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3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 00:00

Mille sept cent quarante neuf...
1749... C'est le nombre de romans policiers parus l'année dernière ! Ce qui représente une augmentation de près de 11% par rapport à 2007, quand la production globale augmente de 5,3% et celle de la littérature (jeunesse comprise) de 7%.

D'accord, il ne s'agit pas que de nouveautés*, mais tout de même ! Depuis les années 90, on observe, chaque année, une nette hausse des publications. 471 parutions en 1994, 1729 en 2001, un pic. Record battu en 2008 donc. Une explosion de titres due notamment au succès du genre auprès du public, à l'augmentation du nombre d'éditeurs ainsi qu'à la diminution des coûts de fabrication et d'impression.

C'est simple : 1 roman édité sur 5 est un polar. Pour ce qui est des ventes, ce serait plutôt 1 sur 4. Un dernier chiffre : sur les 50 meilleurs ventes de romans en 2008, 16 sont des polars (et surtout des thrillers). 
De quoi attiser l'intérêt des maisons d'édition. Certaines qui n'avaient aucune tradition de polar se mettent subitement à en publier, se contentant la plupart du temps de traduire des thrillers anglo-saxons bien sanglants. Du "gros qui tâche". D'autres portent un intérêt réel au genre et font un véritable travail de prospection. Pas toujours simple de les distinguer pour le profane...

Nouveaux éditeurs, nouvelles collections, offre éditoriale riche et variée (parfois avariée, aussi). On peut s'en féliciter bien-sûr : le polar a gagné en légitimité et remporte un vif succès.


                                                                           ©Ramor

Maquis éditorial
La surproduction a cependant des effets pervers, notamment un problème de lisibilité de l'offre, par un turn-over implacable sur les tables des libraires et une "espérance de vie" des nouveautés de plus en plus courte. Un livre a donc moins de chance de "trouver" son public, d'autant plus que le tirage moyen, lui, diminue.

Plus globalement, elle entraîne aussi des logiques de concentration éditoriale : les grands groupes gardent la main pour racheter des auteurs ou des droits de traduction, souvent à des tarifs exorbitants et en tout cas dissuasifs pour n'importe quelle petite structure.
D'autre part, voilà un secteur florissant et donc sensible aux logiques de marché et à certaines "recettes narratives" sensées répondre aux attentes du public. Le risque étant l'émergence d'une littérature calibrée et "molle".
Pour résumer, la surproduction entraîne surtout du "plus" et pas forcément du "mieux".


* ce chiffre comprend les nouveautés, mais aussi les nouvelles éditions revues et augmentées, et les rééditions en poche (sources : Livres-hebdo) 


Pour que ce billet ne soit pas seulement une litanie de chiffres et de concepts austères, j'ai demandé à un libraire de me donner son point de vue sur la question, son ressenti.

Un grand merci à Christophe Dupuis, de la librairie Entre-Deux-Noirs, spécialisée dans le polar, qui m'a répondu de fort belle manière ! Voici son papier :

"Ha, cette avalanche de livres qui encombrent les rayons, quelle triste vie… Pour beaucoup, ça fait partie du jeu (il serait vraiment temps de remettre ce foutu circuit du livre à plat), pour le libraire, c’est l’enfer… que ce soit au niveau de la place ou à celui de sa trésorerie…
  
La surproduction éditoriale touche tous les secteurs de l’édition (pour vous en convaincre, prenez le sujet le plus pointu auquel vous pensez et regardez combien de livres sont sortis dessus en 2008) et le polar en fait les frais actuellement. C’est pas dur à comprendre, dès qu’un secteur marche bien, les éditeurs s’y engouffrent (souvent avec une méconnaissance assez surprenante).

Alors, le polar et la surproduction, comment ça marche ? Pour nous, ça va, merci (enfin tout n’est pas rose, mais au moins on a réussi à fermer le robinet des nouveautés). On résiste de notre côté en refusant les offices (les nouveautés en vrac que vous envoient les éditeurs) et en travaillant bien avec nos représentants (des gens de qualité, qui connaissent leur métier, qui savent de quoi ils parlent… ce qui se perd de plus en plus – je n’ose pas imaginer ce qui va m’arriver le jour où mon repré de chez Gallimard partira). Ce qui fait qu’on prend peu de titres (un tri drastique pourrait-on dire), mais en connaissance de cause et en sachant qu’on pourra les défendre. C’est plus dur comme métier, faut chercher l’information et lire les livres qu’on veut vendre pour être à même d’en parler… mais quitte à peu gagner d’argent, autant se faire plaisir…

