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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 00:00

Il s'agit bel et bien d'un événement littéraire : Gallimard vient de rééditer Moisson rouge, en grand format s'il vous plait, et surtout, dans une nouvelle traduction, débarrassée des scories argotiques qui parasitaient la première version ("un bon zigue", "tubard", "pèze"...). Précisons que le recours abusif à "l'argot parigot" était monnaie courante.

Il aura donc fallu attendre 80 ans pour lire ce texte dans une traduction digne de ce nom, qui "a pour seule volonté de respecter l'esprit, le ton, le rythme, le vocabulaire, les sonorités dans la mesure du possible, le cadre culturel et historique du roman de Dashiell Hammett." Mission accomplie, et il faut saluer l'excellent travail de Nathalie Beunat et de Pierre Bondil. Plus fidèle, plus proche du texte original, cette traduction donne la pleine mesure du premier roman d'Hammett, qui marque tout simplement la naissance du roman noir.


Le narrateur, détective privé anonyme de l'agence Continental Op. - dans laquelle a longtemps travaillé l'auteur -, vient de débarquer à Personville (ou "Poisonville"), appelé par le fils Willsson, quand ce dernier est assassiné.
Il rencontre bientôt Willsson père, un vieil homme exécrable qui a beaucoup perdu de son pouvoir depuis que des hommes de main se sont installés dans cette petite ville minière. Ironie du sort, c'est lui-même qui avait fait appel à eux quelques années auparavant, pour réprimer les grèves et les manifestations qui secouaient alors la ville.

Chargé de démasquer l'assassin, l'Op décide aussi de "nettoyer" la ville. De front ou par la ruse, il monte les gangsters les uns contre les autres, tandis que les têtes tombent et que la lutte pour le pouvoir fait rage.


En surimpression, Hammett nous donne à voir les ravages d'une industrialisation effrénée, d'une corruption galopante et de la collusion entre le pouvoir politique et la pègre, dont la montée en puissance est concomittante à la perte de pouvoir et d'influence des organisations syndicales.

C'est aussi un roman sur la figure du Mal, auquel le héros lui-même n'échappe pas. Car, s'il ne s'encombre pas de scrupules dans sa croisade, sa conscience finit tout de même par le rappeler à l'ordre devant tant de violence et de coups bas, quand il n'est pas tout simplement en proie au délire, seul et désorienté dans une chambre d'hôtel - on peut aussi y voir une image de l'individu perdu dans un monde chaotique.
Notons au passage qu'Hammett, tout en faisant de son détective un franc-tireur - voire un justicier -, occulte totalement le rôle historique dévolu aux agences de détectives : soutenir les industriels et participer activement à la répression anti-grévistes et anti-communistes.


L'écriture précise et minimaliste, sans un gramme de graisse dirais-je, est un modèle du genre, qui a inspiré nombre d'écrivains, à commencer par le grand Hemingway, adepte de cette écriture dite behavioriste. Les faits, rien que les faits, faire sec sans être aride, aller à l'essentiel et éviter tout détour ou atour psychologique. Ce qui n'empêche pas le lecteur, loin de là, d'en connaitre un rayon sur les personnages, leurs motivations et leur caractère. 


La langue d'Hammett, c'est la langue américaine, celle de la rue, directe, vivante, en rupture avec le ton compassé des romans d'énigme à la Van Dine, en rupture plus largement avec les circonvolutions et sophistications de la langue anglaise.




Parrallèlement - et en attendant un recueil de 5 romans à paraître en octobre dans la collection Quarto -, les éditions Rivages rééditent le livre de Jo Hammett consacré à son père, tandis que les éditions Allia publient Interrogatoires, un petit livre qui contient les témoignages d'Hammett devant la commission sur les activités anti-américaines chargée de lutter contre "la menace communiste".

