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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 10:00

"Que voulez-vous savoir d'autre ?
- J'ai cru comprendre qu'on le suspectait d'avoir des idées de gauche.
- Aujourd'hui la moitié du pays en est suspectée.
- Et vous ?"

Dégoter du bon polar dans l'énorme production éditoriale revient parfois à trouver L'aiguille dans la botte de foin. L'argentin Ernesto Mallo nous facilite le boulot avec ce bien nommé premier roman qui en annonce d'autres, nous dit-on sur la quatrième de couverture. J'en salive déjà.


Pas facile d'être un flic intègre à Buenos Aires sous le régime Videla, alors que les militaires contrôlent le pays et pourchassent, torturent et assassinent sans vergogne des milliers d'opposants politiques. Nous sommes en Argentine à la fin des années 70 et la "guerre sale" bat son plein.
Lascano "Pero" - le "chien", le flair - n'est ni un justicier ni un preux chevalier, mais un simple enquêteur qui veut simplement bien faire son job, dans lequel il s'investit corps et âme depuis la mort de sa femme, un an plus tôt, qui ne cesse de le hanter.

On l'appelle un matin, après qu'un passant ait signalé deux cadavres abandonnés dans un recoin de la ville. Quand Lascano arrive sur place, ils sont trois : deux jeunes ayant reçu plusieurs balles dans la tête - la signature des militaires - et un homme plus âgé, bien vêtu, blessé à l'abdomen. Ça ne colle pas. S'il ne peut rendre justice aux deux premières, Lascano tient à remonter la piste de la troisième victime.


Si la mécanique de l'enquête est bien huilée, la résolution de l'intrigue n'en est pas moins secondaire, occupant l'arrière-plan d'un tableau bien plus grand : l'Argentine sous dictature militaire, où règne une politique de terreur et de répression instaurée par l'Etat contre ce qu'il nomme vaguement "la subversion". Rafles, exécutions sommaires, cadavres abandonnés et anonymes, disparus dont on ne retrouvera jamais les corps.

Au milieu de ce chaos et des raclures en tous genres, Mallo met en scène une paire de personnages absolument magnifiques et particulièrement touchants. Et malgré les morts, les injustices et la peur permanente qui suinte de ces pages, on s'efforce de vivre malgré tout, de célébrer l'amitié, la complicité, de faire l'amour et, pourquoi pas, d'espérer.

Mais ce qui m'a particulièrement saisi dans ce roman, c'est l'impression qu'il donne d'avoir été écrit pendant les événements, si bien qu'on ne ressent à aucun moment "l'a posteriori" du récit, l'empreinte du recul historique. C'est peut-être dû à l'empathie d'Ernesto Mallo pour ses personnages, qui donne à son texte une force d'évocation assez incroyable.
S'il ne se prive pas d'une réflexion politique, il n'essaye pas non plus de dresser un panorama précis et objectif de la situation, ni de décortiquer les rouages de la barbarie. Non, il nous plonge tête la première dans ce quotidien de peur, de suspicion et de violence irrationnelle. C'est oppressant, révoltant, et donc parfaitement restitué. C'est difficile à exprimer, mais on en garde comme une impression de vérité brute.


Voilà un bon et beau roman noir, relevé à la sauce hard-boiled mais gardant une fibre toute latine, entre sensualité et mélancolie.
Vous m'avez compris, inutile de chercher plus loin l'aiguille dans la botte de foin.


L'aiguille dans la botte de foin /
Ernesto Mallo (La aguja en el pajar, trad. de l'espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton. Rivages/Noir, 2009)

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Published by jeanjean - dans amérique latine
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commentaires

Alex 20/06/2010 09:59


Cette aiguille m'a bien retourné ! Comme tu le dis, si il y a toujours cette "chape" de plomb représentée par la dictature, Mallo évoque aussi à travers certains personnages certains autres aspects
"noirs" de l'histoire de l'Argentine, notamment durant la seconde guerre mondiale.

