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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 00:00

The killer inside me, adapté du roman du grand Jim Thompson (1906-1977) sort en salles aujourd'hui. Thompson et le cinéma, c'est une longue histoire, rappelez-vous Les Arnaqueurs, Série Noire, ou Coup de torchon. Thompson a scénarisé aussi, Les sentiers de la gloire et L'Ultime Razzia de Kubrick, ou... The Killer inside me, adapté en 1976 déjà avec Stacy Keach (mister Mike Hammer, dans la série télé des années 80), mais qui n'est pas resté dans les mémoires.

Ironie du sort, Le démon dans ma peau est issu... d'un synopsis. "On écrivait des synopsis et on les donnait aux auteurs en disant : est-ce que vous pourriez nous donner un livre comme ça ? Par exemple, deux des premiers romans que Jim Thompson a écrits pour nous étaient fondés sur des synopsis. Je sais que ça fait sursauter [sa veuve] Alberta qui le niera, mais c'est la vérité. On lui a donné un synopsis de The Killer Inside Me, qu'il a très astucieusement transformé pour satisfaire ses besoins stylistiques." *

 

Le démon dans ma peauMais revenons au roman. Les années 50, un bled du Texas. Le shérif-adjoint s'appelle Lou Ford. Lou fait correctement son boulot et Lou aime les femmes. Lucille la fiançée, Joyce la prostituée. Mais il a une curieuse façon de leur montrer. C'est un brave type, affable, serviable, apprécié. En apparence. Bizarre tout de même cette avalanche de cadavres autour de lui...

Raconté à la première personne, ce récit décapant et glaçant à souhait est d'une violence d'autant plus abrupte qu'elle est racontée avec une désinvolture déconcertante et, d'autre part, sans motif véritable - même si elle trouve sa source dans des troubles sexuels remontant à l'enfance - si ce n'est le délire mélagomaniaque et le sentiment de toute-puissance (quasi-biblique) du tueur.

Mais la folie meurtrière de Ford, lui-même entouré de salauds, ne saurait masquer complètement la pourriture qui gangrène la petite bourgade, la corruption de cet échantillon d'humanité.
"Comment peux-tu savoir si je suis comme ça Johnnie ? Comment peut-on être sûr de quelque chose ? Nous vivons dans un monde tordu, fiston, dans une drôle de civilisation. Les policiers y jouent aux truands, et les voyous font le boulot de la police. Les hommes politiques se mettent à jouer aux clergymen et les pasteurs à tâter de la politique. Quant aux percepteurs, ils perçoivent pour leur propre compte... Les " Méchants " voudraient qu'on ait tous plus de fric, et les " Bons " se bagarrent pour nous empêcher d'en avoir. Il paraît que ça ne vaudrait rien pour notre santé. Si chacun mangeait à sa guise, on chierait trop. Ça provoquerait une inflation dans l'industrie du papier-cul ! Moi, c'est comme ça que je vois les choses. La plupart des arguments que j'entends répéter autour de moi sont à peu près du même acabit."

Pire : Lou Ford est aussi le produit monstrueux d'une communauté qui dissimule ses vices derrière ses facades immaculées et sa bienséance hypocrite.

Là, on retrouve l'un des thèmes fréquents du roman noir américain : la petite ville pourrie jusqu'à la moelle. Ce qui est nouveau en revanche, c'est que Thompson a substitué au détective venant de l'extérieur - personnage habituellement chargé de mettre un coup de pied dans la fourmillère (comme celui d'Hammett, par exemple, dans Moisson Rouge) - l'un de ses habitants, un homme mauvais qui plus est. Comme la protubérance d'un corps malade. Un personnage qui n'a rien à voir en tout cas avec un quelconque justicier même si, ironie suprême, il porte un badge.


Un air de déjà-vu

Un shérif psychopathe qui joue au bénêt et zigouille les importuns ? Lou Ford rappelle immanquablement le personnage de Nick Corey dans 1275 âmes, ce roman-remake écrit quelques années plus tard. Pour ma part, je continue à préférer ce dernier, même si, paraît-il, Le démon dans ma peau était le roman favori de l'auteur.

Toujours est-il que Le démon dans ma peau est dans la lignée de tous les romans de Jim Thompson : un mélange de tendresse, de désenchantement et de cruauté. Un concentré de noirceur à vous serrer l'estomac.



