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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 00:00
"Mais si ça tournait mal, le malheur ne serait pas réparti équitablement. Les justes ne sont jamais épargnés, alors imagine ceux qui ont pêché." (Punchlines)

Les éditions Sarbacane lancent une nouvelle collection, Exprim'Noir. Ça peut surprendre venant d'un éditeur publiant surtout des albums pour enfants, mais on trouve déjà des romans noirs dans sa collection Exprim', destinée aux adolescents. D'ailleurs, les deux premiers romans de cette collection peuvent aussi s'adresser à un public ado (enfin, plus proche de la majorité que de l'entrée au collège, hein ?!, c'est quand même assez cru et violent).

Je vais commencer par faire mon grincheux (avant de revenir à de meilleurs sentiments), à propos du terme "roman noir urbain" sur le bandeau. Ce qu'on appelle les cultures urbaines, ok, je situe à peu près. Mais le roman noir urbain, là je ne vois pas. Ça voudrait dire qu'il existe donc un "roman noir rural" ?! Tiens, et pourquoi pas le "polar néo-rural" (et quid du néo-polar rural ?)... Bon, passons.

Christophe Gros-Dubois et Guillaume Secalati viennent tous deux du monde du hip-hop (le premier a collaboré au magazine L'affiche, le second a crée le groupe Mortal Kombat), ce qui explique sans doute l'omniprésence de la musique dans leurs textes (ainsi que le choix des titres). Une bande-son (ou bande originale de livre, pourrait-on dire) est même indiquée au début de chaque livre, plutôt rap pour Scratch, Funk et Soul pour Punchlines, afin de répertorier les multiples références musicales des protagonistes (surtout celui de Scratch) ou/et donner une ambiance au roman, pour peu que vous vous passiez, pourquoi pas, votre p'tite play-list en tournant les pages. Surtout, ils sont très attentifs au rythme qu'ils impriment à leur récit et à la musicalité de leur texte.


Dan a juré de se venger du caïd qui a bousillé sa vie alors qu'il n'était qu'un gosse, en humiliant son père et en détruisant l'image idéalisée qu"il avait de lui. Fini les tubes d'Otis Redding ou de James Brown fredonnés en voiture avec son père quand il l'accompagnait sur les champs de courses. Fini les joies simples, la complicité et l'affection paternelle. Le pater est parti loin cuver sa honte et sa déchéance, le fils reste seul avec sa mère, et puis bientôt tout a fait seul. La rue comme foyer d'accueil et banc d'école, à se forger de nouvelles armes mentales, pour ce jeune homme qui s'est "promis de ne plus laisser le danger et la peur [l'] écraser".

Dans un récit intimiste, au style sec, lapidaire, vif, Guillaume Secalati nous raconte l'ascension d'une petite frappe dans le Milieu. Ou comment un enfant gentil et réservé devient un homme dangereux, mû seulement par l'idée de vengeance et de pouvoir. 


Tandis que Scratch attaque le lecteur de manière frontale, Punchlines tourne autour de lui, préparant ses assauts. Après quelques dizaines de pages, au moment où l'on craint de le voir tourner en rond, plutôt inoffensif, il parvient à nous cueillir de quelques coups bien placés, pour ne plus nous lâcher.

Il était une fois Debbie-the-slut (je vous laisse traduire) porno star unijambiste partagée entre un producteur de X et Nine, culturiste accro aux poids et à la Bible.
Il était une fois John, scénariste dépressif apprenti boxeur qui défendra l'honneur de son père, éternel sparring-partner du noble art, au tournoi Son's of Jack Johnson, qui voit les rejetons des anciens champions s'affronter à leur tour sur le ring.
Des trajectoires aléatoires et des histoires déjantées pour des personnages au bord de l'abîme et d'autant plus vivants.

Christophe Gros-Dubois a choisi de situer son roman aux Etats-unis, "où il se passe une histoire étonnante par jour". Un pays plus habitué à l'excès, c'est vrai, et dans lequel il est sûrement plus facile de mettre en scène des personnages outranciers comme ceux cités plus haut (enfin, nombre d'auteurs ont montré qu'il n'y a pas besoin de traverser l'Atlantique pour écrire de bons polars, heureusement).
D'ailleurs, j'ai eu peur un moment que Punchlines ne tombe dans le grotesque, mais l'auteur maîtrise assez bien, finalement, les virages inattendus et souvent loufoques qu'il fait prendre à son intrigue. Et nous offre, en prime, quelques belles pages sur la boxe.


S'ils n'évitent pas quelques effets de manche stylistiques et manquent tout de même de consistance, de coffre, ces deux textes compensent avec un sacré punch et une belle énergie, un sens du rythme et de la réplique bien sentie.
On est donc agréablement surpris par la qualité de ces deux "premiers romans" - c'est à souligner - qui laissent une bonne impression et augurent de belles choses pour la suite. 

