Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, n'a décidément pas fini d'en baver. Le voilà maintenant entre les mains d'Antoine
Chainas, les lombaires en compote, propulsé en 2030 en pleine guerre des clones !
Ca fait quelque temps que Gabriel s'est retiré des affaires. Plus trop envie d'enquêter, d'aller fourrer son museau un peu
partout. Il faut dire qu'à 70 ans, il commence à sentir le poids des ans. Côté amour, c'est un peu pareil, le désir s'émousse, au grand dam de Cheryl.
Mais voilà qu'ils viennent de gagner une séance de Porn-incarnation à la Loterie Nationale Obligatoire ! Autrement dit
une "séance de baise mémorable" par Omnimorphes interposés.
Bon, là, faut que j'explique un peu, je vois bien vos mines perplexes...
Les Omnimorphes sont des clones qui ont la "faculté de se laisser pénétrer psychiquement par d'autres personnes", c'est-à-dire les "vrais
humains". Fruits d'une technologie de pointe, ils sont la propriété exclusive d'Omnicron©, une multinationale toute puissante, qui a mis sur le marché une génération d'Omnimorphes dédiée à
l'industrie des loisirs et du divertissement.
Considérés comme des machines (sauf pour quelques gauchistes et droits-de-l'hommiste...), les Omnimorphes n'ont aucun
droit. Ils sont aussi dénués d'émotions, de sentiments, de souvenirs.
Pourtant, l'un d'eux est différent : Georgie - celui dans lequel s'est justement "incarné" Gabriel - est capable de ressentir des choses et possède même un souvenir lointain. Un début de
conscience qu'Omnicron© considère comme une menace pour l'ordre établi, dans cette société post-totalitaire où règnent en maîtres la publicité et le merchandising.
Pressentant le danger, Gabriel vole - enfin, autant que lui permet son corps douloureux... - à sa rescousse, et
va tenter de le tirer des griffes des "services d'hygiène génétique".
Dites-moi si je me trompe, mais je crois que c'est la première fois qu'on a droit à un Poulpe futuriste. Evidemment, ça
ouvre tout un tas de possiblités, qu'Antoine Chainas ne se prive pas d'explorer.
Que devient donc le petit monde de Gabriel Lecouvreur ? Que lui réserve l'avenir ? Pour commencer, des courbatures... Et puis la lassitude. Mais n'ayez crainte, il lui reste encore
assez de ressort pour aller fouiner là où ça tourne pas rond, et se retrouver bien-sûr en fâcheuse posture.
Et La Sainte-Scolasse ? Gérard, le patron, approche de la centaine, disparus Maria et le chien Léon, expulsé Vlad
l'aide-cuistot ! Mais le bistrot est toujours debout - pas question de toucher au monument -, même s'il est devenu un repaires de néo-bobos attirés par le charme désuet du lieu.
Et sinon, la vie de tous les jours, dans le futur, c'est comment ? Eh bien il faut une puce sous-cutanée pour prendre les transports et chaque citoyen est tracé selon ses achats. L'Etat est
exangue, le papier et les livres n'intéressent plus personne, et les libraires sont en train de disparaître. On boit aussi de la bière thaïlandaise brassée au riz transgénique. Des lendemains qui
chantent, quoi...
Si ce Poulpe s'inscrit parfaitement dans les clous de la série, on reconnaît sans mal l'empreinte d'Antoine Chainas, ses
thèmes de prédilection - le corps, le vivant, nature et culture (aïe, ça me rappelle ma terminale L)... - et cette façon qu'il a dans ses récits de reconstruire un monde, un monde en
voie de désintégration, parrallèle au nôtre et étrangement - dangereusement - familier.
Un Chainas d'ailleurs très à l'aise dans le récit d'anticipation (en tout cas c'est l'impression que j'ai eue)
et qui a l'air de s'être bien amusé avec ce Poulpe. Le plaisir est partagé.
2030 : l'Odyssée de la poisse / Antoine Chainas (Baleine, 2010)