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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 00:00
"L'important est d'être là, de bon matin, dans la nuit encore noire, hébétés de sommeil et d'angoisse dans la saleté d'une salle de classe, gentils gladiateurs sans cuirasse face aux bêtes féroces. Fais ton boulot et ferme ta gueule, débats-toi avec la saloperie culturelle, sociale, familiale, psychologique, psychiatrique parfois, judiciaire à la rigueur, et sois-en remercié par l'insulte des uns et le mépris des autres (...), ferme ta gueule et lève-toi, sois toujours fidèle au poste pour tenter de créer de jolies sculptures avec de la merde servie par pelletées à chaque jour de rentrée, toute cette merde à bien garder loin des rues tant qu'elle n'a pas atteint les seize ans d'âge."


Je-tue-les-enfants-francais--jpgL'enseignement est un sport de combat, nous dit Lisa, jeune professeure de collège. Tous les jours, partir au travail la peur au ventre. Affronter la meute, emmenée par Adrami et Malek, se coltiner des cohortes de "gentils médiocres", supporter les insultes, les crachats. Maintenir un semblant d'ordre et tenter d'enseigner. Compter les jours qui la séparent des prochaines vacances scolaires, du mois de juin, d'une hypothétique mutation.

Tel un soldat abandonné derrière les lignes ennemies, ou plutôt en plein no man's land, Lisa est prise en étau, entre d'un côté l'indifférence des collègues et l'incompétence de sa hiérarchie, de l'autre des élèves belliqueux et d'une bêtise crasse. Alors qu'elle croit encore un peu en la noblesse de sa mission, la mort de Samira, brillante et prometteuse élève, lui fera perdre ses dernières illusions.
Entretemps, les incidents se multiplient, les menaces se font plus précises, le danger croît.


Dans un style délié, une langue ni trop empesée ni trop familière, avec des mots qui font poids, Marie Neuser dit avec justesse toute la lassitude, l'écoeurement, l'angoisse, la détresse, la colère qui envahissent la jeune femme, jusqu'à former cette haine froide, inflexible, une haine lentement polie par les insultes et les affronts quotidiens.
  

Ce n'est pas un roman agréable, il ne vous fera pas passer un bon moment de lecture. Dénué de la moindre parcelle d'angélisme - "tout ce baratin sociologique à tendance marxiste qui tend à transformer les bourreaux en victimes" -, Je tue les enfants... fait une description sans tabous d'une institution scolaire en lambeaux, offrant une vision certes partiale, partielle de l'école et des élèves - des "parasites", des "merdes", des "imbéciles" - mais qui porte aussi en elle une réalité tangible et quelques douloureuses vérités. 

Marie Neuser signe un premier roman abouti*, dont la brièveté accentue encore l'impact, et duquel se dégage une tension palpable, graduelle, jusqu'à l'acte final, et ce geste terrible qui scelle à la fois la victoire de Lisa et la défaite de ses idéaux.
Saisissant.
      

Je tue les enfants français dans les jardins / Marie Neuser (L'Ecailler, 2011)

* ... et peut-être nourri par sa propre expérience : tout comme son héroïne, Marie Neuser occupe un poste de professeur d'italien dans un collège du sud de la France.

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

One More Blog in the Ghetto 28/12/2011 07:30

Hello Yan.
Je viens de le terminer et je te trouve particulièrement indulgent avec ce bouquin. S'il présente effectivement des qualités en termes d'écriture (pour un 1er roman), j'ai trouvé son fond (le
"message") assez nauséabond, plein de réflexions au bord de certain extrême qui a le vent en poupe. Je vais tacher d'en faire ma propre chronique ce WE.
Amitiés

jeanjean 28/12/2011 10:22



Salut,
je comprends ton sentiment, la vision que propose ce livre (davantage qu'un "message") peut déranger, et m'a moi-même dérangé. En fait je trouve cela plutôt salutaire, on sort un peu du
confort idéologique du néo-polar, confort dans lequel certains auteurs ont tendance à s'avachir au détriment de la langue. Et ici justement, on a un bon travail sur la langue, ce qui est, à
mes yeux, le plus important.
Amitiés - j'ai hâte de lire ton billet.



cynic63 15/12/2011 08:37

Salut les gars,
Je ne peux qu'abonder dans le sens de Christophe. "Rupture" est l'un des meilleurs romans que j'ai lu sur le sujet. C'est lucide sur la situation de l'éducation en GB (qui préfigure, à mon avis, ce
que l'on veut faire en France) et c'est aussi un roman noir, tendance polar et tout...
La phrase que tu mets en exergue sur l'angélisme des marxistes ne me pousse pas à lire ce roman d'une collègue qui, certes, doit en voir de drôles mais...

jeanjean 15/12/2011 17:19



Salut Cynic,
je me souviens tu avais écrit un bon papier sur ce livre. Je le chope dès qu'il sort en poche.

Allez, laisse-toi tenter malgré "l'angélisme des marxistes", tu verras c'est d'abord un bon bouquin. @+



christophe 27/11/2011 20:48

Tiens, dans ce genre là, il y a l'excellent Simon Lelic Rupture, sorti au Masque en 2010 qu'on devrait retrouver en poche en 2012...

jeanjean 28/11/2011 19:19



Je note, je le lirai à sa sortie en poche.



christophe 20/11/2011 13:48

J'ai pas trouvé le polar. C'est bien écrit, bien fait, les descriptions du métier sont saisissantes - mais malheureusement trop habituelles aujourd'hui - mais j'avoue qu'après 50 ou 60 pages du
quotidien d'un prof j'ai laissé tomber. je cherchais un polar, pas un journal de bord, aussi intéressant soit-il...

jeanjean 20/11/2011 17:55



C'est vrai, l'aspect "noir" n'est pas très prégnant, mais il se précise au fil des pages cela dit, et à la fin on est en plein dedans.



yossarian 19/11/2011 10:02

Celui-là, il m'intéresse !

jeanjean 20/11/2011 17:55



Bonne lecture, j'espère qu'il te plaira.



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