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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 00:00

 

                                                                                  © Elyse Grynbaum

...

Justement, vous situez votre roman au printemps 17, c'est l'offensive Nivelle, un vrai carnage. Ce général sera remplacé juste après et il est resté comme un exemple d'incompétence, enfin même si c'est facile de dire cela avec le recul...

Il a sans doute agi comme on joue aujourd’hui aux jeux vidéo ou aux échecs, sauf que les pions étaient des petits soldats vivants. Des erreurs stratégiques absolument incroyables, une obstination à toute épreuve et le commandement suprême…ça produit ça... Une offensive stupide dans une guerre inutile.

 

On est très proches des combattants dans ce roman. Et vous cernez bien leur quotidien et la psychologie, leurs états d'âme, entre l'épuisement physique et moral, la camaraderie, le groupe qui agit comme ciment... Et vous apportez des éléments de réponse à la question « Mais comment ont-ils pu tenir le coup dans cet enfer ? ». Vous vous êtes beaucoup documenté ?

Pas spécialement. Les périodes historiques sur lesquelles j’écris sont des époques qui m'ont toujours intéressé. Les ressentis que j'en ai, la documentation, ce sont des choses que j'ai accumulées chez moi au fil des années. Après je vérifie, ma mémoire étant ce qu’elle est, il vaut mieux ne pas faire d’erreurs. Mais surtout j’aime bien me placer dans la situation des gens. Il se produit une sorte d’empathie… J’ai travaillé beaucoup sur des toiles. Notamment celles de peintres qui travaillaient pour le journal L’Illustration, et qu’on envoyait sur le front avec leur chevalet et leurs pinceaux.… J’ai trouvé étonnant de voir un peintre en train d’immortaliser des morts, si on peut dire… Quand je travaille sur peintures, j’ai une petite capacité médiumnique. Je finis par rentrer dans la toile, je m’imprègne de l’atmosphère et à partir de là, ça ne devient pas trop compliqué de ressentir ce que pouvaient ressentir les gens. Enfin… dans une certaine mesure, parce qu’on ne ressentira jamais à leur place, c’est évident. C’est aussi pour ça que j’ai pris parti de ne pas traiter des scènes de guerre sous formes de témoignages. Les combattants en parlent peu tant cela touche à l’indicible. Faire raconter par un soldat, de façon détaillée, l’horreur d’un combat, aurait sonné faux. J’ai préféré rythmer le récit de scènes narratives, comme une caméra recule du gros plan au travelling arrière sur une scène d’ensemble. On passe de l’individuel au collectif.

 

D’ailleurs vous pointez aussi la caméra sur l’arrière, loin des tranchées, et on se rend compte là qu’il y a un fossé grandissant entre la vie à l’arrière et le quotidien des combattants. Le Front semble être un autre pays…

Oui, il y a de ça. Surtout en 17 chez les soldats qui ont survécu et qui tiennent depuis trois ans. A l’arrière, la vie continue, même perturbée, chaotique, douloureuse, et ses préoccupations ne peuvent pas être celles des hommes directement confrontés à l’horreur. Quand ils rentraient, beaucoup de soldats en étaient déstabilisés, surtout quand ils avaient été privés de permission pendant longtemps.

 

Une forme de décalage s’installe…

Oui. Il y avait le cafard du front (sans vouloir dire de bêtise, je crois que ce mot est né là, justement). Puis l’excitation quand la permission arrivait, et puis pouf, subitement, la redescente… Comme une fête triste parce qu’il lui manque quelque chose.

 

Une incompréhension qui a duré bien après la fin de la guerre d’ailleurs...

Sur ce point, on peut faire un parallèle avec des guerres plus récentes. Celle de 40 avec la captivité, Hyvernaud a écrit là-dessus ou la guerre du Vietnam avec une situation radicalement différente (guerre extérieure, soldats stigmatisés…) De retour chez eux, les hommes n’avaient plus leur place. Un spécialiste me l’a confirmé: les soldats de 14/18 se sentaient souvent davantage « chez eux » avec leurs camarades de tranchées que dans leur propre foyer. Quand il y avait des grèves à l’arrière, contre l’augmentation du coût de la vie, des choses comme ça, ils ne comprenaient pas. Eux étaient confrontés à des questions essentielles qui touchaient à la mort, à la vie, et à leur survie.

 

Vous vous intéressez un peu au débat historiographique autour de cette guerre, qui produit beaucoup d’études parfois contradictoires ?

