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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 00:00

"Et le théâtre de la peur aurait mis en scène sa farce travestie en tragédie sous les applaudissements crépitant du monde entier".

Si ces deux romans de l'auteur de Romanzo Criminale ont pour toile de fond le terrorisme - ou plutôt le terrorisme comme arme de manipulation massive
-, ils jouent sur deux registres différents, l'un sur le mode intimiste, l'autre (co-écrit avec le scénariste Mimmo Rafele) multipliant personnages, complots et ramifications occultes.


La forme de la peurSuite à l'assassinat de son ami et collègue Dantini, Lupo, un policier chevonné des Affaires internes, enquête discrètement sur une bande de flics ripoux de la brigade anti-terroriste, à la solde du "Commandant", homme d'influence et stratège d'une guerre perpétuelle contre les homosexuels, les arabes, les Noirs, les droits-de-l'hommiste et tutti quanti. Autant d'obstacles à la suprématie de la race blanche et de la civilisation occidentale. 
Parmi eux se trouve Marco Ferri, un ancien protégé de Dantini, ex-hooligan plein d'une violence latente. 


Eternelle histoire du Bien contre le Mal, habilement construite mais plutôt schématique ici - gentils démocrates vs méchants idéologues et brutes épaisses -, même si certains personnages ne manquent pas d'intérêt ni de nuances, au premier rang desquels Marco, un de ces "tendres assassins au milieu du gué" dont on se demande de quel côté il va finalement pencher ; ou le caustique et clairvoyant Lupo, figure morale qui doit malgré tout composer avec ses principes.


Au-delà de l'intrigue et des protagonistes, le grand intérêt de ce livre réside dans la mise à jour des forces antagonistes et occultes qui s'affrontent jusqu'au sein même de l'Etat, et surtout, dans la réflexion sur la façon dont le terrorisme islamique peut servir d'outil d'instrumentalisation des populations : la stratégie de la peur comme politique de gouvernance et de sujétion, synonyme par ailleurs d'intérêts économiques et de restriction des libertés individuelles.

Le sujet est passionnant, mais on garde malheureusement une impression d'inachevé. Non pas que les auteurs tombent dans le roman à thèse paranoïaque (de toute façon, il suffit de se rappeler la mise en scène des américains à propos des soi-disants armes chimiques irakiennes et la campagne de désinformation qui a suivi), mais on ne les sent pas non plus en mesure de dépasser le stade de la dénonciation ou d'étayer plus clairement leur raisonnement.


Enfin, le roman souffre à mon sens de tournures parfois maladroites ou verbeuses - dues à l'écriture à quatre mains ? - et d'un enrobage de marivaudage relativement incongru.

Des défauts qui ne font pas pour autant de La forme de la peur un mauvais roman, loin de là, mais pour faire une comparaison, Saturne de Serge Quadruppani - justement le traducteur de ce livre -, qui aborde des thématiques semblables, est beaucoup plus convaincant.





Le père et l'étranger
Moins sinueux, moins ambitieux peut-être, Le père et l'étranger me semble néanmoins plus harmonieux, en tout cas plus abouti. Un court et beau roman sur l'altérité.


Au centre de soins pour enfants gravement handicapés où Diego emmène son fils Giacomo chaque semaine, il rencontre Walid, père du jeune Yussuf. Un homme affable, réservé et énigmatique. Les deux hommes se lient d'amitié, jusqu'au jour où Walid disparaît sans laisser de trace et qu'un mystérieux homme de l'ombre accuse le fugitif d'être un dangereux terroriste et ne demande à Diego de collaborer.

Abasourdi, démuni, sans nouvelles de son ami, son alter-ego, depuis plusieurs mois, Diego se replie sur lui-même, avant de finalement se lancer à sa recherche.

De ce jeu-là - soupçons de menace terroriste, manoeuvres en sous-main -, on ne saura quasiment rien, aussi peu au fait que Diego, simple quidam balotté par les événements - lecteur décentré déchiffrant entre les lignes, au mieux, ce qu'il ignore. 

La guerre des civilisations n'aura pas lieu
Peu importe, l'essentiel est ailleurs, dans cette relation entre les deux hommes, l'italien et l'arabe, où se mêlent loyauté, reconnaissance mutuelle, respect, et cette souffrance partagée du parent pour l'enfant malade, l'enfant différent. Un autre "étranger", lui aussi objet de crainte et de préjugés.


Au final, si les deux romans se font écho, tels l'envers et l'endroit d'un même décor, j'ai préféré pour ma part l'atmosphère tamisée de l'un à la lumière crue (mais inégale) de l'autre.



La forme de la peur (La forma della paura, 2009, trad. de l'italien par Serge Quadruppani. Métailié, Noir, 2011)
Le père et l'étranger (Il padre e lo straniero, 2004, trad. de l'italien par Gisèle Toulouzan et Paola De Luca. Métailié, Suite italienne, 2011)

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Published by jeanjean - dans italie
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commentaires

christophe 23/02/2011 10:37


Bonjour à tous
pour en savoir plus sur le Nesbo, le programme 2011 de la SN et le 4 mains Manotti/DOA à venir, je vous invite à venir écouter “Le Frelon noir“ la mensuelle polar de 1001libraires.com
http://www.1001libraires.com/#magazette5


jeanjean 23/02/2011 11:02



Salut Christophe,
j'ai écouté l'émission ce week-end, très bonne, et puis j'aime bien le clin d'oeil à Sallis. Alors longue vie au Frelon noir !



Ladislas 22/02/2011 18:42


Oubli de ma part, tu parle du Saturne de Quadruppani, excellent traducteur de ce roman. Il vient de publier au Seuil un essai qui complète à merveille la lecture du roman de De Cataldo : "La
politique de la peur" (titre éloquent s'il en est)
A bientôt


jeanjean 22/02/2011 19:52



Je ne savais pas pour le livre de Quadruppani, merci pour l'info ! J'irai voir ça de plus près. A bientôt.



Ladislas 22/02/2011 16:49


J'avoue que je ne connaissais pas non plus mais je suis enthousiaste à la lecture de "La forme de la peur" même si, c'est vrai les auteurs auraient pu aller plus loin dans son analyse du
fonctionnement du mécanisme de la peur comme instrument de contrôle. Néanmoins, j'ai pris un énorme plaisir à sa lecture, avec des dialogues plutôt réussi. Et puis l'intrigue nous prend et défile
avec beaucoup de fluidité.


keisha 22/02/2011 08:39


Auteur inconnu (j'ai des "ignarités" comme ça) mais j'ai apprécié le père et l'étranger, juste tout seul.
(et moi je prétends que c'est mon chat qui bosse...)


jeanjean 22/02/2011 11:05



On en a tous ! Un auteur qui compte dans le polar italien, De Cataldo, essaye Romanzo Criminale à l'occasion. @+



Alex 19/02/2011 17:11


Mais t'es un grand malade Yann... Je pensais qu'après le Nesbo on allait être tranquille pour un bon moment... il n'en est rien...


jeanjean 19/02/2011 17:26



ah mais c'est pas moi qui les lis, j'ai quelques esclaves enfermés chez moi. Pas de lecture, pas de nourriture... ^^



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