Rémi Baugé, la cinquantaine approchante et dégarnie, est responsable des achats dans un hypermarché du sud de la
France, une entreprise familiale dirigée par le paternaliste Raoul Trille. Un foyer, une épouse, une situation sûre, tout va bien pour lui, jusqu'au jour où son patron part en retraite et que
débarque un jeune sur-diplômé arriviste et ambitieux.
Véritable tête de gondole de la société de consommation et fournisseur officiel de travailleurs précaires, le "supermarché"
est un lieu qu'on s'attendrait à voir davantage investi par le roman noir. Citons tout de même Le Géant duquel Michel Lebrun visitait les coulisses il y a longtemps déjà
ou, plus près de nous, le Discount plutôt loufoque de Bretin & Bonzon *.
Amères thunes, sans explorer en détail les dessous de la grande distribution, passe néanmoins en revue sa garde-robe : fonctionnement à flux
tendus, rationalisation des coûts, obsession du rendement et de la compétitivité, pressurisation et réduction du personnel, marges bénéficiaires rimant
avec actionnaires.
Si la critique sociale est présente, Zolma se concentre surtout sur les déboires de son personnage principal, le brave Baugé qui, bien décidé à se venger des manoeuvres et des coups bas de son
nouvel employeur, se met en tête de braquer le coffre du magasin. Le voilà qui peaufine son plan - et son alibi - avant de le mettre à exécution, entouré d'une bande de lascars à peine
plus dégrossis que lui. La seconde partie du récit joue ainsi essentiellement (et non sans habileté) sur la figure de l'homme ordinaire plongé dans une situation extraordinaire, en
l'occurrence un type honnête et sans histoires qui du jour au lendemain décide de transgresser la loi. Il va de soi que l'amateur cambrioleur va rencontrer quelques obstacles
et... problèmes de change.
Si certaines situations sont relativement superflues (la fille de Baugé qui arrive tout droit des States pour rendre visite à son papa, accompagné de son yankee de mari) ou fort bienvenues (de
l'utilité d'avoir un frère jumeau), l'ensemble demeure solidement construit, bien mené et se lit avec plaisir. Plaisir auquel n'est pas étrangère la langue imagée et souvent
drôlatique d'un récit au ton léger, malgré le virage assez sec - "meurtrier" peut-on dire - qu'il prend sur la fin.
On pourra lui reprocher son manque de densité, Amères thunes demeure malgré tout un sympathique roman, bien fichu et gentiment défoulatoire (le gentil loser qui prend sa
revanche sur le manager/winner ravira de nombreux lecteurs). Un en-cas à savourer entre deux plats plus consistants.
Amères thunes / Zolma (Krakoen, Forcément noir, 2012)
* Citons aussi le fantasmagorique Que notre règne arrive de J.G. Ballard.
Bonjour,
oui, Pennac, tu fais bien de le rappeler. Un phénomène à l'époque, sa trilogie.
Salut JM, d'accord avec toi, même s'il a peut-être un peu "vieilli" (à moins que ce soient les méthodes de kapo qui aient terriblement évolué...).