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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 00:00

S'inspirant de Manchette et de son fameux Nada, critique néo-polardeuse désabusée du terrorisme d'ultra-gauche période seventies, Pierre Brasseur situe son roman à "la conjonction de plusieurs phénomènes dans le ciel de ces années 2009-2011: Tarnac (1) en Sarkozy, ascendant crise économique", et se propose de répondre à la question suivante : "Si des énervés d'ultra-gauche passaient réellement à l'action, comment agiraient-ils ? D'où viendraient-ils ?" (2)
 

Je suis un terroristeTrois trentenaires - Raoul, Guillaume, Maude - tournent en rond dans les cercles anars et les rues de Nancy la morne, jusqu'au jour où ils décident de prendre les choses en main, autrement dit les armes, et de zigouiller quelques patrons du Medef de passage en ville.

Qui sont-ils ? Un gardien de nuit alcoolo, un intello déclassé, une chômeuse. Trois précaires, sans réelles perspectives d'avenir et en butte à "la société", trois minables confinés - et se complaisant - dans un "vide quotidien", passant leur temps à picoler et repeindre le monde de leurs idéaux post-adolescents.

Ce qui les pousse à agir ? Leur mal-être existenciel, leurs frustrations et leur échecs successifs (à être publié, à devenir photographe...), davantage que leurs vélléités révolutionnaires. Hormis Raoul - jusqu'à un certain point -, ils sont d'ailleurs dénués d'une conscience politique véritablement élaborée, et leurs revendications sont truffées d'expressions toutes faites, des raccourcis de pensée.
Leur passage à la lutte armée les fera basculer dans un abîme d'ultra-violence cathartique, révélant au passage l'inanité de leur rébellion.


Tandis que les trois compères se laissent aller à une violence désordonnée, ce sera Maude - pourtant la plus résolue, la plus farouche - qui (dans des circonstances assez peu convaincantes par ailleurs) laissera tomber ses camarades, incapable de garder la tête froide. Comble d'ironie, sa fuite, comme les vélléités révolutionnaires du groupe, vont être instrumentalisées : après avoir mis hors d'état de nuire les "terroristes", quelques messieurs du gouvernement finissent par retirer un bénéfice politique de l'affaire (et comme dans Nada, le flic chargé de l'enqûete est téléguidé par ses supérieurs).
Au final, ceux qui voulaient "répandre la terreur" et réveiller le citoyen apathique n'ont fait que conforter le pouvoir en place. Les grands soirs ont définitivement fait place aux petits matins blêmes des zones pavillonaires, et l'obsession anti-gauchiste des gouvernants, confinant au ridicule, est aussi vaine que le fantasme des "lendemains qui chantent".


Racontant l'histoire a posteriori - tout est joué, et perdu, d'avance -, Pierre Brasseur privilégie le plus souvent le factuel à l'introspectif, ce qui ne l'empêche pas de donner accès aux sentiments et émotions des personnages, de faire preuve d'ironie ou de compassion à leur égard (sans toutefois se poser en juge ni en caution morale), voire d'interpeller le lecteur (3). Cela dit : en gardant une seule et même focale - un exposé distancié des événements - le récit aurait été, à mon sens, plus fort, plus incisif.


"Le roman noir est aussi caractérisé par l’absence ou la débilité de la lutte des classes, et son remplacement par l’action individuelle (d'ailleurs nécessairement désespérée), disait Jean-Patrick Manchette. Violente chronique sociale d'une jeunesse marginale (-isée ?) et d'une révolte impuissante, Je suis un terroriste, sans prétendre à égaler Nada, mérite amplement qu'on s'y arrête.


Je suis un terroriste / Pierre Brasseur (Après la lune, 2011)



* Store dark and cool : mention indiquée sur les canettes de "8,6", (que s'enfilent volontiers les personnages du roman) bière bon marché et suffisamment alcoolisée pour vous faire oublier, au moins momentanément, que vous êtes en train de zoner depuis des heures devant une put*** de gare RER...

(1) rappelez-vous, l'affaire Tarnac, l'arrestation de Julien Coupat, le climat paranoïaque ambiant...

(2) cf le blog consacré au roman.

(3) contrairement à ce que suggèrent la 4ème de couverture et une partie des chroniqueurs, Je suis un terroriste n'est pas un roman "comportementaliste", terme employé souvent à tort et à travers. Les romans noirs purement behavioristes sont d'ailleurs assez rares - beaucoup (américains) datant même des années 20 & 30.

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

holden 15/10/2011 12:21


je vais een profiter
pour l'acheter e soutenir
la maison d'editons en proces^^


jeanjean 16/10/2011 15:26



Bon bouquin, tu verras.



Anne Duclos 12/10/2011 22:33


Tu parles du polar béhavioriste... à la fin de ton article. Et, au risque de paraitre ridicule, j'ai pensé à Francis Carco, que tu pourrais rajouter comme référence, en plus des polars américains,
des 20's.
A bientôt.


jeanjean 13/10/2011 10:39



Non, vaiment pas de quoi être ridicule quand on cite Francis Carco, qui fait malheureuseùent partie de ces auteurs de l'Entre-deux-guerre un peu oubliés aujourd'hui.
Merci de l'avoir mentionné en tout cas, ça me donne envie de le relire - ne connaissant que ses poésies et 1 ou 2 de ses romans, comme Jésus la caille.



Oncle Paul 12/10/2011 20:21


Bonjour Jeanjean. Un roman à faire remonter dans ma pal afin de le lire bientôt. Peut-être également un coup de pouce à Jean-Jacques Reboux qui une fois de plus se trouve au ban des accusés
Amicalement


jeanjean 13/10/2011 10:33



Salut Paul. Vaguement entendu parler de cette histoire, et lu les explications de Jean-Jacques Reboux sur ton blog. Vu de l'extérieur, ça parait assez ahurissant,
c'est vrai. Maintenant, doit aussi y avoir pas mal de choses qui nous échappent. Amicalement.



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