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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 00:00

Je retrouve l'auteur de Tranchecaille Boulevard de la Villette, dans le XIXème - quand on arrive en métro, un peu avant avant Stalingrad, on aperçoit le Sacré-Coeur, je repense aux Brouillards de la butte, à Nes et à l'agence Bohman, qui se trouve non loin d'ici. Patrick Pécherot connait un p'tit resto, à deux pas, y vient souvent. Salue la patronne. Ambiance sympathique, radio réglée sur une station jazzy. On s'installe, formule midi. C'est parti.

                                                                                © Elyse Grynbaum

Patrick Pécherot, vous avez travaillé dans le « social » et vous êtes journaliste pour la CFDT. Ca consiste en quoi exactement ?

J'ai été rédacteur en chef de l'hebdomadaire de la CFDT, Syndicalisme hebdo. J'ai arrêté car ça me prenait beaucoup trop par rapport à mon écriture personnelle. Durant  le  temps que j'ai été rédac'chef, je n’ai quasiment pas écrit pour moi. J’ai pensé qu’il fallait faire un choix : l’hebdo ou les bouquins. J’ai hésité un certain temps et j'ai décidé d’abandonner le journal. Aujourd'hui je m'occupe d'un mensuel de la CFDT qui couvre - vous saurez tout - les champs de la protection sociale, du travail et de l'emploi. La périodicité me permet d'aménager mon temps. Et puis j'ai la chance d'être dans une organisation où mes activités littéraires sont perçues comme une forme de reconnaissance collective. C’est le côté « auteur de la maison ». Une dimension sympa.

 

A la lecture de vos romans, notamment la « trilogie de l'entre-deux guerres », je vais l'appeler comme ça (Les Brouillards de la Butte, Belleville-Barcelone, Boulevard des Branques), on n'est pas vraiment étonné que vous travailliez dans le social. Vous parlez beaucoup des aspects sociaux de cette époque, notamment les luttes syndicales, le Front populaire...

Chaque auteur travaille avec son vécu. J'ai arrêté mes études en seconde, après ça été le monde du travail. Quand j'ai été embauché à la Sécurité sociale, je me suis syndiqué, j’ai milité dans mon entreprise, puis j’ai pris d’autres responsabilités. Ca fait partie de ma culture et ça a aussi été mon école. Il est logique que j’y trouve une part de mes inspirations.

 

L'écriture, c'est un prolongement de votre métier ?

Non, simplement on est formé par un certain nombre de choses, il est logique d’y puiser ensuite une partie de son inspiration. Elle vient de son trajet personnel, affectif, social, intellectuel, professionnel... Je suis content d'avoir ce parcours, parce qu’on s'enferme vite dans l'écriture. Il y a des auteurs - qui par ailleurs peuvent écrire de bons bouquins, avoir pignon sur rue, etc... - qui parlent de choses qu'ils voient de loin, comme on descend de sa tour voir les gens d'en bas. Ca fausse un peu la vision. Voilà, moi je reste en bas, j'aime bien...

 

La « France d'en bas », quoi...

Expression à la con ! (rires)

 

Vous avez écrit un article pour Sciences Humaines, intitulé « Le polar, miroir du social » ; la dimension sociale du polar, c'est important pour vous.

Oui, c'est ce qui m'intéresse. Je me réclame d'une filiation d'auteurs qui sont sur la même ligne. Qu'ils l'aient choisi comme mon petit camarade Didier Daeninckx, ou qu'ils l'aient fait plus en creux comme certains des les auteurs qui sont à l'origine du genre…. On n’a rien inventé, dès le départ le polar, enfin le roman noir, aux Etats-Unis, a été marqué par le social, même si cette thématique n’était pas abordée directement. Deux des pères du genre [Dashiell Hammett et Raymond Chandler] ont commencé par se taper la guerre 14…
 
 

Vous en parlez sur votre site d'ailleurs, vous vous posez la question de savoir si sans la Grande Guerre et les tranchées, on aurait eu le roman noir tel qu'on le connaît aujourd'hui.

