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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 00:00
Ce 16ème opus de la série consacrée au shérif cajun Dave Robicheaux dépare quelque peu des précédents. Par l'ampleur du sujet - l'ouragan Katrina qui a ravagé, remodelé et traumatisé la Louisiane. Par la colère redoublée et la désillusion croissante de James Lee Burke qui émanent à chaque page, puisqu'on lui a volé son paradis perdu.
Mais cela n'en fait pas forcément un bon livre : au final, La nuit la plus longue s'avère beaucoup trop longue, donnant un roman bancal, et plutôt poussif malgré quelques fulgurances.


La nuit la plus longueFaisons court : août 2005, l'ouragan Katrina dévaste La Nouvelle-Orléans et ses environs. En plein chaos, Robicheaux est chargé de retrouver deux jeunes Noirs ayant cambriolé un caïd local et impliqués par ailleurs dans une affaire de viol. 

On est habitué aux intrigues joliment emberlificotées d'un Burke qui parvient toujours à retomber sur ses pieds. On l'est moins quand, dans le cas présent, il multiplie raccourcis et coïncidences commodes (par exemple la façon inopinée dont les personnages sont liés).

L'essentiel est ailleurs, diront certains non sans raison : dans la qualité des personnages secondaires (notamment celui du gangster Sidney Lovick (1)), dans ce sensuel et perpétuel chant d'amour à la Louisiane et, surtout, dans le tableau apocalyptique d'une ville et d'une région tuées trois fois - par l'arrivée de la came dans les années 80 puis par Katrina, enfin par l'abandon du gouvernement.
Mais, même sur ce dernier point, on constate que Burke reste en périphérie du sujet, malgré quelques descriptions saisissantes, trop occupé à relier maladroitement les fils de son intrigue (2). Et l'intrigue étant le moteur du roman, on s'enlise...


L'essentiel est encore ailleurs, peut-être : au-delà du chaos engendré par Katrina, d'une Nouvelle-Orléans "revenue au temps du Moyen-Age" et des vestiges d'une civilisation, tout le roman gravite autour de l'idée de transcendance. Celle qui anime à la fois les coupables et les victimes, les uns aspirant à la rédemption, les autres (plus laïquement) à la résilience ; celle de l'esprit sain (symbolisé par cette mystérieuse luminescence sous-marine) sur la matière dévastée et l'hypothétique "renaissance" de la cité après le déluge.
Traversant toute l'oeuvre de Burke, la dimension mystique est plus prégnante encore, comme si, face à l'anomie d'une société, Dieu seul pouvait désormais sauver les hommes abandonnés à leur sort (selon son degré de résistance, on s'agacera ou non de cet accès de religiosité).  

L'autre point intéressant du roman tient au changement d'attitude de Robicheaux vis-à-vis d'une vieille compagne : sa propension à la violence. Croisant sur sa route un adversaire particulièrement retors, insensible aux menaces comme aux coups, il parvient, pour la première fois peut-être, à canaliser cette violence rentrée - allant même jusqu'à tempérer les ardeurs de son éternel et incontrôlable compère Clete Purcell. Ce qui fait indirectement du "méchant" Bledsoe le personnage le plus intéressant du livre, même si Burke tente inutilement d'en faire un Ted Bundy ou un BTK (3).



Pourquoi apprécie-t-on autant les séries policières et les personnages récurrents ? Pour le plaisir rassurant et confortable de retrouver un héros familier, d'affronter avec lui l'inconnu tout en gardant ses points de repères. C'est pour cela que j'aime les romans de James Lee Burke, entre autres. Et c'est aussi pour cela que La nuit la plus longue m'a déplu, en sus des raisons évoquées plus haut. Car la donne a changé, Katrina est passée par là.
D'une certaine manière, le caractère exceptionnel du sujet (Katrina) vient briser le caractère cyclique de la série, et j'incline à penser que Burke aurait mieux fait de délaisser pour cette fois son personnage fétiche comme son lyrisme bucolique(4), voire carrément d'escamoter la trame policière.


La nuit la plus longue / James Lee Burke (The Tin Roof Blowdown, 2007, trad. de l'américain par Christophe Mercier, Rivages/Thriller, 2011)


(1) le gangster local est une figure récurrente dans les romans de Burke, et une image inversée de Robicheaux dont il partage le plus souvent des souvenirs communs. (Bellophoron Lujan dans La descente de Pégase, Merchie Flannigan dans Dernier tramway... etc)

(2)
alors qu'on suit de près les (sporadiques) avancées de l'enquête, on ne sait finalement pas grand-chose de la façon dont les choses se déroulent à La Nouvelle-Orléans, sinon quelques descriptions lorsque Robicheaud se rend là-bas. Et quand ce dernier, à deux reprises dans le récit, devient acteur des événements en prêtant main forte aux équipes de secours, le lecteur doit se contenter d'un "Il revint au bout de trois jours. Il était épuisé".

