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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 00:00

Pas comme ça / que c'était censé finir. / mais je suis le shérif de King County / et mon boulot / c'est faire respecter la loi / et cette responsabilité / ne s'arrête pas à ma porte.

KingCountyAdossé contre le puits d'où monte une supplique (Papa, mes jambes ne bougent plus !), dans cette clairière envahie de broussailles, près de cette cabane en ruine qui fut la maison de son enfance, le brave et apprécié de tous shériff Branches soliloque. 

 
Pense à son beau-fils Danny, là au fond du puits, au petit garçon adorable qu'il était et à leurs parties de pêche, avant qu'il grandisse et devienne quelqu'un d'autre, qu'il se mette à dessiner des croix gammées sur ses cahiers d'écolier et lise Blood & Honour. Pense à sa femme Mary, à l'assiette de burritos et au programme Vidéo-gags qui l'attendent à la maison. - "Qu'est-ce que je vais dire à ma femme ?"

Se remémore l'enfance coincée entre une mère apeurée et un ivrogne brutal. Et cette teigne de Bootlegger qu'il a massacré. Et tous ces chiens empoisonnés et ces deux saletés de Mexicains. Et cette "Mlle Je T'Allumes Chez Babe's" qui a fini au fond d'un arroyo. Et ces "8 pouces de canon qui s'enfoncent...". "J'ai tué des tas de types, fils."  



Etonnant texte que ce King County Sheriff, roman en vers libres de l'américain Mitch Cullin* renvoyant directement à l'univers de Jim Thompson et à ses shérifs détraqués, Nick Corey (1275 âmes) ou Lou Ford (Le démon dans ma peau).

Personnage sadique par excellence, le shérif Branches a une conception complètement désaxée du Bien et du Mal, invoque la loi pour légitimer ses actes et n'éprouve après coup aucune sorte de regret, concédant seulement quelques "erreurs" de jugement - en vérité une escalade meurtrière.

Dissimulant sous son insigne son complexe de toute-puissance, il se voit comme le "Justicier" délivrant le châtiment et le rédempteur rachetant les fautes d'autrui, par des crimes plus grands encore. Accusant le Ciel ("Alors me demande rien sur Dieu / C'est juste un fils de pute / qui décharge Ses semences / à tous vents / et se fait la malle / quand Ses enfants / Le réclament." ), il déplore en même temps l'impunité dont il jouit (Rien ne se passe. / Aucune botte d'homme de loi ne s'arrête. / Personne ne demande quoi que ce soit) :
tel les "héros" de Jim Thompson, Branches incarne la solitude morale et l'aliénation de la conscience dans un monde déserté à la fois par Dieu et la justice des hommes.

A travers sa voix, qui prend parfois des accents incantatoires, Mitch Cullin fait aussi le portrait de cette Amérique cul-terreuse des rednecks, où la peur et la haine, cultivées à l'ombre d'un machisme exacerbé et d'une fascination morbide des armes, produisent des monstres et détruient les plus faibles et les minorités - les seules victimes ici étant des Noirs, des immigrés mexicains, des homosexuels, des femmes et des chiens.
     

Au-delà de l'exercice de style et du jeu de référence, le "comté de King" mérite qu'on s'y arrête pour la beauté de ses formes, pour sa poétique du désenchantement, ou plus simplement pour ses paysages, arbres mesquites et poussière collante. 



King County Sheriff / Mitch Cullin (Branches, 2000, trad. de l'américain par Yoko Lacour. Ed. Inculte, 2011)

* auteur notamment de Les abeilles de Mr Holmes (qui met en scène un Sherlock Holmes usé de 93 ans) et de Tideland, adapté en 2006 par Terry Gilliam.

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

holden 12/09/2011 11:11


hello jean kjean
je l'ai lu il y a quelques mois
un tres bon texte, comme ton billet aplus


jeanjean 12/09/2011 21:01



Merci. @+ Holden.



yossarian 06/09/2011 14:20


Effectivement, un bouquin qui claque.


jeanjean 07/09/2011 09:58



Lu ton billet, et aussi celui sur ces fameux Crocs dont tu parles, m'a l'air tout bon ça, je note.



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