Un coup de gueule, pour finir :
Faire des coupes claires dans les traductions était chose courante à la Série Noire pendant les années 50-60-70, pour diverses raisons commerciales. Le démon dans ma peau n'y a pas coupé. Là, c'était l'occasion d'avoir une nouvelle traduction et surtout la version INTEGRALE du roman. Raté. La maison Gallimard a juste refait l'emballage, avec l'affiche du film en couverture, mais le texte est identique à celui de la première traduction (1966), c'est-à-dire amputé de plusieurs paragraphes et même d'un chapitre entier !, si on en croit ce qui se dit sur le forum Pol'art noir.


Le démon dans ma peau / Jim Thompson (The killer inside me, 1966, trad. de l'américain par France-Marie Watkins. Gallimard, 1980, 1989, rééd. Folio policier, 2010)


* George Tuttle, "an interview with Arnold Hano", in Ed Gorman, The Big Book of Noir, 1998. Extrait traduit et retranscrit par Benoît Tadié dans son livre Le polar américain, la modernité et le mal (PUF, 2006).

 

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

cynic63 25/08/2010 17:35


Si je trouve pour la scène, je te le dirai. Les insistances sur les "cassages de gueule", honnêtement, je ne les trouve pas vraiment déplacées mais je m'expliquerai plus longuement là-dessus. Quant
aux couleurs, ambiance chaude du Texas oblige, ça ne m'a pas gêné. Pour moi, la meilleure adaptation reste "Série Noire" avec Dewaere, en tous cas


jeanjean 25/08/2010 17:50



j'irai voir ça, mais pour en revenir aux scènes violentes, je ne vois pas trop l'intérêt des gros plans longue durée alors que Thompson, dans son
roman, ne s'y attarde pas tant que ça. 
Série noire et Dewaere, je suis bien d'accord, quel film !



cynic63 25/08/2010 11:16


Salut Yann...
Deux petites réflexions:
J'ai vu le film la semaine dernière et je l'ai trouvé plutôt bon (mais j'en parlerai).
Du coup, je relis le roman et je suis bien d'accord avec toi: ils auraient pu revoir la traduction quand même...De là à dire qu'ils ont surfé sur le buzz autour du film pour se faire (encore) du
fric...


jeanjean 25/08/2010 14:33



J'ai vu le film aussi, et passé un bon moment. L'ambiance années 50, les couleurs saturées (alors que le propos est très noir), la voix trainante de C. Affleck...
Par contre, Winterbottom insiste un peu trop sur 1 ou 2 scènes de cassage de gueule, ce n'était pas vraiment indispensable. Une adaptation fidèle mais qui est quand même loin du Coup de
torchon d'un Tavernier, je trouve.
Il y a aussi une scène du film qu'on ne trouve pas dans le roman, je ne me souviens plus laquelle mais j'ai tiqué sur le coup. Elle doit faire partie des passages
supprimés dans la traduction française.



Bene 12/08/2010 08:16


A lire bien sûr! il est dans ma liste depuis longtemps!


jeanjean 12/08/2010 10:42



Oui, comme tout J. Thompson (enfin, pas d'un coup, sinon c'est la dépression assurée !) @+



Alex 12/08/2010 02:28


" Un concentré de noirceur qui ne laisse pas indemne..."
T'as pondu cette phrase en te pinçant le téton gauche ?
36 15 code Jean-Jean... Excellent !

Ah ouais, 1275 âmes ( jamais sûr du chiffre ) c'est un chouette bouquin. (tiens, a t'il souffert lui aussi de "découpage" abusif ? )


jeanjean 12/08/2010 10:41



quel charrieur... attend que j'te choppe, j'vais te pincer autre chose ! ;-) Allez, je change pour te faire plaisir ma biche...
Et oui, 1275 âmes (1280 dans la version originale, y en a 5 qui se sont perdus au dessus de l'Atlantique !) a aussi été charcuté.



christophe 11/08/2010 15:05


Ben oui, c'est pas nouveau que Gallimard préfère rééditer en Folio les Thompson dans des versions tronquées et mal traduites plutôt que de laisser les droits à Rivages qui en ferait un excellent
travail comme ils l'ont déjà montré...


jeanjean 11/08/2010 23:23



Pas nouveau, non, mais toujours agaçant de voir Gallimard assis sur un trésor et n'en faisant rien. Tout Jim Thompson mériterait d'être retraduit je pense, et pas
mal d'autres auteurs aussi. C'est vrai qu'à côté, Rivages fait du vrai bon boulot.



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