Un peu, de loin. Pour expliquer les poilus aient pu tenir comme ça dans les tranchées, on a longtemps insisté sur le patriotisme, puis on  les a victimisés en en faisant des moutons qu’on envoie au casse-pipe. C’est vrai, mais c’est bien plus complexe. Il y avait un esprit de groupe, on était là avec les copains, on ne voulait pas les laisser. Ca entre très fort en ligne de compte.

 

Tranchecaille se préoccupe du sort d’un seul homme, peut-être accusé à tort, alors qu’autour de lui on s’entretue à tour de bras et dque es centaines de soldats tombent tous les jours. Une façon de rester humain, malgré le carnage et l’horreur…

Pour l’autorité militaire, il s’agit d’un procès exemplaire, non de la pureté de la justice, mais au sens de l’exemple qu’il faut faire en coupant une tête. Pour le capitaine Duparc, en revanche, comme vous l’avez dit, la justice a un sens et doit être rendue dans tous les cas de figures. C’est une valeur à laquelle il s’accroche, qu’il ne faut pas abandonner, même dans les pires circonstances.

 

J’ai trouvé sympathique le clin d’œil à Bohman, ce personnage qu’on retrouvera quelques années plus tard dans Les brouillards de la Butte. A propos de ce livre justement, et des deux autres qui complètent la trilogie, ce qui m’a plu, hors le fait que vous mêlez habilement la fiction à des événements réels – l’épisode Sacco & Vanzetti, la Guerre d’Espagne, l’Occupation…-, c’est que vous évoquez cette époque et ce Paris populaire sans aucune nostalgie. On a l’impression de regarder des pages en noir et blanc mais certainement pas couleur sépia…

Ah non, je n’ai pas de nostalgie pour ce Paris-là. J’ai pour lui une grande tendresse, je l’aime beaucoup, il m’intéresse, mais « nostalgie » au sens où je regretterais l’époque dont je parle, non certainement pas. [intervention de la serveuse…ce sera 2 fromages blancs, merci !] D’abord parce qu’une ville doit vivre et donc changer au fil du temps, et puis aussi parce que les conditions de vie dans l’entre-deux guerre étaient, il faut le rappeler, infiniment plus dures qu’aujourd’hui. On y intégrait le monde du travail bien plus tôt, les conditions de travail étaient beaucoup plus pénibles, les acquis sociaux moins importants, l’accès à l’habitat plus compliqué, les logements vétustes, sans sanitaires, la durée de vie plus courte… Non, je ne suis absolument pas nostalgique de ce temps-là. Par contre je suis quelqu’un qui ne se coupe pas des racines parce qu’en « oubliant le passé, on est condamné à le revivre ». Et puis je suis très fidèle à la mémoire, qui est un de mes thèmes de prédilection.

 

Oui c’est quelque chose de très prégnant dans vos textes…

… non seulement la mienne mais celle des gens, les petites gens qui ont fait l’histoire tout autant que les autres. [la serveuse revient : il n’y a plus de fromages blancs ! C’est pas possible ! Vous dîtes ça pour rire ?! Patrick choisit finalement une tarte Tatin, un peu dépité…] …Oui, la mémoire… J’adore le cinéma de l’entre-deux-guerres, certains photographes…

 

Ça fleure bon les photos de Willy Ronis, les premiers Gabin ou les films d’Arletty…

Tout à fait, je me sens complètement à l’aise là-dedans. Après il faut faire la différence entre un intérêt sentimental ou culturel pour quelque chose, un climat dans lequel on se sent bien et les regrets. Des regrets, je n’en ai pas. J’aime beaucoup certains auteurs de cette époque, Eugène Dabit, par exemple, Poulaille et des tas d’autres qui avaient un rapport fort avec le monde ouvrier. Je me suis beaucoup baladé dans Paris, des coins sont encore très évocateurs du Paris de l’époque, il suffit d’ouvrir les yeux.

 

A propos de Boulevard des Branques : le roman se termine en 1941, Nestor est arrêté par les Allemands puis envoyé au Stalag. Un autre Nestor en sort dans 120, rue de la gare, le premier roman de Léo Malet avec Burma. La boucle est bouclée ?

J’ai fait une petite entorse historique, parce que le personnage qui se fait piquer dans les conditions de mon Nestor n’aurait pas été envoyé au stalag, mais en taule, enfin bon, ce n’est pas bien grave, c’est une façon de boucler la boucle…Mais Nestor va peut-être revenir sous forme d’un clin d’oeil. 2009 est l’année du centenaire de Léo Malet.

 

Les Brouillards de la butte remporte le Grand Prix de littérature policière en 2002. Ca change beaucoup de choses  pour un auteur ?