En plus, on ne court pas après la nouveauté, on ne vend que ce qu’on aime et quand on aime, on ne compte pas. Pour exemple, le magnifique “Le feu sur la montagne“, d’Edward Abbey, paru chez Gallmeister en janvier 2008, est resté sur notre table toute l’année. C’est ça, à mon avis être libraire aujourd’hui. Poser sa patte sur sa librairie, faire des choix, les assumer et essayer de présenter des rayons qui ressemblent à quelque chose… Car sinon, à quoi bon faire ce métier. Etre un “pousse-livre“ ? recevoir des tonnes de livres dont on ne sait que faire ? qu’on ne sait où ranger ? qu’on vire des tables tous les mois car les nouveautés suivantes arrivent ? courir après les opérations commerciales qu’on voit dans toutes les librairies au même moment ? vérifier la liste des best seller des journaux pour savoir que vendre ? N’avoir que des produits calibrés susceptibles de plaire au fameux client moyen ? stop, stop, stop… C’est pas comme ça qu’on voit le métier à la librairie.

Et n’y voyez aucun sentiment de supériorité, d’élitisme ou de snobisme (j’anticipe car depuis 9 ans que je fais ça, j’en ai entendu de toutes les couleurs), c’est juste ma conception de la librairie. Il y a plus de 62 000 livres (tous secteurs confondus, of course) qui sont sortis l’année dernière et je ne sais combien de polars (les statistiques sont trop déprimantes). Notre idée c’est juste défendre des titres qu’on aime et tenter de les faire lire au lecteur. C’est pas toujours facile : il y a un très bon papier sur ce site sur “La confrérie des mutilés“, magnifique livre, mais il faut trouver le lecteur… on cherche, on cherche et ça fait partie des livres qui, je trouve, résument bien notre engagement à la librairie."

 

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Published by jeanjean - dans monde du polar
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commentaires

Le vent sombre 17/03/2009 17:40

Scrogneugneu, je n'avais pourtant pas cité Millenium. C'était si transparent ?

Je ne sais pas vraiment si l'augmentation de lecteurs est si réelle que cela, la dernière enquête sur les loisirs des Français était flippante de ce côté là (50% ne lisant jamais un livre...).

S'agissant de l'actualité, il y en a - heureusement - de la bonne (sinon nous pourrions fermer boutique). Mais les trucs qui tr*** le c** se font rares quand même, non ?

jeanjean 17/03/2009 18:28



"Scrogneugneu, je n'avais pourtant pas cité Millenium. C'était si transparent ?";-) Eh oui, c'est le
premier auquel on pense ! Cela dit, si ça peut amener des gens qui ne lisaient pas (ou pas de polar) à la lecture, je suis preneur, surtout si ça leur donne envie de découvrir d'autres choses
après.

50% qui n'ouvrent jamais un livre ? ça fait pas mal en effet... mais peut-être que certains ont répondu non alors qu'ils lisent des polars, mais n'ont pas l'impression de Lire de la Littérature
Comme il Faut ! Non, je plaisante, je n'y crois pas... Quoique, pour la BD... Faudrait voir comment la question est posée.

Sur l'actualité, oui heureusement on trouve du bon, et même de l'excellent parfois mais t'as raison, les bouquins qui "tru le cou" sont rares. Normal, et plutôt rassurant même, les chefs d'oeuvre
ne sont pas monnaie courante et on les apprécie d'autant plus à leur juste valeur.
Pour ma part, j'en retiens déjà 2 cette année (pas tout à fait des chefs d'oeuvre, non, mais des bouquins qui me resteront en mémoire un long moment, et c'est déjà pas mal) : le roman de
Lehane et le dernier Bialot, vraiment bien maîtrisé. En attendant la suite... @+



Le vent sombre 17/03/2009 10:26

La profusion de titres "policiers" indique aussi un déplacement de la lecture vers des formes plus accessibles - c'est-à-dire ne demandant pas de pré-requis culturels à l'instar d'autres formes, fictions ou essais - qui est peut-être aussi une sorte de chant du cygne du lire (ce que certains prévoient avec pessimisme). Pour l'instant, cela fait la bonne fortune des éditeurs qui compense la baisse des revenus tirés de la littérature "blanche" (on sait, en gros, que l'édition fait vraiment son beurre sur trois secteurs : enfance, BDs, et polars).