Oui. Surtout qu'à leur retour ils ont trouvé une société américaine en pleine décomposition. Il y a eu la crise, la prohibition, rien de tel pour encourager le pourrissement d'une société que d'interdire un truc comme l'alcool. Corruption de la police, d'une partie de la magistrature, gonflement des réseaux mafieux...  Les auteurs d’alors ont été confrontés à ces problèmes. [à point nommé, un vieil air de jazz, trompette en avant, vient souligner ses mots] Quand on lit les bouquins de Chandler, d'Hammett, de Thompson, de Goodis… On y trouve des photographies de la société américaine, le social est très présent. Quand dans Moisson rouge, Hammett décrit l'uniforme d’un flic de Poisonville, il brosse, dès le début du bouquin, le tableau de la corruption dans la police. Un thème éminemment social et politique.  En France beaucoup d'auteurs se réclament des écrivains du XIXème siècle qui affrontaient directement la question sociale : Emile Zola, Eugène Sue, Maupassant,  Hugo. En l'occurrence Hugo n'était pas un naturaliste, mais enfin bon...

 

Vous voyez des héritiers parmi les écrivains français actuels ? Par exemple, j'ai l'impression qu'on ne trouve pas en France comme c'est le cas aux Etats-Unis des livres qui traitent directement du monde ouvrier et qui en décrivent les rouages...

En France, Jean Amila a fait d’emblée la jonction entre la littérature prolétarienne et la littérature noire. Il a transposé dans le monde du noir des problématiques qu'ils développait quand il écrivait dans la « blanche » sous le nom de Jean Meckert, notamment les difficultés de rapports et de communication entre des individus qui ne sont pas de la même classe sociale. Cela a été un fil rouge de ses bouquins, même si on n'y trouve pas de descriptions très précises du monde ouvrier. Plus près, Didier Daeninckx a abordé ces questions de front. Ou Dominique Manotti avec Sombre sentier et dernièrement Lorraine connection. Il y en a d’autres. Un qui me vient immédiatement à l'esprit, c'est Nan Aurousseau avec Bleu de chauffe, c’est à la fois un livre d'une écriture remarquable, tendre et drôle, et qui traite d’un monde ouvrier dont on parle peu : celui des PME. On résume souvent le monde du travail à ce qui a fait sa mythologie : les grosses usines, les bastions, 36, les gars, le combats durs,  les gueuloirs, etc. Il s’est diversifié, féminisé, il passe à travers une multitude de PME, de TPE…

 

Le problème, c'est peut-être que le monde ouvrier semble être devenu « invisible ». On a l'impression qu'il n'y a plus d'ouvriers quand on regarde les informations, enfin dans les grands médias en tout cas...

Oui, mais de son côté, le salariat a bougé. Le modèle dominant n'est plus l'ouvrier tel qu'on le concevait à l’époque des grosses concentrations industrielles. De nouvelles catégories sont apparues. Ce ne sont pas forcément des « prolétaires » au sens où ils ne produisent pas de biens, mais des services. La figure dominante du salariat, ce n'est plus le prolo de chez Renault, même s'il existe toujours. On est très souvent polarisé sur cette image mythique, y compris moi, c'est le Gabin du Jour se lève. Du coup, on oublie un peu les gens qui sont moins visibles parce que plus atomisés, moins organisés collectivement, soumis à des fermetures de boîtes qui ne font pas la une des médias car ce sont de petites boîtes où il n'y a même pas de plan social mais des licenciements secs, etc. Le salariat aujourd'hui, c'est aussi la fille qui travaille chez ED, le type qui vient vous livrer votre pizza, l'auxiliaire de vie qui ne fait pas parler d’elle mais qui va s'occuper de votre grand-mère dépendante…

 

Vous vous situez  dans cette lignée d'auteurs qui explorent les chausse-trappes de l'histoire. Vous avez cité Amila, Daeninckx... Ce sont vraiment des influences majeures.

