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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 00:00

"Trop de notes, Mozart !" (l'Empereur autrichien, dans Amadeus de Miloš Forman)

Son premier roman m'était tombé des mains et j'avais fait l'impasse sur Versus. Intrigué par ce j'ai pu lire au sujet d'Antoine Chainas, considéré par beaucoup comme l'un des jeunes auteurs les plus talentueux du polar hexagonal, je me suis donc attelé à la lecture de son dernier roman, Anaisthêsia. J'ai bien fait.


Désiré Saint-Pierre est un flic noir dans une ville blanche. Méprisé par ses collègues, manipulé par sa hiérarchie. Il s'en fout.
Il habite le même quartier pourri depuis l'enfance et fait figure de traître aux yeux des habitants. Dans sa boite à lettres, il retrouve quotiennement des lettres de menace , un rat mort, des excréments. Il s'en fout.
Désiré n'a pas la vocation, son insigne facilite les choses, c'est tout. Comme d'arroser le quartier en poudre. L'ennui c'est qu'il a "égaré" un kilo de cocaïne et qu'il va avoir des comptes à rendre. Il s'en fout.
Désiré a une balafre qui court du menton jusqu'au front, à la lisière du cuir chevelu. Défiguré et atteint d'une singulière pathologie depuis l'accident de voiture : une indifférence totale à la douleur. Cause neurologique. Cas unique, choyé par son psychiatre. Un cobaye en puissance. Un monstre de foire. Il s'en fout.

Désiré se fout de tout. Ou plus exactement : il ne ressent plus rien. L'absence de douleur physique annihile aussi les émotions, les sentiments. Capacité d'empathie nulle. Compassion, colère, frustration, joie, peur... Tout s'évapore. Ne subsiste que quelques sensations fugaces et l'impression d'être déjà mort. Jusqu'à son chemin croise celui de la Tueuse aux bagues, qui met la police et les huiles politiques dans tous leurs états.

 
"Ils disent que quand tu meurs, on t’enferme dans une housse biodégradable Hygéral 100 avec une fermeture en nylon et drap absorbant conforme au décret numéro 8728 du quatorze janvier quatre-vingt-sept, article vingt-neuf, agréée par le ministère de la Santé et de l’Action humanitaire."
Dès les premières pages, Chainas nous projette dans un univers aseptisé, vaguement déshumanisé. Aucune indication sur le lieu où se déroule l'histoire, aucune donnée temporelle, et pourtant nous voilà de plein pied dans une réalité à la fois familière et lointaine, comme une version hypertrophiée de notre société actuelle. Et c'est pas beau à voir. Genre coupe longitudinale d'une tumeur.

D'ailleurs, Chainas semble s'intéresser de près à la chose médicale, versant neurologie, dont il nous donne un aperçu assez éloquent. Troubles psychiatriques, syndromes, comportements déviants, camisole pharmacologique, altération des sens, dérèglements. Observer les phénomènes marginaux pour mieux rendre compte de la réalité. Evoquer plutôt, dit-il, "...les laissés-pour-compte, les déviants, les marginaux... Tous ceux qui, à la périphérie de la société, définissent bien mieux que n'importe quel discours pontifiant, la normalité".

On dit que les livres de Chainas ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Dérangeants, hyperviolents. Dans ce roman, en tout cas, il traite la violence avec une précision clinique, et l'effet est saisissant. Un peu comme si vous teniez fermement un morceau de glace jusqu'à ce qu'il vous brûle.


"Ils disent que ce seront les dernières choses qui resteront de toi. Des numéros.Statistiques, échantillons. Audimat, sondage. Cobtrat. TVA. Compte bancaire, carttes. Enregistrement, numéro de casier. Dossier, téléphone. Numéros de décrets, normes. Poids, taux, mesures.
Ils disent tous ça, mais aucun d'eux n'est mort.
Moi,si
."
Suivant un rythme lancinant, Chainas accélére soudain, coupe, hache, raccourcit ses phrases. Répétitions, accumulations, césures. Au point de forcer le trait parfois, de marteler, se s'éparpiller. Un peu plus épuré, le texte aurait encore gagné en impact, je trouve. Mais tout de même, l'ensemble est d'une belle virtuosité. Original, inspiré, fulgurant à certains moments.


Pour reprendre un procédé du roman, on peut dire qu'Anaisthêsia vous laissera, au choix :
a/ stupéfait
b/ choqué
c/ circonspect
d/ enthousiaste

Mais pas indifférent.


Anaisthêsia / Antoine Chainas (Gallimard, Série Noire, 2009)

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

gridou 25/05/2011 08:58


Je les ai tous lus sauf "une histoire d'amour..." et le dernier. Mais je vais attendre un peu, j'espace mes lectures de Chainas, il est un peu dur à digérer ;)


jeanjean 25/05/2011 18:51



ça, j'peux comprendre !! Mais paradoxalement, je pense que ça peut être une bonne lecture en période d'abattement et de désespoir (un peu comme Cioran). @+



gridou 24/05/2011 18:43


Ton résumé est excellent et ton analyse très juste mais...je ne suis pas convaincue par ce Chainas-là, bien qu'on y retrouve cet univers glauque que j'aime beaucoup d'habitude


jeanjean 24/05/2011 21:35



Essaye donc Une histoire d'amour radioactive si tu n'as jamais lu Chainas. Qu'on aime ou pas ses bouquins, il est intéressant. @+



cynic63 21/06/2009 09:17

C'est vrai mais c'est surtout en début d'année que les pavés ont failli fleurir...Certains mériteraient de les prendre sur la gueule...Autrement, je parle bientôt du Harvey qui m'a bien plu (mais quelques petites réserves quand même, mineures cependant). Bonne journée

jeanjean 21/06/2009 11:10


ah, Harvey ! J'irai voir ton billet. Bonne journée à toi aussi.


cynic63 20/06/2009 14:39

J'avais bien aimé le premier, comme Pierre et contrairement à toi Jean Jean. Justement parce que c'est complètement barré, à la limité surréaliste par moments. Je n'ai pas lu "versus" et je ne pense pas le faire de sitôt car ma pile est déjà haute et les pavés, je viens de m'en avaler 3 de suite...Par contre, celui-là, je vais le lire. A coup sûr

jeanjean 20/06/2009 23:19


Je m'y replongerais peut-être si Versus me plait.
sinon, ç'est bientôt la saison des pavés pourtant ! Vacances, temps libre, farniente... Sur la plage, un pavé !


alain 20/06/2009 14:31

Moi aussi, j'avais eu du mal avec Versus (j'avais été jusqu'au bout). Il faut que je retente l'aventure donc..

jeanjean 20/06/2009 23:16



J'ai l'impression que Versus est considéré par les uns comme génial, et jugé long et fastidieux par les autres...



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