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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 09:32

"Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si proche des Etats-unis". (Porfirio Diaz, Président du Mexique, 1876-1911)


La FrontièreBienvenue à Ciudad Juarez, Mexique, "la ville où même le diable a peur de vivre". Nous sommes en 1997. Depuis plusieurs années, des dizaines de femmes sont enlevées, torturées, tuées. Toutes sont de jeunes ouvrières, employées dans les maquiladoras qui pullulent le long de la frontière, des usines de montage et d'assemblage (d'appareils électroménagers par exemple), sous-traitées par des firmes internationales qui profitent ainsi d'une main d'oeuvre docile et à bas coût, d'une tranquilité syndicale certaine et de substanciels bénéfices.


C'est à partir de cette trame bien réelle que Patrick Bard a basé son premier roman, en s'appuyant aussi sur le long travail photographique qu'il a effectué sur la frontière américano-mexicaine. Ce reportage a duré 5 ans et a donné lieu au livre El Norte (malheureusement épuisé), qui lui a naturellement servi de matériau et fourni quantité de détails.


"Reste" à construire une intrigue, des personnages, entre autres. Ici le rôle principal est joué par un journaliste-fouineur qui démonte un à un les rouages de la machine (un schéma sensiblement similaire à celui d'Orphelins de sang).
Il s'appelle Toni Zambudio. Envoyé sur place par un grand quotidien espagnol pour couvrir l'affaire, le journaliste interroge - famille de victime, chef de la police, militante pour les droits des femmes -, rassemble des indices, explore différentes pistes, jusqu'à cotoyer l'horreur et mettre sa vie en danger. 

Un Zambudio qui sert de conducteur dans un récit sous perpétuelle tension, et au sein d'une société mexicaine gangrénée par une violence inouïe, la corruption endémique des institutions (police, justice, politique...), le pouvoir absolu des narcotraficants, la misère crasse.
Avec lui nous sommes confrontés aux terribles conditions de (sur)vie de millions de mexicains venus s'entasser dans les bidonvilles le long de la frontière, afin de trouver du travail, phénomène encore accru à la suite de l'ALENA.

Harcèlement sexuel, salaires de misère, manipulation de produits toxiques sans protection, bébés atteints de spina-bifida... C'est le quotidien des ouvriers des maquiladoras, des femmes dans l'immense majorité, dans cette zone franche gigantesque. Zone de non-droit. Bienvenue dans l'arrière-cour de l'ultra-libéralisme. "Un crime économique contre l'humanité".


Si le roman propose une explication (plausible ? Qui n'épargne pas l'Oncle Sam en tout cas) à l'affaire des meurtres de Ciudad Juarez, en réalité cette vague d'assassinats sans précédent dans l'histoire du Mexique n'a jamais été complètement élucidée, et a peu de chances de l'être un jour. Des arrestations ont eu lieu, des jugements prononcés, mais de larges zones d'ombre subsistent, de lourds soupçons pèsent sur la police et la justice (incompétentes voire complices), et les meurtres ont continué pendant des années.

Toujours est-il que Patrick Bard réussit parfaitement à juxtaposer réel et imaginaire, et à écrire un roman à la fois instructif et passionnant. Le plus abouti à mon goût, en termes de construction du récit, d'oscillation du rythme.
Et si La frontière interpelle au premier abord par la nature atroce des faits rapportés, c'est grâce à sa justesse de ton qu'il nous marque durablement.




Conseil(s) d'accompagnement : concernant les maquiladoras, je vous renvoie vers un article d'Anne Vigna, disponible sur le site du Monde diplomatique. Sur les meurtres de Ciudad Juarez, trois livres me viennent à l'esprit : Des os dans le désert, récit du journaliste et écrivain mexicain Sergio Gonzalez Rodriguez, qui apparait lui-même comme personnage (!) dans 2666 de Roberto Bolano ; enfin, citons le polar du très bon Rolo Diez, Eclipse de lune.


La frontière / Patrick Bard (Seuil, 2002 ; rééd. Points Policiers, 2003)


Rappel de dernière minute :

Patrick Bard sera présent demain à la médiathèque du Val d'Europe. La rencontre débute à 16 heures, il y sera principalement question de l'Amérique latine et des deux romans mentionnés plus haut, La frontière et Orphelins de sang.

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

Alex Ram 13/03/2011 19:31


Bouquin qui secoue ! Qui me rends encore plus triste de ne pas avoir pu être présent à ton "Café Littéraire" mais qui va me pousser à me procurer les livres que tu évoques sur le Mexique et plus
simplement, à m'intéresser à son boulot de photographe. En attendant ton compte rendu bien sur !


jeanjean 14/03/2011 23:46



Content qu'il t'ait plu, et jette donc un oeil sur ses photos. Le compte-rendu, faut que je m'y mette ! @+



holden 15/02/2011 09:27


tu m'as repondu ou ?
bon du moment que ma memoire n'est pas trop en défaut, on avait discuté de cela il y a 4 ou 5 ans :)

merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii


jeanjean 15/02/2011 11:03



Dans le billet suivant, "quelques mots de la rencontre...". P. Bard est bien en train d'écrire un roman sur une famille espagnole (mais tu m'avais dit "italienne")
sur plusieurs générations. @+



holden 14/02/2011 12:46


j'avais discuté de ce livre avec l'écrivain, c'est un des tout premiers à avoir parler de cette misere vivante,
pour compléter on peut attaquer 2666 de....., mais c'est de la fonte, 1000 pages


jeanjean 14/02/2011 18:01



...de Bolano. Et oui, 1000 pages, faut un peu de temps et de bons avant-bras !
J'ai posé la question à P. Bard à propos du projet de bouquin dont il t'avait dit un mot : je t'ai répondu plus haut, il est bien en cours d'écriture. @+



jp 14/02/2011 11:07


Excellent roman de Patrick Bard en effet. en complément de lecture et sur un thème assez voisin, je vous conseille le très bon également "Tijuana Straits" de Kem Nunn (auteur curieusement non
encore critiqué sur Moisson Noir...)


jeanjean 14/02/2011 12:43



et oui, j'avoue, jamais lu encore Kem Nunn (et y en d'autres !) mais ça ne saurait tarder avec Tijuana straits dont j'entends beaucoup de bien. Et comme
ça se déroule aussi à la frontière américano-mexicaine, je suis curieux de lire ça.



Jean-Marc Laherrère 14/02/2011 09:56


Le festival devait tourner autour du Mexique, avec quelques auteurs latinos en plus.
Malheureusement il y a au même moment un festival à Santiago du Chili, et donc très peu d'auteurs auraient pu venir. Le spécial Amérique Latine est donc remis.
Mais ... Mais quand même quelques invités de marque ont accepté. Patrick Bard, mais aussi .. Taibo II ! On en saura plus dans quelques semaines.


jeanjean 14/02/2011 12:40



Reste plus qu'à jumeler Toulouse et Santiago... ^^
Merci pour l'info, je suivrai ça. @+



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