Oui, et il y en a d'autres. Dans la mesure où j'ai une culture d'autodidacte, j'en découvre tous les jours. Mais Amila et Daeninckx, oui, bien sûr. Je n’aurais pas écrit ce que j'ai écrit si je ne les avais pas lus. Je citerai aussi Léo Malet, évidemment. Il n’est pas pour rien dans mon succès de librairie. Malet, c'est le côté populaire, roman-feuilleton, mystères de Paris, poésie surréaliste et gouaille qui font partie de moi. Je l’ai découvert quand des gens comme Phil Cazoar, Jean-Patrick Manchette ou Jean-François Vilar l’ont  fait redécouvrir au début des années 80. Et puis il y a aussi des américains dans mes influences... Chandler, Hammett, Brautigan et Crumley, beaucoup.

 

J'ai lu que votre attachée de presse vous reprochait de n'aimer que les morts !

Christine dit pire que ça : « Patrick, tu ne fréquentes que des morts ».

 

Il doit bien y avoir des auteurs vivants que vous appréciez ? Bon, Crumley est mort récemment...

Ah oui, mais ça c'est pas de ma faute ! C’est vrai, j'aime bien les morts... et puis comme j'ai pas mal de trous dans ma culture, il y a des auteurs que je découvre longtemps après les autres. Je me dis qu'avec les vivants, j'ai le temps. Tandis que les morts, il faut vite les rattraper parce qu'ils tombent parfois rapidement dans l'oubli. Mais je lis aussi des vivants ! Rassurez vous, Didier n’a pas l'intention de passer l'arme à gauche ! J’adore Ken Bruen. Dernièrement j'ai découvert un petit jeune, Antoine Chainas. Son Versus m'a assez impressionné.

 

On va parler un peu de Tranchecaille, qui vient de paraître. Pourquoi écrire un polar sur la Guerre 14-18, je suppose que ce n'est pas pour l'aspect commémoratif ?

Non, même si, tant qu'à faire, je me suis dit que j'allais l'écrire pour le 90ème anniversaire de l’armistice... C'est un sujet que je porte depuis longtemps. Je l'avais abordé par la bande avec Les brouillards de la Butte - dont une partie de l'intrigue trouve son origine dans la guerre de 14 - et plus frontalement avec un roman pour la jeunesse : L'affaire Jules Bathias...

 

… où vous abordez déjà les thèmes des mutineries, des fusillés pour l'exemple, à travers le regard d'un enfant sur l'histoire de son arrière grand-père et plus généralement sur le phénomène de la guerre...

Ca fait aussi partie de mon parcours. Dans ma famille, j’appartiens à la première génération qui n’a pas connu de guerre. Mes deux grands-pères ont fait 14, mon père celle de 40, mes cousins les guerres coloniales... Dieu merci, depuis il y a eu la décolonisation et l'Europe... Quand j'étais jeune, j’ai milité dans les milieux pacifistes. J’y ai côtoyé des gens qui faisaient partie de l'ancienne génération et qui avaient été très marqués par la guerre de 14. Elle a façonné toute une génération, toute une mentalité. La seconde guerre mondiale plonge une partie de ses racines dans les suites de 14… Sur le plan géostratégique, il en reste des pans qui font la une de l'actualité, la question Kurde par exemple, qui remonte aux traités qui ont « soldé » l’hécatombe. C'est quelque chose qui a toujours été présent pour moi, cette guerre...

 

… qu'on peut considérer comme la matrice la XXème siècle.

Même sur le plan culturel. Des choses très fortes en sont sorties. On ne peint plus pareil quand on a vu les tranchées, on n'écrit plus, on ne compose plus de la musique de la même façon sans doute.

 

Je reviens à Amila et Daeninckx, qui ont écrit des romans ayant aussi pour cadre cette guerre, que ce soit Le boucher des Hurlus ou Le der des Ders.  Quand vous commencez à écrire Tranchecaille, vous les sentez penchés votre épaule ? N'est-ce pas un peu intimidant ?