(3) Ted Bundy et Dennis Linn Rader dit BTK (Blind, Torture and Kill), célèbres tueurs en série américains.

(4) quoique Burke se fasse moins lyrique qu'à l'habitude - il faut dire que le sujet s'y prête moins -, il continue néanmoins de nous entretenir des pacaniers, des teintes du ciel ou de la pluie obscurcissant le feuillage des chênes verts, autant de descriptions qui contrastent bizarrement avec ce qui se joue de l'autre côté du Delta, dans une ville presque entièrement recouverte par les eaux, et sur lesquelles flottent cadavres et débris de toutes sortes. 

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

Sisco 11/09/2011 17:36


Déjà dans La descente de Pégase, je trouvais le religieux très présent. J'ai beaucoup aimé La nuit la plus longue, je l'ai trouvé intense. Et pour moi Pluie de néon est mon préféré. Burke est un
grand témoin américain. Maintenant, avec un Robicheaux qui vieillit comment faire rebondir ce personnage ? J'aimerais que Clete soit encore plus présent.


jeanjean 11/09/2011 21:15



Peut-être que Robicheaux, en vieillissant, est plus contemplatif encore, et moins "sanguin", alors que Clete ne s'assagira jamais, on le sent. C'est peut-être
pour ça qu'on apprécie de plus en plus sa présence. Peut-être.



Jeanmi 06/09/2011 07:19


Bonjour
Je suis moi-même un petit nouveau dans ce monde pléthorique du polar et je cherche à faire mon tout petit trou. Je viens de publier chez "Corsaire éditions" dans sa collection "Pavillon noir"
"Affaires étranges au quai des Orfèvres"


alainJ 31/08/2011 14:32


Burke est un auteur prolixe. Depuis la Nuit, il a écrit pas moins de quatre romans (dont deux avec Robicheaux). Dans le premier Robicheaux qui suit la Nuit (Swan Peak)nous le retrouvons dans le
Montana. Le second (The Glass Rainbow), publié il y a un an aux Etats-Unis, nous ramène en Louisiane. The Glass Rainbow a toutes les qualités (et tous les défauts) des livres de Burke. Le combat du
Bien contre le Mal est le fil rouge de l'oeuvre. La dimension spirituelle est plus que jamais présente (un effet de l'âge de Burke? de la culture du Sud dont il est si imprégné?). Je sens que cela
promet en tout cas de belles discussions dès que le livre sera traduit en français


jeanjean 02/09/2011 16:05



Appréciant la série Robicheaux, je le suivrai certainement dans le Montana et où il veut bien m'emmener,d 'ailleurs. Je me demande si le fil rouge de l'oeuvre
n'est pas davantage contenu dans l'idée d'un salut spirituel ou religieux, plutôt que la lutte entre le Bien et le Mal qui le précède en quelque sorte. Bref, de belles discussions à venir, comme
vous dites, en attendant je salue l'amateur de Burke.



alainJ; 29/08/2011 10:48


Pour une fois, je ne suis pas d'accord avec vous. "La nuit la plus longue" est sans doute le roman le plus dense et le plus abouti de Burke. Oui, c'est vrai, la dimension religieuse est
omniprésente (trop?). Apocalypse, rédemption (cf le portrait complexe du jeune noir violeur) sont les ingrédients majeurs de cet opus à la fois sombre, noir comme le ciel quand l'ouragan s'est
abattu sur La Nouvelle Orléans et pourtant si lumineux. On termine le roman le souffle coupé. Le seul hic est que le prochain roman de la pile nous semble bien fade. Bonne lecture


jeanjean 31/08/2011 10:56



Bonjour Alain,
nous sommes d'accord pour dire que la dimension religieuse (ou "sacrée", plutôt) domine, que c''est elle qui donne sa profondeur au roman, et une certaine solennité. Pour ma part,
ça ne suffit pas, et je garde l'impression d'un bijou mal taillé dans un écrin en toc. Question de ressenti personnel, et d'ailleurs c'est toujours intéressant de constater la façon très
différente dont nous abordons un roman, ce que nous en retenons, au-delà de ses qualités intrinsèques. Bien à vous.

(j'ai lu quelque part que Burke avait déjà écrit 3 autres opus de la série depuis celui-là, à suivre donc) 



Jean-Marc Laherrère 28/08/2011 16:23


Pour une fois nous ne sommes pas d'accord. Risquons le mauvais jeux de mots que tu dénonces, j'ai été emporté par ce roman, malgré la quasi absence de trame policière.

Et je crois que mon préféré est Dans la brume électrique ...


jeanjean 31/08/2011 10:59



Et moi je suis resté complètement... embourbé. J'ai tout de même le sentiment persistant que Robicheaux n'apporte rien ici. Par exemple, l'évocation de Katrina me
semblait beaucoup plus juste, plus intense, dans la dernière nouvelle de "Jésus prend la mer", je sais pas si tu t'en rappelles...



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