"- Mon premier livre était Moisson rouge. Il a été publié en 1929. Je crois que je l'ai écrit en 1927 ; 1927 ou 1928.
- A l'époque où vous l'aviez écrit, étiez-vous membre du Parti communiste ?
- J'invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, et je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice."

Nous sommes en 1953 et l'écrivain témoigne pour la seconde fois devant la commission d'enquête, et le tristement célèbre sénateur McCarthy. Accusé de propagande, tous ses livres seront retirés des bibliothèques et interdits à la vente.
Deux ans auparavant, en 1951, Hammett avait été interrogé une première fois, à propos de son rôle comme Président du Civil Right Congress, une organisation communiste qui venait notamment en aide aux prisonniers politiques, en versant une caution pour leur libération. Refusant obstinément de répondre, il fut condamné à 6 mois de prison pour outrage à magistrat.


Ces "minutes" illustrent parfaitement le climat nauséabond de l'époque - ce qu'on appellera par la suite "la chasse aux sorcières" -, la folie furieuse et la paranoïa anticommuniste aïgue et complètement irrationnelle qui s'était saisi du gouvernement américain, des juges et d'une partie du pays.

Dans son livre, Jo Hammett écrit : "Papa avait beaucoup de défauts (...). Mais balancer des gens qui lui avaient fait confiance en lui donnant et leur argent et leur identité ne lui ressemblait pas." Malgré une santé précaire et la promesse de la prison. Hammett ? Un dur-à-cuire, certainement.


Moisson rouge (Red harvest, nouvelle trad. par Nathalie Beunat et Pierre Bondil. Gallimard, Série noire, 2009)
Dashiell Hammett, mon père / Jo Hammett (Rivages/Noir, rééd. 2009)
Interrogatoires (trad. par Nathalie Beunat. Allia, 2009)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

Travis 17/09/2009 17:56

Ils ont l'ancienne traduction à ma médiathèque je jetterais un oeil.

holden 17/09/2009 13:39

presque fini
chef d'oeuvre

jeanjean 17/09/2009 17:37


Ni plus ni moins, en effet.


TRAVIS 17/09/2009 13:32

Je viens de finir ce Moisson Rouge, et c'est pas mal du tout. Je n'ai pas lu l'ancienne traduction mais je peux imaginer ce que cela pouvait donner. En tout cas un bon polar, comme tu dis c'est sec et sans chichis. C'est drôle de retrouver ce que beaucoup d'auteurs vont utiliser plus tard pour leur roman noir, si on ne regardait pas la date de publication on pourrait penser que Moisson Rouge copie énormément alors que c'est lui qui à "tout" inventé.

En tout cas un bon moment de lecture.

jeanjean 17/09/2009 17:39


C'est vrai, c'est resté très "moderne" comme on dit, et cette nouvelle traduction donne vraiment sa pleine mesure au texte. Par curiosité, lis ne serait-ce que
quelques pages de l'ancienne, tu verras tout de suite la différence.


holden 03/08/2009 08:50

hello

mon prochain achat c'est un des rares de cet auteur que je n'ai point lu et les critiques sont unanimes
donc je prendre du plaisir
je passerai cheez le caviste avant pour arroser ce livre
a plus dans le bus (comme disent les djeunes)
ou a plus tard au bar

jeanjean 08/08/2009 11:35



Moisson rouge est un chef d'oeuvre, et Hammett un incontournable.
Alors bonne lecture, et
à bientôt au bistrot !



Morgane 31/07/2009 23:52

Il me tarde de le lire. Et une nouvelle traduction est effectivement la bienvenue. Ce sera d'autant plus facile d'en vanter les mérites aux lecteurs québécois qui détestent les traductions argotiques parisiennes des ouvrages américains, et on les comprend!

jeanjean 01/08/2009 13:54


Comme je les comprends ! En tout cas, et même si je ne suis pas anglophone -, cette nouvelle traduction me semble vraiment réussie ; il n'y a qu'à comparer
les 2 textes, ne serait-ce que les premières pages...


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