 
Scratch / Guillaume Secalati
Punchlines / Christophe Gros-Dubois
Ed. Sarbacane, Exprim'Noir, 2009

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

tibo 15/04/2009 00:21

Bonjour Yann,

D'abord un grand merci pour votre article, précis et argumenté...
... et un petit mot sur votre remarque concernant l'appellation (il est vrai un peu à rallonge) de "roman noir urbain".
Depuis la création, il y a 2 ans, de la collection exprim', la "grande soeur d'exprim' noir, nous essayons de promouvoir un roman nouveau, "à l'estomac", énergique et viscéral, que nous avons vite appelé "alternatif" ou "urbain", en clin d'oeil en effet aux cultures urbaines, dont sont issus nombre de ses (jeunes) auteurs.
En créant exprim' noir, du côté noir, donc, allant du roman "malade" jusqu'au polar hard-boiled, nous avons décliné l'expression, façon de sous-entendre aussi que nous proposions là une réponse française et contemporaine à des offres éditoriales américaines et 70's comme celles de Soul Fiction, à l'Olivier, qui s'inscrivaient dans la veine du roman "de rue", ancré dans le bitume et incarné par des personnages hauts en couleur, du gangster au pimp en passant par le pickpocket.
Tout cela pour vous dire que ce n'est nullement dans une visée bêtement commerciale que nous employons cette expression, et que nous avons demandé à Samuel Blumenfeld de nous donner son sentiment sur l'explosif "Punchlines" de Christophe Gros-Dubois... mais bien plutôt pour "enfoncer le clou" d'une littérature en vie, électrique, inscrite dans le réel et en même temps prompte à oser la fiction la plus barjo.
Une littérature noire, donc, car souvent sombre, mais aussi et surtout en marge, vénéneuse, déjantée ; urbaine car nourrie de musique comme de cinéma, hybride, métissée, moderne.
Voilà ! J'ai fait long (pardon), mais je préférais apporter quelques précisions... tout en renouvelant sincèrement mes remerciements pour votre coup de projecteur spontané.
Tibo Bérard (responsable des collections exprim' et exprim' noir)

jeanjean 15/04/2009 19:20



Vos précisions sont les bienvenues, et je me doutais que "roman noir urbain" avait un rapport avec les cultures urbaines, et notamment le hip-hop, même si je trouve
le terme disons... impropre malgré tout. Mais s'il s'agit d'apporter un pendant français aux textes de la (feu & fameuse) collection Soul fiction que dirigeait Samuel Blumenfeld (j'ai eu
l'occasion de le croiser il y a peu et de l'écouter parler de blaxploitation et de culture noire américaine, et le bonhomme est passionnant), eh bien comme modèles on fait pire !
En tout cas, je vous souhaite bonne continuation, et je garderai un oeil sur votre production.



holden 14/04/2009 08:03

hello boys
j'ai failli acheter le premier suscité, je vais attendre un peu, j'ai investi dans le dernier ferrigno "feddayin", mais je reviendrai lire le premier
surproduction surproduction tu vas me faire louper des perles.......

jeanjean 14/04/2009 22:42


Tu dois parler de Robert Ferrigno. Encore jamais lu cet auteur...

Eh oui, vu le nombre de titres qui sortent, on passe forcément à côté de certains ! Mais mieux vaut ça qu'un désert éditorial.
@+


Dodger 13/04/2009 10:36

A priori, je n'étais pas convaincu par cette nouvelle - et énième - collection polar, que ce soit par son angle d'attaque (le fameux "roman noir urbain" que tu dénonces, il me semble avec justesse, au début de ta chronique) ou par le sujet de ces deux premiers romans. Tes commentaires me donnent néanmoins envie de leur laisser une petite chance, au moins à "Scratch", dont l'histoire me paraît la plus intéressante. "Punchlines", rien que la couverture me rebute, quant au résumé, je décroche au bout de trois lignes. C'est trop pour moi !

jeanjean 13/04/2009 11:51



Scratch est aussi celui que je préfère, un peu mieux maîtrisé il me semble, et plus incisif. En tout cas, il mérite un p'tit détour, c'est sûr.

Et concernant les éditions Sarbacane, hormis cette appellation "roman noir urbain" un peu foireuse, ils ont le mérite de publier deux premiers romans noirs d'auteurs français. J'dis ça en pensant
à d'autres qui se contentent de racheter quelques bouses anglo-saxonnes, en faisant un travail de sagouin sur la traduction et les corrections, pour les estampiller ensuite "thriller de l'année,
déjà un livre-culte" !!



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