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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 00:00

« Elle avait admis que si, à première vue, rien n'appelait la présence de Kafka, cependant le regard qui suivait sur les vers en était modifié. Depuis, quand il lui expose un fait, un raisonnement qu'elle ne s'explique pas sur-le-champ, mais qu'elle approuve intuitivement, elle acquiesce d'un : "Ouais, je vois ce que tu veux dire : Kafka ramait le dimanche".»


Cédric Morgan (mor, mer, et gan, chant, en breton), après avoir publié plusieurs romans, s'essaye au "noir". Kafka ramait le dimanche ? Il s'agit d'un poème de Jude Stefan, dans lequel il n'est d'ailleurs absolument pas question de l'écrivain pragois ! Simplement, le poète aime "les titres en déphasage avec le contenu du texte, ce qui surprend, dérange le confort du lecteur".


Pontivy. Une petite ville morbihannaise située dans le ventre mou de la Bretagne. Tranquille, assoupie, elle se réveille en sursaut quand Richard Desplouze, professeur de lycée (apparemment) sans histoires, est assassiné alors qu'il faisait son jogging.

La juge d'instruction chargée de l'affaire, voyant que l'enquête patine, fait appel à ses francs-tireurs préférés : Marquis et Ségolène. Malgré leur "aspect bancal et total amateur", ils ont déjà éclairci quelques affaires. De façon anonyme, bien-sûr. Les voilà donc en mission secrète le long du Blavet. Cette fois, Marquis jouera à l'écrivain avide de fait divers, accompagné de sa fidèle assistante.
Ségo, dotée d'un physique disons avantageux, ne tarde pas à recueillir confessions et témoignages, s'octroyant à l'occasion quelques récréations érotiques (les allusions sexuelles fleurissent tout au long du récit, mais le parasitent un peu, à force).

En furetant ici et là, parmi les autochtones et les connaissances de la victime, les deux compères se rendent compte que Desplouze n'était pas le modèle de vertu vanté par ses collègues, et qu'il fricotait volontiers avec ses élèves, en plus de ses conquêtes parmi la gent féminine locale.
Alors, crime passionnel ? Maîtresse reconduite, mari furieux ? L'ennui, c'est que personne dans son entourage n'a de mobile véritable ni le profil d'un assassin.


Plus que l'intrigue - assez conventionnelle - et la fantaisie des personnages, c'est la langue qui retient l'attention. Cédric Morgan sait manier les mots, et de belle façon. Le langage est soutenu, la métaphore subtile, et la prose élégante, bien qu'un peu engoncée parfois dans ses replis et ses atours. D'aucuns diraient précieuse. Peut-être. Mais elle possède du maintien et une certaine prestance, c'est indéniable.

Cependant, ne croyez pas qu'elle est simplement "jolie". Le propos peut être acerbe, la répartie cinglante.
L'auteur n'y va pas de main morte avec la jeunesse par exemple, jugez plutôt :
"(...) tous les jeudi soir, des djeunes font la fête place de la Duchesse et alentour. c'est le quartier de la soif. On boit, on discute, on mange, on chante, on fume, on pisse, sans parler du reste, et on fait du bruit avec tout ce qui vous tombe sous la main. A l'apogée de la ribouldingue, vers les deux, trois heures du matin, on pionce, on se bat ou on rebaise, dans le désordre, et toujours sur le trottoir. C'est le fesse-noz de la semaine, la distraction de la jeunesse d'aujourd'hui, la civilisation de demain."

Ce genre de saillie revient assez fréquemment, à tel point même qu'il semble s'acharner, sur les "djeunes", les piliers de bistrots ou les écrivaillons.... En fait, s'il met le doigt - et appuie bien fort - sur les travers et la médiocrité de ses contemporains, Morgan le fait avec un humour corrosif qui confine parfois à l'aigreur.
Dommage. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti, à moins qu'il s'agisse du personnage de Marquis, plutôt fat et jamais à court d'une vérité définitive ; heureusement, il s'humanise un peu à la fin.


"De toute manière c'était perdu d'avance, l'époque ne veut pas de métaphores, de suggestions, d'élans poétiques, d'allusions, il lui faut du cru, du brut, du vulgaire. pas un éditeur ne voudrait de cette prose retenue". Allons, Mr Marquis (Morgan ?), ne vous laissez pas aller à l'amertume ! Votre éditeur est fidèle semble-t-il, et Kafka... a trouvé un lecteur. Je serais d'ailleurs très étonné d'être seul à l'apprécier.


Kafka ramait le dimanche / Cédric Morgan (Phébus, 2009)

PS : Cédric Morgan a eu une initiative originale : il a mis en ligne son dernier roman. Accès libre et gratuit. C'est ici

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

eireann yvon 20/11/2009 13:52


Bonjour.
J'aime bien cet écrivain que j'ai renconté à Carhaix. Les deux ouvrages de lui que j'ai lus ont un style très différents de celui-là.
A biuentôt.
Yvon


jeanjean 20/11/2009 16:45


Il faudra que j'en lise un à l'occasion, pour voir si on retrouve cette langue très travaillée. @+


tonio 19/11/2009 15:38


Attention, je vais faire mon breizhou !
Alors que ce n'est pas du tout le style de la maison, bien au contraire, et que je ne suis surtout pas qualifié.
Je trouve la traduction de Morgan pour le moins audacieuse. Surtout pour "gan". Provient-elle de l'auteur ? de l'éditeur ? Dans le breton révisionniste et propagandiste d'aujourd'hui (çà, c'est
fait !), le chant, c'est "kan". 'fin, j'crois :D
A part çà, j'ai un pote qui était lycéen à Pontivy, ça pourrait l'intéresser.
Et aussi, sympa votre blog


jeanjean 19/11/2009 17:35


Merci pour ces précisions linguistiques, en tout cas ! Et de mon côté, je demanderai à ma mère-grand qu'elle m'éclaire à ce sujet ! 
Je connais un peu Pontivy, et les descriptions du livre m'ont donc amusé vu qu'on visualise les lieux, ce devrait être la même chose pour ton pote.
@+


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