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7 août 2010 6 07 /08 /août /2010 00:00

Insoupçonnable, tiré du roman éponyme de Tanguy Viel, vient de sortir sur les écrans. 


InsoupçonnableNappes blanches, "serveurs en vestes raides", villa en bord de mer. Jour de fête : les invités célèbrent le mariage de Lise et Henri Delamare.

Lise travaillait dans un de ces "bars de nuit" ("...jolie périphrase, pour ne pas dire les mots qui fâchent") où viennent se distraire les notables locaux. C'est là qu'ils se sont rencontrés.
Henri est veuf et deux fois plus âgé qu'elle, il est issu de cette vieille bourgeoisie de province, riche "de ces fortunes qu'on dirait sans origine, ancestralement constituées et qui semblent ensuite génétiquement transmises au dernier de la lignée".

Lise a un frère, Sam. On comprend vite que le frère est en réalité l'amant. C'est lui qui raconte cette histoire - dépassé, pathétique, fou de jalousie.

Henri a un frère, Edouard, commissaire-priseur comme lui. Il n'était pas au mariage et se montre distant. On comprend vite qu'il aura un rôle à jouer.

Sam et Lise ont un plan - "C'était ton idée, Lise". Beaucoup d'argent à la clé. De quoi changer de vie. "Changer de vie" répète Lise comme un mantra. Aller "aux States" comme elle dit, "de cet accent imité d'une actrice américaine."
La situation leur échappe, bien-sûr, et le drame se profile. "On ne peut plus reculer", dit-elle. Alors le drame se mue en tragédie. Quelques secrets de famille et un quatuor de personnages. Mais lequel donne la mesure ? C'est l'une des questions de ce thriller feutré.



Curieux pied de nez, le roman de Viel rappelle des... films. Du Chabrol pour l'équation : drame + bourgeoisie provinciale ; L'Appât de Tavernier pour l'arnaque qui dégénère ou Les Diaboliques de Clouzot pour les stratagèmes criminels. Insoupçonnable le film tiendra t-il la comparaison ? Je ne veux pas préjuger mais la bande-annonce me porte à croire qu'il s'appuie principalement sur le noeud de l'intrigue plutôt que sur son atmosphère, lourde, menaçante, viciée malgré les embruns et le vent breton.

D'un autre côté, je serais curieux de voir comment le réalisateur - Gabriel Le Bornin - s'est débrouillé pour adapter un roman dans lequel il ne se passe pas grand-chose finalement, ou plutôt, qui est tout entier soumis aux monologues intérieurs, aux ressentiments/réflexions/sensations de Sam, dans une sorte de contrepoint symétrique à l'écriture dite "behavioriste".



Si le récit a l'aspect élémentaire du fait divers, le style est très singulier. Tanguy Viel triture la langue, malaxe la syntaxe, allonge ses phrases comme on allonge sa foulée, change subtilement de rythme, sème les virgules comme on reprend son souffle, s'évade, digresse, emprunte des raccourcis comme autant de sous-entendus.
Alors ce n'est pas toujours facile à suivre, c'est vrai, parfois on reprend le début de la phrase - quelques lignes plus haut -, mais cette prose a quelque chose d'hypnotisant, dans ses digressions, ses circonvolutions.

Essayez d'ailleurs de lire le texte à voix haute. Vous butiez sur une phrase, et d'un coup les mots coulent et font sens.

Un extrait, pour vous entraîner...

"Mais faut-il appeler cela naïveté qu'un homme de cinquante ans se remarie à une jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses, presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la manière dont il l'avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu'on en était làdans cette situation absurde, pensai-je, absurde, ai-je dit à Lise, depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à elle, dans l'autre une coupe de champagne qu'il avait payée le prix qu'on paye dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c'est pas n'importe qui, que Lise c'est quand même ma soeur, lui disais-je encore à elle ce soir-là, saoul comme je l'étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que tu n'es pas ma soeur, je vais aller lui dire la vérité, à Henri, et qu'on a prévu un kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu'on a prévu avec ma soeur, parce que c'est un mot qu'on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit encore plus fort."


Insoupçonnable
/ Tanguy Viel (Ed. de Minuit, 2006, rééd. poche 2009)

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

Hannibal le lecteur 07/08/2010 20:59


J'aime bien cet auteur également.
Pour poursuivre, je te conseille "L'absolue perfection du crime" qui est mon Viel préféré (Insoupçonnable vient juste après).


jeanjean 08/08/2010 12:33



C'est ce que je me suis laissé dire. Le prochain Tanguy Viel sur la liste, donc !



keisha 07/08/2010 19:11


Le seul que j'aie lu de l'auteur, mais j'avais vraiment aimé! Le style, l'histoire!


jeanjean 08/08/2010 12:32



Comme tu dis, et je vais aller voir de plus près ses autres romans. @+



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