Ce qui est gênant évidemment, c'est la mauvaise qualité générale de cette profusion, qui n'empêche d'ailleurs pas des ventes monstrueuses pour certains titres tout à fait médiocres "mais si tu l'as pas lu t'es qu'un crétin". Je ne veux pas dire que "tout était mieux avant" mais beaucoup de lecteurs de noir et de polars "nouvellement arrivés" sur le marché s'émerveillent sur des trucs récents qui n'arrivent pas la cheville de vieilles séries noires et contribuent à abaisser le niveau... Ce qui tombe bien car cela permet aussi à l'édition de multiplier les auteurs (plus facile de trouver vingt médiocres qu'un seul "bon" auteur) jetables en cas de mauvaises ventes.

Zut, cette fenêtre ne permet pas de vraiment bien se relire. J'ai peut-être dit quelques bêtises, sorry... ;-)

jeanjean 17/03/2009 16:46


Non, j'ai pas vu de bêtises !
Et oui, tu as raison pour la trinité BD-jeunesse-polar, j'espère seulement que ça ne signifie pas "un chant du cygne du lire" ! Ce qui est rassurant dans les dernières études concernant les
pratiques de lecture, c'est qu'il semble y a voir de plus en plus de lecteurs (le nombre de "gros lecteurs", lui, diminue).

Et oui encore, c'est bien aussi de se retourner de temps en temps pour regarder ce qui a déjà été fait, et bien fait. Tu me diras, j'ai bonne mine de dire ça, vu que j'évoque surtout l'actualité
littéraire sur ce blog, même si parfois je parle de bouquins parus il y a plusieurs années...

Pour l'aspect commercial, il y a quand même un curieux paradoxe : le polar, décrié hier comme vulgairement et essentiellement commercial, semble n'avoir jamais été si sensible
justement aux logiques de marché, et cela en même temps qu'il gagne en légitimité !

PS : mince j'suis un crétin... j'ai pas lu Millenium...! ;-))


Mizio 08/03/2009 11:04

Aucun souci. Je dis ça parce que tu aurais dû préciser puisque tu le présentes comme un échange avec lui. On pourrait croire sans ces précisions de dates sinon que soit il t'a envoyé un mix de son papier, soit que tu as pompé l'article et dans les 2 cas, ce serait injustifié pour l'un ou pour l'autre... Voilà c'est tout ! Et OK avec ta conclusion de rectificatif...
FM

jeanjean 08/03/2009 11:56


Oui, je vois ce que tu veux dire, ça pourrait porter à confusion (cela dit, le billet du Bibliobs est daté du 04/03). Voilà, le malentendu est dissipé ! @+


Mizio 08/03/2009 00:41

La réponse de Dupuis est composée au 9/10e de son article paru sur le Bibliobs. (Juste pour préciser. Rien à dire sur le fond, hein.)
FM

jeanjean 08/03/2009 10:57



Rectificatif : l'article de Dupuis sur le Bibliobs est composé au 9/10e de sa réponse parue sur Moisson Noire (Juste pour préciser).
Ce billet est paru le 03/03, Christophe m'avait envoyé sa réponse depuis quelques jours déjà. Après, libre à lui de réutiliser son texte pour un autre média, il fait ce qu'il veut de ce qu'il dit
! Et puis, comme ça beaucoup d'autres lecteurs pourront lire son opinion.



Hannibal le lecteur 07/03/2009 15:29

Excellent billet en effet.
On a beau être conscient de ces "problèmes", ça fait toujours réfléchir.
Complètement en accord avec cette vue de la chaîne du livre. Je me refuse à acheter mes livres ailleurs que chez ma libraire "de proximité", passionnée par son métier, et qui le fait certes pour gagner sa vie mais pas dans le seul but d'amasser des pépètes (elle préfère proposer des pépites à ses lecteurs).
Vive les "petits" libraires, les "petits" éditeurs, et les "grands" livres qu'ils peuvent nous offrir !

jeanjean 07/03/2009 16:13


Oui, vive les "petits" éditeurs, libraires, encore que on peut être peut être éditeur et publier n'importe quoi ! Pour paraphraser un politique, les "petits"
n'ont pas le monopole du coeur et les "gros" éditeurs et libraires peuvent aussi faire du bon boulot. Si on regarde côté polar, les meilleures collections, en France, appartiennent à des éditeurs
assez importants (Gallimard, Rivages, Fayard pour ne citer qu'eux...).
Mais c'est vrai : il faut que les "petits" puissent continuer à vivre à côté des "gros".


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