêtements, pas les Famas !), chaussures et... livres. Je jette un coup d'oeil distrait : la marchande avait disposé quelques dizaines de caisses où s'alignaient, plus ou moins classés par genres, quelques centaines de livres, d'un almanach des Postes au dernier Alexandre Jardin (sûrement déposé là par un critique littéraire en vacances, désireux de ne pas s'encombrer inutilement d'un exemplaire de presse...).

Je repère rapidement le cageot où est inscrit, à l'aide d'un gros feutre noir, "POLICIERS". Accroupi devant l'éventaire, inventaire rapide du dos des bouquins : beaucoup de Masque, des SAS, quelques Carré noir dont A.D.G. et son Je suis un roman noir. Carré noir n° 468, quatrième de couv. avec la pub Gitanes et exemplaire dédicacé SVP, comme suit : "Je suis un roman noir et Jean-François est-il mon prophète (pro-fête) ? Amicalement - ADG". (ouf ! ça aurait pu être Jean-Marie...) Bonne pioche, alors je continue à creuser.
Et là, belote et re-belote ! Puisque le suivant dans la pile n'est autre que
Le petit bleu de la côte ouest, du bon copain Manchette ! A.D.G. - Manchette : ces deux-là, malgré des positions politiques diamétralement abyssalement opposées (Manchette tendance gauche anar, A.D.G. à l'extrême-droite, et l'on peut même dire "anar de droite"), ne rechignaient pas à discuter polar et peut-être bien politique... (Manchette en parle-t-il dans son Journal, nouvellement paru chez Gallimard ? à voir)

Bref, j'ai particulièrement goûté cette chouette coïncidence : A.D.G. et Manchette réunis par une bouquiniste (avertie ?) sur le foirail d'une petite ville de province. Manquait plus que
Fajardie...
Sans compter que les (anti)héros de ces romans pratiquent tous deux "l'art de la fugue", fuite éthylique chez A.D.G., fuite en avant pour Manchette.


Un Manchette bien serré SVP !
 

Sitôt rentré, je replonge dans Le petit bleu, lu il y a quelques années déjà, mais le plaisir demeure. L'aventure de l'anti-aventurier Georges Gerfaut, cadre parisien marié et père de famille poursuivi par des tueurs pour avoir secouru un automobiliste accidenté (!), n'a pas pris une ride, eu égard au talent stylistique de l'auteur, épuré, concis, et ramassé comme un beau diable prêt à sortir de sa boite.
Je retiendrai cette phrase magnifique : "La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là [du jazz West coast]
, il faut le chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production".


Garçon, une formule A.D.G. !

Tout d'abord, je dois dire que j'étais plutôt réticent à lire un militant d'extrême-droite et collaborateur de Minute - fût-il mort, enterré et précédé d'une réputation de styliste hors-pair. Littérature et politique sont deux choses différentes, me direz-vous, et Céline a bien écrit Le Voyage, peut-être le plus grand roman français du XXème siècle. Ok. Que les salauds écrivent des chefs-d'oeuvre, ça ne me dérange pas, mais on ne parvient jamais à dissocier complètement un livre de la personnalité de son auteur, non ? Bref...

Toujours est-il que je me suis régalé (sans aucun scrupule, je précise) du début à la fin, totalement séduit par le brio de l'auteur.
Humour corrosif, finesse d'esprit, A.D.G. (pseudo d'Alain Fournier) possède aussi ce qu'on appelle le sens de la formule et, s'il use (et abuse parfois) de l'argot, Je suis un roman noir est truffé de calembours, de "bons mots", de néologismes tombant toujours à pic - ses personnages boivent du "ouisquie" et se "trissent" quand ça commence à chauffer.
Avec A.D.G., ça virevolte, ça trucule, ça vibrionne, quoi !

Et puis, un auteur qui est capable de vous faire hurler de rire avant de vous foutre une boule à l'estomac au paragraphe suivant, ça court pas les rues ! L'histoire ? Un auteur de polars est l'objet d'un chantage politico-mafieux (sic). Une petite mise en abîme que longe d'ailleurs le personnage tout au long de ce roman enlevé et drôle, où l'on retrouve beaucoup de l'auteur, qui joue
sur le décalage fiction/réalité et s'amuse de lui-même. Avec dérision et cet air distant et goguenard qu'il sembla opposer au reste du monde.

Pour en savoir plus, vous pouvez aller voir le site de l'Association des Amis d'A.D.G. (intitulé
Pour venger A.D.G. !).


Conseil(s) d'accompagnement : pour Le petit bleu, un disque de jazz West Coast bien-sûr, pourquoi pas Gerry Mulligan... En ce qui concerne A.D.G., le dernier Libé en bandoulière ne sera pas nécessaire, Je suis un roman noir
ne comportant aucune sorte de propagande nauséabonde, rassurez-vous...


Je suis un roman noir / A.D.G. (Gallimard, coll. Carré noir, 1983 ; rééd. Série noire, 2004)
Le petit bleu de la côte ouest  (trois hommes à abattre) / Jean-Patrick Manchette (Gallimard, coll. Carré noir, 1980 ; dernière rééd. Folio Policier, 1998)
par jeanjean publié dans : polar français communauté : POLARDISES
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