Oui, c’est important. Pour autant, il ne faut pas généraliser, des livres primés se sont ramassés. Les Brouillards a eu la chance de bénéficier d’un tir croisé de bonnes critiques. Je pense que la critique a été sensible au fait que le livre est un peu en dehors des clous, de la mode… Il n’est pas « sex, drug and rock’n’roll », ce n’est pas un thriller… Et puis il y a des critiques qui n’ont pas oublié Malet et Burma, le côté hommage du roman les a sans doute touchés Le bouche-à-oreille a suivi et le Prix est venu là-dessus. Le bandeau « Grand Prix… » sur le livre joue sur sa diffusion. Tout ça vous met une sacrée pression. Positive, bien sûr. Mais elle peut aussi être trop forte, il y a des auteurs qu’un prix a « plombés ».

 

Une question anecdotique : Belleville-Barcelone se déroule en 1938, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale et en pleine Guerre d’Espagne ; Boulevard des Branques en 1940, pendant l’Occupation. Tandis que Les Brouillards de la butte est situé en 1926. Pourquoi cette année-là ?

Ah, je me suis embêté avec ça parce qu’en fait il ne s’est rien passé de vraiment notable en 26 ! Mais c’est l’année où Malet est monté à Paris. J’ai voulu être fidèle au projet qu’il avait eu et qu’il n’a jamais concrétisé : faire une jeunesse de Nestor Burma qui aurait emprunté des éléments de sa propre jeunesse. J’aurais préféré qu’il arrive à un autre moment, parce qu’effectivement, avec 1926, j’ai un peu ramé… Mais ça fait aussi partie du jeu.

 

Si ce n’est la condamnation de Sacco & Vanzetti, que vous évoquez dans le roman…

Ah oui, bien sûr il s’est quand même passé ça, hélas…

 

Vos romans reposent beaucoup sur la langue, les dialogues et notamment sur l’argot. C’est quelque chose qui vient de loin, ce goût pour l’argot et ces « mots marginaux » ?

Je n’ai pas été rechercher l’argot de l’époque, je me méfie des romans historiques où il ne manque pas un bouton de guêtre, où on les astique pour montrer qu’on sait combien il y en avait à l’époque… C’est hyper chiant, absolument pas intéressant.

Plus que l’argot, j’ai utilisé le parler populaire. L’argot est une langue faite pour ne pas être comprise. C’était la langue des truands, un des premiers argots, d’ailleurs, est celui des Coquillards. Villon a laissé des poèmes en langue d’Argot, ils sont incompréhensibles quand on n’a pas les clés. Cette langue était conçue ne pas être comprise du commun des mortels, et surtout pas de la police. Evidemment, la police s’y est mise très vite, les flics ne sont quand même pas idiots !… Et puis il y a eu des argots de métiers, comme celui des bouchers, le louchebem, qui n’était décryptable que par eux. L’argot des jeunes de banlieue fonctionne sur le même principe : être compris par un groupe, voire par la « cité », mais pas par l’extérieur. Il a une dimension  générationnelle : ne pas être entendus des plus vieux.

Si j’écrivais en argot seules certaines personnes pourraient me lire. Le langage populaire comporte des mots d’argot mais ils ont été assimilés et sont devenus compréhensibles. Je n’ai pas recherché les termes employés spécifiquement à l’époque, même si j’essaie de ne pas faire d’anachronismes. Certains termes, disparus aujourd’hui paraîtraient artificiels… comme un bouton de guêtre verni, quoi… J’emploie le langage populaire que j’ai entendu dans les années 50-60 quand j’étais môme. Ma grand-mère était teinturière, mon oncle inspecteur de police… Ce sont ces mots que j’utilise en gardant ceux qui me semblent vivants. Même quand j’écris un polar contemporain, comme Soleil noir, j’évite les mots tout neufs. C’est comme un jean, il faut le casser un peu avant de le porter  sinon on a l’air d’être dans ses fringues de premier communiant. Et puis on risque d’être vite démodé. Trois jours après, il est des mots nouveaux qui sont déjà passés à la décharge.

 

Vous évoquiez Soleil noir. C’est une approche très différente d’écrire un polar contemporain par rapport à un roman d’époque comme Tranchecaille ou votre trilogie ?

Oui, forcément. Lorsque j’écris sur une époque révolue, il y a une part de dépaysement que je ne retrouve pas dans un roman contemporain. En ce sens, oui, il m’est peut-être plus facile d’écrire ce genre de roman, par goût de m’y transporter. L’aujourd’hui... je suis dedans, voilà. Peut-être ai-je une crainte de dire des choses, aussi, sur cet aujourd’hui… J’y suis trop impliqué, je manque de recul. Et puis ce n’est pas forcément à moi de le faire, il y a des plus jeunes… En fait, je ne sais pas vraiment… Je ne pourrais pas trop répondre à cette question. Mais même dans Soleil noir, j’ai ressenti le besoin de faire des allers-retours avec le passé, puisque qu’une partie du récit se rapporte à l’immigration polonaise des années 30.