Non, pas intimidant. Je pouvais me dire « pourquoi écrire un livre sur 14 puisqu'il y en a de si beaux ? » mais bon... Un musicien qui compose un requiem, va-t-il se dire « non, il y en a déjà eu tellement et de magnifiques » ? A ce niveau là, ça ne représente pas une pression. Plutôt une émulation saine, dans le genre : « il faut que je fasse un peu honneur aux gens dont je me réclame ».

 

Je vous rassure, c'est le cas ! Alors ce qui m'a interpellé en premier, c'est la l'architecture du récit, en forme de mosaïque, chaque voix venant éclairer le fil des événements et la personnalité du soldat Jonas. Vos romans, jusque-là, suivaient plutôt un rythme linéaire...

J'aime bien me renouveler, me lancer des petits défis parce que j'ai une crainte, c'est de me redire. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai décidé que les aventures de mon Nestor s’arrêteraient après la trilogie. Et puis, je voulais traiter de la fatigue humaine. Il y a eu beaucoup de romans magnifiques sur la guerre de 14, mais ce thème a été moins abordé que d'autres. Il m'a semblé intéressant que des voix différentes expriment chacune à leur façon une facette de cette fatigue.

 

Oui, c'est quelque chose de très bien rendu. On a ces témoins qui se succèdent devant le capitaine chargé de défendre Jonas, les camarades de tranchées, les gradés, des personnages de l'« arrière »... Ils ont chacun leur vocabulaire, leur façon de s'exprimer, ce qui rend très vivant ce roman justement...

Eh bien, merci, c'est ce que j'ai essayé de faire. Faire entendre un petit concerto à plusieurs voix dont la tonalité est la fatigue. On ne l'exprime pas de la même façon, selon qu'on est un gradé ou un paysan du Languedoc. Et puis ces différentes voix permettent que chacun donne sa vision de la guerre et de Jonas, le personnage central, l’accusé, qui est pour le moins ambigu. J'ai voulu faire quelque chose de gris pour...

 

… pour ne pas dire : les gradés tous pourris, les soldats tous braves...

Voilà. C'est une image d'Epinal, même si effectivement le haut commandement était au chaud dans ses bureaux. Mais là en l'occurrence je ne traite pas de cela.

 

 

La suite demain...!

 

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Published by jeanjean - dans entretiens
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commentaires

Jean-Marc Laherrère 16/12/2008 10:33

Bravo et merci !
Vivement la suite.

jeanjean 16/12/2008 13:04


Content que ça te plaise ! La suite, c'est pour cet après-midi !
Je pensais à toi justement et à Noir béton quand on discutait avec Patrick de la représentation du monde ouvrier dans le
roman noir.


Cathe 16/12/2008 09:23

Merci pour cette interview passionnante. Suite à tes billets, je me suis acheté sa "trilogie" pour mon Noël :-) (bah oui,s'il faut compter sur les autres pour avoir exactement les livres que l'on veut... ;-) )

jeanjean 16/12/2008 13:00



T'as raison !, on est jamais mieux servi que par soi-même ! par sécurité, des fois qu'on trouve sous le sapin le dernier Higgins Clark mère & fille... Ooooh,
merci maman... ;-)



jenotule 15/12/2008 18:53

Bravo pour cette interview, passionnante à lire. J'attends la suite, d'autant plus que je viens de finir de lire Tranchecaille, qui m'a pas mal impressionnée, dans le bon sens !

jeanjean 15/12/2008 21:36



Merci ! En tout cas, j'ai passé un chouette moment avec Patrick Pécherot, un type passionnant.


Tranchecaille m'a aussi pas mal impressionné, il fait preuve d'une force d'évocation assez incroyable, je trouve. Rien
à envier aux autres grands textes du genre, ceux d'Amila, de Daeninckx...



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