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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 00:00
Si je voulais jouer au petit jeu du "roman de la rentrée", je dirais que je l'ai déjà trouvé. Voilà quelques semaines que j'ai refermé le bouquin de Richard Price, et la forte impression qu'il m'a laissé demeure non seulement intacte, mais elle a même tendance à s'accentuer. Un signe qui ne trompe pas.


Eric Cash, gérant d'un restaurant new-yorkais, se fait braquer un soir alors qu'il traine avec un collègue. Téméraire ou inconscient, ce dernier s'avance vers le flingue, le coup part, il meurt sur le coup.
Les flics, Matty Clark et Yolanda Bello, notant quelques incohérences dans le témoignage de Cash, commencent à l'asticoter et à monter leur petite théorie. Cash accuse deux jeunes voyous, mais des témoins assurent n'avoir vu personne dans la rue à cet instant. La déposition se transforme en garde à vue, mais les preuves tardent à venir et l'enquête s'embourbe.

Bien entendu, Souvenez-vous de moi va bien au-delà d'un simple roman policier. A partir d'un fait divers, Richard Price éclaire tout un pan de la société américaine, avec une acuité rare.
Adoptant le point de vue de différents protagonistes - Cash, Clark, Marcus le père de la victime, de jeunes voyous, la brigade d'intervention "Qualité de la vie" (!) et bien d'autres -, Price nous offre une vision en kaléidoscope et dresse un tableau hyper-réaliste de New-York et du Lower East Side, quartier juif à la sociologie mouvante, qui voit arriver de nouveaux habitants : bobos installés dans des lofts flambants neufs, latinos, noirs parqués dans les cités avoisinantes, clandestins chinois entassés dans les squats avec location de matelas... Autant de mondes parallèles qui se superposent sans jamais se rencontrer.

Si Price dresse la typologie d'un quartier, il donne surtout à voir, sans parti pris ni jugement de valeur, les frontières invisibles qui séparent les communautés et les individus, et la déliquescence d'une société.

Mais s'il évoquait déjà dans Ville noire, ville blanche les clivages entre les communautés blanche et noire, ici il donne à voir un malaise plus profond qui dépasse la question raciale : la décomposition des liens sociaux, l'atrophie des relations humaines. Que ce soit l'inspecteur Matty avec ses fils, Marcus avec son ex-femme, Eric cash avec le reste du monde, chacun des personnages semble enfermé dans sa solitude et son isolement.

Ce sont les dialogues - des modèles du genre, sur lesquels repose une grande partie du roman - qui soulignent le mieux cette incapacité chronique des personnages à communiquer avec autrui. A la surface des mots affleure de façon quasi-systématique cette espèce d'incompréhension mutuelle permanente, qui frise par moments l'absurde ou le pathétique.



Si on ajoute à tout cela une construction impeccable, une parfaite maîtrise de la tension romanesque, l'empathie et le soin apporté à des personnages criants de vérité, nous sommes en face d'un grand roman, plein d'intelligence et de finesse. Du travail d'orfèvre.


Conseil(s) d'accompagnement : les romans de Richard Price ne sont pas sans rappeler ceux de George Pelecanos : du roman noir qui passe au crible la société américaine et notamment les questions raciales et d'inégalités sociales. Avec un peu plus de psychologie du côté de Price, à mon sens.


Souvenez-vous de moi / Richard Price (Lush Life, trad. de l'américain par Jacques Martinache. Presses de la Cité, 2009)

PS : Ville noire, ville blanche et Le samaritain viennent d'être réédités chez 10/18.

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

Dodger 13/09/2009 18:56

Je l'ai fini ce matin même et j'approuve à 100%. Vertigineux roman noir qui pulvérise les codes pour plonger en profondeur dans les tourments de l'âme humaine, pour exprimer la peine à communiquer, à s'entendre et à se comprendre - tout le cirque de l'existence en milieu hostile.
Comme souvent dans ce genre de roman d'une grande finesse, tout est dans les détails : le choix des noms, des attitudes, des tics des personnages, de idées de construction... Ici ces détails ingénieux abondent. J'ai particulièrement aimé les flics de la brigade Qualité de la Vie et leurs interventions décalées. Et les dialogues d'une manière générale, exceptionnels.

jeanjean 13/09/2009 21:37



Tout en finesse, c'est vrai. Dommage que Richard Price n'ait pas (encore ?) en France le succès qu'il mérite.



Emeraude 09/09/2009 20:51

si en jouant au jeu de la rentrée tu choisis Richard Price, c'est que tu n'as pas lu Vendetta de RJ Ellory (bon ok je juge sans savoir je n'ai pas lu Price)
Ni un pied au paradis, de Ron Rash.
Deux polars dans des styles complètement différent, tous les deux vraiment très bon.
Qui sont à égalité pour moi dans le jeu de la rentrée, catégorie polar bien sûr ;-)

jeanjean 09/09/2009 22:09



oui, mais... je ne joue pas au "roman de la rentrée" ;-)
En tout cas, j'ai prévu de lire les 2 bouquins dont tu parles, à commencer par Un pied au paradis dont j'ai lu beaucoup de bien, notamment sur ton blog. @+



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