 

Vous avez aussi écrit des romans pour la jeunesse, notamment L’affaire Jules Bathias. C’est une respiration dans le travail d’écriture ? Et est-ce des travaux de commande ?

Non, je prends peu de commandes - à part quelques nouvelles pour des amis ou des choses qui m’intéressent vraiment - , par manque de temps. Je pensais que je serais incapable d’écrire un roman pour la jeunesse, donc j’ai voulu essayer avec Le voyage de Phil. Après, je me suis dit « Plus jamais ça, c’est trop difficile ! ». Mais effectivement, après la trilogie, j’ai eu besoin d’une respiration. Je voulais revenir au contemporain mais je n’arrivais pas à m’embarquer sur autre chose que de l’historique. Alors il y a eu L’affaire Jules Bathias, qui fait des allers-retours entre notre époque et la guerre de 14. Ca m’a permis d’avoir à la fois un pied dans le passé et un dans le présent.

 

Une dernière chose : vous indiquez sur votre site un projet de recueil collectif, avec des nouvelles de Dominique Manotti, Didier Daeninckx, Abdelkader Djemaï… Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Il doit sortir au début de l’année. Il s’agit d’un recueil sur la ville de Montreuil (93) qui a déjà édité plusieurs ouvrages en lien à la fois avec son histoire sociale ou industrielle et la création littéraire contemporaine. Les livres sont beaux avec une iconographie assez riche… Et il y a toujours le fil conducteur de la mémoire sociale.

 

La mémoire sociale… eh bien la boucle est bouclée, on peut finir là-dessus… Merci Patrick Pécherot.



J'éteins le dictaphone, vérifie qu'il a bien fonctionné (ouf, c'est le cas !). Un thé, un café. On discute de choses et d'autres... le festival de Montigny, les collègues du polar, Daeninckx en tête, le recueil de nouvelles sur Paris (Paris noir) publié aux Etats-Unis et des difficultés de traduction....
En partant, Patrick laisse
Boulevard des Branques à la patronne, qui a déjà lu les autres (la relation Nes-Yvette a l'air de beaucoup lui plaire). En sortant, il remarque, sur la vitrine du restaurant, une affiche présentant le dernier concert (jazz & blues) de Guy Marchand. Ah, dommage, c'est déjà passé... Tant pis. Fait demi-tour, pousse la porte, demande quelque chose à la patronne qui hoche la tête, puis il ressort l'affiche roulée sous le bras. Guy Marchand, Nestor Burma. On y revient toujours !

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Published by jeanjean - dans entretiens
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commentaires

Hannibal le lecteur 07/01/2009 22:09

Je n'avais pas encore trouvé le temps de lire cette interview.
Voilà donc chose faite.
Très intéressant, ça donne vraiment envie de rencontrer l'auteur.
Merci beaucoup.
Il va falloir que je me mette à Tranchecaille un de ces quatre.

jeanjean 07/01/2009 23:28



Content que l'interview te plaise et surtout qu'elle te donne envie de lire Tranchecaille, une grande réussite, tu me diras ce que tu en penses...
C'est peut-être un peu court - et je ne sais pas si tu habites la région parisienne - mais Patrick Pécherot sera présent demain à la librairie Terminus polar (dans le 11ème, métro Goncourt) pour
une séance de dédicaces, en compagnie de Didier Daeninckx.



Fabien 18/12/2008 09:30

Très bonne interview, presque une discussion.
Je connais de nom et de réputation cet auteur.Mais je n'ai rien lu de lui. c'est dur de tout lire...
Mais faut vraiment que je me laisse tenter. Vous m'en conseillez un en particulier?

jeanjean 18/12/2008 09:51


c'est vrai, on ne peut pas tout lire... Je te conseillerais Tranchecaille, peut-être le plus maitrisé, le plus abouti. Mais si la guerre 14 te donne des
boutons et que tu préfères l'ambiance Nestor Burma/Tardi, fonce sur Les Brouillards de la butte...


alain 16/12/2008 22:34

J'aime beaucoup Patrick Pécherot : sa passion pour Paris, les années trente, les "petites gens"..Je me réserves son dernier roman pour Noel

jeanjean 17/12/2008 10:41


Tranchecaille devrait beaucoup te plaire, il est même un cran au-dessus de ce qu'il a écrit jusqu'à présent, selon moi...


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