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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 00:00
En cette nuit de novembre, tandis que les émeutes font rage depuis des mois dans les banlieues, provoquant des centaines de morts, les caciques du "Bloc", le parti d'extrême-droite, profitent d'une situation devenue incontrôlable et d'une majorité présidentielle aux abois pour négocier leur entrée au gouvernement. En quête de respectabilité, le Bloc est contraint de faire le ménage dans ses rangs : Stanko le fidèle homme de main sera donc sacrifié, avec l'assentiment de ses camarades et amis.

En cette nuit de novembre, Antoine veille, boit et se remémore. Sa jeunesse, cette haine au creux du bide qui le tenaille depuis toujours, la "famille" du Bloc, comment ils s'est nourri à son sein et "au sexe d'une fille", en l'occurrence Agnès Dorgelles, la Présidente du Bloc et fille du "Vieux". Repense à son vieil ami Stanko, pourchassé au même moment par les hommes qu'il a lui-même entraînés et qui, lui aussi, dans la chambre miteuse d'un hôtel borgne, repasse ses souvenirs en boucle.

   
Le-Bloc.jpg"Que s'est-il passé pour que l'extrême-droite réduite à groupuscule dans les années 70 dispose désormais d'un potentiel électoral important ? En d'autres termes : quelles sont les conséquences qui ont rendu possible la montée de l'extrême-droite ?", s'interroge le philosophe & sociologue Jean-Pierre Le Goff dans un récent et pertinent article (1).

Bien qu'il ne retrace pas une histoire circonstanciée du "Bloc"/Front National, Jérôme Leroy, par le biais du romanesque, répond en partie à cette question, d'une part en retraçant quelques épisodes ayant émaillé la vie du parti frontiste ces 30 dernières années - échecs et succès électoraux, scission, trahisons, coups fourrés, jusqu'au changement de facade personnifié par Marine Le Pen, ici "Agnès Dorgelles" -, d'autre part à travers le caractère même de ses personnages.

Le prolo et le bourgeois
Parmi d'autres (anciens barbouzes, cathos intégristes, cols blancs...) Stanko et Antoine dessinent une sociologie de l'extrême-droite. L'un est un fils d'immigré polonais ayant grandi dans le Nord alors ravagé par la désindustrialisation et le chômage, et qui a vu son père sombrer après la fermeture d'"Usinor". Une région en friche sur laquelle ont fertilisé les angoisses et le sentiment d'injustice d'une population déshéritée.
L'autre est un fils de bonne famille - des chrétiens-démocrates de la petite bourgeoisie rouennaise -, "pétri de haine pour un monde de conventions et d'hypocrisies" et devenu fasciste "par cynisme, lassitude, dandysme mal placé."
Fascistes par conviction ou par le biais des circonstances, l'un et l'autre incarnent également, chacun à leur manière, le basculement des classes populaires d'un parti communiste en pleine déliquescence vers un Front national devenu par ailleurs le "premier parti des ouvriers".

Manifestement, Leroy a mis beaucoup de lui-même chez Antoine : sa jeunesse à Rouen, l'enseignement, des éclectiques gôuts littéraires (les écrivains hussards, les classiques grecs, la poésie de René Char ou d'André Breton...)...
   
"Le monde d'avant"
Il lui prête aussi cette nostalgie qui imprègne si souvent ses textes. Nostalgie pour le "monde d'avant", celui des bistrots à l'ancienne, du doo-wop ou d'actrices oubliées, un monde d'avant les supermarchés, les bobos bien-pensants et de la victoire définitive de la société du spectacle.
Si cette Arcadie lointaine est chez Leroy celle de sa jeunesse et des rêves inentamés, elle représente plus largement une France forteresse/cathédrale/éternelle, pour Antoine et pour tous ceux qui, désorientés par les profondes mutations qui ont remodelé la société française au cours des dernières décennies
, ont trouvé dans l'extrême-droite un refuge idéologique et l'illusion d'une "permanence" sociale et culturelle.


Evitant le polar-tract anti-fasciste comme les discours moralisateurs, Jérôme Leroy livre un roman noir et politique d'excellente tenue, dans une ambiance de fin du monde (2), habilement construit autour d'une double narration - on passe du "je" au "tu" - et d'une paire de salauds ordinaires dont le lecteur partage pendant quelques heures l'intimité, témoin d'un amour fou et d'une grande amitié. Pour faire court : ce bloc est un monceau de saloperies auréolé de grâce.
Tout au plus peut-on regretter un dénouement un peu trop théâtral, même s'il sied au registre tragique qu'emprunte le roman (et souligné par l'unité de temps et de lieu).

