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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 00:00

"Puis il sortit dans le paysage superbement infini de la Russie. Le panorama crayeux l'éblouit quelques instants. Il respira par le nez pour empêcher l'air gelé de pénétrer dans ses poumons sans être filtré. Lorsqu'il retrouva une vision normale, il s'attarda à contempler, de l'autre côté du tracé de la rivière, au-dessus du camaïeu des arbres qui apparaissaient et disparaissaient sous la neige, les coupoles à bulbe du monastère de Molevo."



empereurs des ténèbresHiver 43, Léningrad. C'est là qu'est basée la Division Azul : des volontaires espagnols mis à disposition de la Werhmacht par Franco, dès 1941. Un siège militaire pour les franquistes, une croisade anti-communiste pour les phalangistes. Leurs dissensions idéologiques émaillent d'ailleurs tout le récit.


La première vision est dantesque : un homme pris jusqu'au torse dans la rivière gelée, au milieu de chevaux pétrifiés ; la gorge tranchée, et portant sur l'épaule cette inscription : "Prends garde, Dieu te regarde...".

"Pourquoi se soucier d'un mort quand des milliers d'hommes sont en train de se massacrer ?" "Il y va de l'honneur de la Division" répond le colonel Navajas del Rio, qui confie l'enquête à l'ntuitif Arturo Andrade, un soldat rétrogradé et au passé criminel.

Aidé d'Espinosa, un sergent méthodique au caractère bourru, Arturo échafaude des scénarios, reconstitue les derniers moments de la victime, interroge quantité de témoins, préposé au courrier, aumônier, médecin-légiste - "cherchez une passion", lui conseille ce dernier... La Division comprend plusieurs milliers d'hommes, et aucun ne semblait bien le connaître. On raconte qu'il s'adonnait à la violeta, une variante de la roulette russe.  


Pendant ce temps, la guerre continue de prélever ses morts. La proximité des lignes russes, le concerto permanent des canons, des mortiers, des bombardements ; le danger omniprésent, la faim, le froid terrible- il fait -30°C ; les étendues gelées, la neige, un ciel de cendre ; des fous d'un asile voisin abandonnés à leur sort, la cruauté des Einsatzgruppen - ces escadrons de la mort SS chargés d'exterminer les juifs, les malades, les prisonniers... L'enfer sur terre, tandis que se propage la rumeur d'une grande offensive russe. 



On entre dans ce roman comme dans une eau froide, précautionneusement, avant de s'habituer peu à peu à sa lenteur, à son faible courant. 
On se sent bien un peu ankylosé au début, mais on est vite emporté par la force d'évocation peu commune dont fait preuve Ignacio del Valle, s'appuyant sur un langage soutenu, parfois recherché, de multiples images, de longues et minutieuses descriptions.

Empêtrés dans la grande Histoire, pétris de contradictions, ses personnages mènent aussi un combat intime contre leurs propres démons - les plaies d'un passé douloureux ou violent.

Derrière l'étude de caractères et l'évocation historique, l'auteur questionne aussi la nature du Mal, de manière presque métaphysique parfois, quand il s'interroge sur la façon dont ces hommes, chacun à leur manière, supportent et s'accomodent des privations et de la familiarité de la mort.
Dans ce carnage ambiant où tout être, toute chose semble déshumanisé, leurs pansements spirituels - la repentance, la recherche de l'absolution - ou politiques - patriotisme, fidélité au Caudillo, convictions personnelles - sont d'un bien faible secours.



Ne vous laissez donc pas abuser par le ton monocorde et la langue un peu sinueuse (un texte qui se mérite, comme on dit), Empereurs des ténèbres est un superbe roman.


Empereurs des ténèbres / Ignacio del Valle (El Tiempo de los emperadores extraños, 2006, trad. de l'espagnol par Elena Zayas. Phébus, 2010)

PS : une curieuse remarque à propos du roman et de l'auteur dans le journal Le Monde, je cite : "On se gardera de le classer trop rapidement au rayon des polars : il a l'étoffe d'un excellent écrivain et devrait poursuivre une brillante carrière". Ce que je préfère, ce sont les deux points " : "...

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Published by jeanjean - dans espagne
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commentaires

holden 06/09/2010 15:15


ca fait des mois que je me tate
je me jette
a peluche


jeanjean 06/09/2010 19:34



Bonne lecture,
en espérant que ça te plaise. @+



Jean-Marc Laherrère 01/09/2010 08:55


Comme quoi, même si on a l'impression que, peu à peu, les mentalités évoluent, les cons ont la peau épaisse !


jeanjean 01/09/2010 11:02



Y a encore du boulot, comme on dit. Le pire, c'est qu'on a parfois l'impression que ce mépris est inconscient. Un peu comme l'expression "c'est plus qu'un polar !".
Ca doit être ça la fameuse "force des préjugés".



Alex 01/09/2010 08:04


Hihihi ! Mais oui voyons Jean-Jean : On ne fait pas de "brillantes carrières" au rayon polar !


jeanjean 01/09/2010 10:54



...et oui, faut croire, les vrais écrivains d'un côté, et les tâcherons de l'autre... Si c'est Le Monde qui le dit, en plus...



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