Non content, il dresse le portrait de personnages hyper attachants avec lesquels on transpire, on respire, on aime, on hait ( très latin comme tu le dis )

Quant à Bueños Aires ( que j'ai traversée gamin et dont j'ai un souvenir plutôt chaud et coloré ), elle apparait quant à elle sombre, crade, froide et dangereuse...

Du grand bouquin, et pas seulement du noir !
Todavia !!!


jeanjean 20/06/2010 23:39



Content que ça t'ait plu, ça me fait bien plaisir ! Et pourvu qu'on puisse lire en France d'autres romans de cet auteur... @+



dasola 21/05/2010 14:37


Bonjour, je n'ai pas fait de billet sur ce roman mais je confirme qu'il est très bien. C'est un roman très noir et qui se termine de façon à ce qu'il n'y ait pas de suite. Je conseille. Bonne
journée.


jeanjean 21/05/2010 20:58



Un avis positif de plus, tant mieux ! Non, a priori pas de suite pour ce personnage, mais j'espère que Rivages continuera à traduire ses autres romans.



Emeraude 04/10/2009 22:01


Eh oui Venise ! j'y étais déjà allée pour le carnaval. Dans ce cas, on ne voit que le carnaval et pas Venise ! Alors oui, on est baba (plus qu'en lisant Donna Leon ! ;-))
Merci pour toutes ces infos en tout cas ! @+


jeanjean 04/10/2009 22:08


Rectification : j'ai cité Electre à la Havane, mais non, c'est Passé parfait qui démarre la série, autant pour moi.

Je suis allé à Venise une fois, mais à la fin du mois d'octobre, et l'Acqua alta se rapprochait... On voyait des passerelles un peu partout en prévision, et je me demandais ce que ça fichait là
tous ces bouts de bois, jusqu'à ce que je vois la Place St-Marc à moitié inondée !
Et puis, bon dieu, ce que ça fait du bien de pas voir de bagnoles !


Emeraude 04/10/2009 21:21


tiens, en flanant dans une librairie toute à l'heure (oui je suis libraire mais je flâne souvent dans les librairies. Surtout que là, je reviens d'une semaine de vacances dont j'ai vraiment
découvert des choses!) j'ai vu un titre de Padura qui me tentait... Je le note doublement donc ! :-)
Le polar asiatique est sûrement intéressant aussi et je ne le connais que très peu... A part Vivian Moore lu récemment, un Qiu Xialong et un chez Picquier, je crois ne rien avoir lu ! Mais Picquier
doit sûrement avoir un catalogue très riche !!


jeanjean 04/10/2009 21:35


Des vacances à Venise si j'en crois ton blog... On a beau nous rabattre les oreilles avec Venise, avoir vu des milliers d'images, de photos, de reportages, on en reste
quand même baba en arrivant là-bas, hein ?
Pour Padura, autant commencer par le premier, Electre à la Havane, et j'espère que Mario Conde te séduira...
Chez Picquier, j'ai lu (150 pages...) y a pas longtemps un bouquin de Sarah Dars, Des myrtilles dans la yourte, qui se passe en... Mongolie. Intéressant, mais ça manquait franchement de
rythme pour que je persévère... Ah sinon, il faut lire Ikebukuro west gate park du japonais Ira Ishida, toujours chez le même éditeur. Je crois d'ailleurs qu'une suite vient de sortir. @+


Emeraude 04/10/2009 16:30


je cherche souvent des polars autres que français ou anglo-saxons mais s'il en existe beaucoup, c'est difficile de tomber sur quelque chose de bon sans en lire plus que la 4è de couverture... je ne
connais pas du tout l'Argentine mais ça me tente bien ! Je note. Merci :-)


jeanjean 04/10/2009 21:15


Alors n'hésite pas, dégote-toi ce bouquin. Et puiqu'on parle du polar latino-américain, il est vraiment très riche, avec des auteurs comme Leonardo Padura, Daniel
Chavarria (Cuba) Taibo II, Arriaga, Ibargüengoitia (Mexique), Diaz Eterovic (Chili), Rolo Diez (Argentine) et bien d'autres ! De qui faire, donc, de ce côté-là du planisphère... Mais d'un autre
côté, j'avoue que je connais moins le polar asiatique, par exemple.


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