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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 00:00
Les polars français évoquant le monde ouvrier ne sont pas légion, ce que je trouve personnellement assez étonnant (si vous avez des théories, n'hésitez pas...). Dernièrement, j'évoquais ce point avec Patrick Pécherot, qui a notamment mentionné Dominique Manotti et Nan Aurousseau.

On peut aussi rajouter François Muratet.
Stoppez les machines
, paru en 2001, traite d'un thème encore et toujours d'actualité : les 35 heures.

La Métallique, une usine de sous-traitance automobile, en Seine-Saint-Denis. L'accord sur les 35 heures passe mal : gel des salaires, primes revues à la baisse, et un p'tit tour de passe-passe sur le temps de travail. Allez, je vous explique, ça vaut le coup, même si certains d'entre vous connaissent peut-être ce régime.
Voilà l'équation : 39h - 2h30 (temps de pause hebdomadaire) = 36h30. Ne reste plus qu'à enlever 1h30 de temps de travail par salarié pour arriver aux 35 heures... Résultat des courses : les temps de pause ne seront plus comptés dans le temps de travail. Astucieux, non ?!

Forcément, ça commence à grincer parmi les salariés, et c'est toute la machine qui se met à grincer, jusqu'à l'arrêt total et le vote de la grève avec, en prime, l'occupation de l'usine. Pas à l'initiative des syndicats, qui auraient bien signer, mais de la "base", conduite notamment par Pascal et
Mona, qui le soir refont le monde derrière une guitare et un micro.

Tandis que derrière les grilles la lutte s'organise autour du piquet de grève, ça s'agite en coulisses : un "conciliateur" est engagé par la direction (méthode douce), un raid nocturne est organisé pour "libérer" l'usine (méthode musclée), une société financière tente de faire échouer les négociations... Au gré des manigances et des règlements de compte, la situation dégénère et l'usine prend bientôt des allures de camp retranché.

A l'instar d'un de ses personnages, Muratet, caméra à l'épaule, multiplie les points de vue, saisit sur le vif des instantanés de la vie à l'usine, révèle les personnalités.
L'obstination de la direction, le zèle des petis chefs, les frictions entre salariés, tantôt unis tantôt divisés, les tâches répétitives et abrutissantes... Il décortique, à vif, les rapports de classe, de force, de production, dans un roman très sombre qui dresse un constat accablant du monde du travail et des relations entre salariés, patronat et syndicats.

Muratet sait aussi multiplier les personnages (à double-fond, bien souvent) et superposer plusieurs intrigues sans que cela n'alourdisse le récit, qui gagne plutôt en consistance.
Enfin, ces pages recèlent quelques très beaux portraits, comme ceux de l'enthousias(man)te et révoltée Mona et de Manu, le vieil ouvrier déglingué qui sort de son mutisme et de son goulot pour se joindre à la grève (ah, j'aurais aimé que l'auteur peaufine encore un peu les contours de celui-là...).

Voilà donc un texte qui redonne modestement un peu de visibilité à ces travailleurs de la chaîne et du cambouis.
Voilà un roman salutaire.



Stoppez les machines / François Muratet (Le Serpent à plumes, 2001 ; rééd. Actes Sud, Babel noir, 2008)

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

cynic63 15/04/2009 19:31

J'étais au courant du projet "à quatre mains" avec DOA. Mais avant de lire le résultat, je ferai une cure de vitamine, quelques soirées déconne avec les copains et peut-être même un stage de thérapie par le rire. Parce qu'à mon avis, ça va être la claque au moral ce bouquin!!!!

jeanjean 15/04/2009 19:48


;-) hihihi. Tu as raison, 2-3 semaines avant la parution, faudra penser à faire le plein d'optimisme et de rigolade sous peine d'être complètement plombé au bout de 50
pages !
En tout cas, j'ai hâte de voir ce que leur association va donner.


cynic63 15/04/2009 17:48

C'est vrai qu'on tient là un excellent roman (dont je parlerai bientôt). C'est différent de Manotti dans la forme mais c'est très efficace, notamment de par les intrigues "secondaires" qui se développent. Aussi, c'est surtout moins pessimiste que chez la Dame...

jeanjean 15/04/2009 19:28


Oui, c'est vrai, côté pessimisme, Manotti ne s'en laisse pas conter ! Dans le dernier 813 qui vient de sortir, on trouve une interview de la dame et notamment cette
réponse :
- Ne portez-vous pas un regard un peu désabusé sur la société française actuelle ?- Totalement désabusé.
Je dirais même que je porte un regard désespéré sur notre société !
Aux dernières nouvelles, elle est en train d'écrire un texte avec DOA. A suivre...

Sinon, content que Muratet te plaise, j'irai lire ton billet. @+


François Muratet 27/12/2008 11:26

Un petit mot en passant pour répondre à Jeanjean et à Jean-Marc. J'ai continué à écrire depuis la Révolte des Rats, mais les différents projets sont toujours en cours. Aux dernières élections municipales j'ai accepté imprudemment de figurer sur une liste de gauche dans la petite ville où je vis. Une ville où la droite est au pouvoir depuis la nuit des temps. Et on a gagné. Alors, maintenant, pour la littérature, c'est un peu cramé car je suis adjoint aux affaires sociales. Mais ça reviendra !

jeanjean 28/12/2008 14:46



eh bien merci de nous donner de vos nouvelles. Après la plume, l'écharpe tricolore alors ?! Alors bonne chance pour votre mandat ! En attendant de vous relire, par
la suite...



Hannibal le lecteur 19/12/2008 09:53

Effectivement, il y en a peu.
Je pense n'avoir lu dans ce registre que l'excellent "Lorraine Connection" de Manotti que j'avais eu la chance de rencontrer lors d'un café-rencontre dont je garde d'excellents souvenirs, et un roman dédicacé.
Pourtant, il n'y a qu'à se tenir un peu au courant de l'actualité pour se rendre compte qu'il y a dans cette thématique matière à écrire du polar/roman noir.
Une piste à envisager pour nos auteurs en ces temps de crise (chômage, délocalisation, licenciements, etc.)

jeanjean 19/12/2008 10:34


c'est vrai que la matière ne manque pas. On trouve parfois ces sujets en filigrane dans les romans, mais ils forment rarement la trame du récit. Peut-être parce que,
comme le disait Pécherot dans l'interview, le salariat a bougé, qu'il est multiforme et que la figure dominante n'est plus le prolo de chez Renault...


Jean-Marc Laherrère 19/12/2008 09:19

Rappel salutaire, Muratet est effectivement un des rares, avec Dominique Manotti et Patrick Pécherot à donner une parole aumonde ouvrier, contrairement à ce qu'il se passe chez nos amis américains ...
Qu'est-ce qu'il devient Muratet ?

jeanjean 19/12/2008 10:00


oui, c'est curieux comme (non)phénomène et le parrallèle avec les Etats-unis accentue encore ce vide. La réponse est peut-être à chercher du côté de la
sociologie...Tiens, je vais laisser un message sur la liste 813, certains ont sûrement une idée sur la question...
Quid de François Muratet ? c'est vrai qu'il n'a pas écrit depuis un moment. Il me semble qu'il est enseignant (histoire-géographie) en Seine-et-Marne. Je sais aussi qu'il propose d'animer des
ateliers d'écriture et d'illustration en milieu scolaire.


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