Tout en fouillant les tripes de la "bête immonde", Le Bloc pourfend également une gauche "gorgée de bonne conscience" et dont la stratégie d'évitement a aussi fait le lit de l'extrême-droite.

On pouvait se dire après tout ça que le "franc-penseur" Leroy allait recevoir une médiatique volée de bois vert (ou rose...). Or, à part peut-être quelques silences réprobateurs, il recueille de nombreux suffrages. Pour mémoire, et pour rendre à César..., le Fasciste de Thierry Marignac (paru à la fin des années 80, il racontait déjà, à la première personne, l'odyssée d'un militant d'extrême-droite) avait eu droit à moins d'égards.
 


Le Bloc / Jérôme Leroy (Gallimard, Série Noire, 2011)


(1) "Le syndrôme du Front National, genêse d'une ascension", dans le dernier numéro de la revue Le Débat. Revue un brin austère, mais je vous recommande vivement la lecture de l'article.

(2) c'est un thème récurrent chez Leroy - voir Monnaie bleue, La minute prescrite avant l'assaut ou encore Le déclenchement muet des opérations.

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

dominque 09/11/2011 07:51


entretien avecle roy et un entretien croisé avec Marignac et leroy ca vous dit
muahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh


jeanjean 09/11/2011 21:45



J'irai voir ça, c'est pour quand ? (tiens, j'ai vu que Leroy n'avait pas décroché le Prix de Flore, dommage ça n'aurait pas manqué d'ironie...).



dominque 26/10/2011 10:27


tu verras
tu ne seras pas décu, lesz troispolars sont bons et humanistes
ca fait du bien


dominque 25/10/2011 11:05


je voualis rajouter que dans la même thématique, il y a goliath chez scriéo editions, 3 polars en 3 ans, mais que de la qualité
sisisisisisisisisisisisi


jeanjean 26/10/2011 10:16



Noté, je regarderai ça. @+



yossarian 22/10/2011 18:35


Assez d'accord avec ton article. J'ai eu les mêmes impressions, y compris pour la fin, un tantinet trop romanesque. Avec Ennio Morricone pour la bande son, on croirait voir Le professionnel avec
Belmondo.


jeanjean 23/10/2011 18:53



La musique "Royal Canin", hein ? Je ne peux plus l'entendre sans penser à la pub...



Koopa Troopa 21/10/2011 13:05


voilà ce que seraitun roman novateur sur le sujet:
Alors que la présidente du Bloc est à quelques heures de son élection à la Présidence de la République, Mary, son compagnon, pressenti pour le poste de Ministre de l’Intérieur, doit participer à
une rencontre avec un émissaire du gouvernement suisse pour négocier un emprunt vital pour une France ruinée. La droite nationale suisse ayant fait 35 % aux dernières élections et contrôlant le
ministère de l’économie, c’est elle qui choisit le négociateur. Or, le Suisse chargé de choisir l’émissaire, a vu son meilleur ami français exclu du Bloc il y a plusieurs années lors de la «
respectabilisation » de celui-ci. Aussi, il choisit pour les négociations Mavericq. Et pour le futur ministre de l’Intérieur, un fantôme d’un passé qu’on voulait révolu ressurgit. Mavericq
l’idéologue contre Mary le technocrate. Mavericq l’incontrôlable, l’électron libre, celui qui se veut le porte-parole de ceux qui, par leur engagement au Bloc, ont perdu situation, famille, voire
vie. Chose que, normalisation oblige, Mary veut oublier. Et Mary sait que Mavericq va demander l’impossible : la tête de Grolard, hiérarque maçon rallié au Bloc et qui, au nom de l’ouverture, sera
ministre de la Justice. Or, des années plus tôt, une membre du Bloc avait été violée et battue à mort et son assassin vu son avocat demander les circonstances atténuantes car « il n’avait tué
qu’une femme du Bloc ». Cet avocat était Me Grolard… Pendant toute une nuit, deux hommes que tout sépare vont négocier, parlementer, apprendre à se connaître et à faire des concessions… Le sort de
la France se joue lors de LANUIT LA PLUS LONGUE…


jeanjean 23/10/2011 18:59



Des intermédiaires suisses, Me Gilbert Collard, un "franc-tireur", un titre à la James Lee Burke... Je ne vois pas très bien où réside l'aspect "novateur",
ni vraiment où vous voulez en venir, d'ailleurs.



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