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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 00:00

Il arrive qu'un roman plein de qualités nous laisse malgré tout un goût d'inachevé. Parfois, c'est l'inverse : convaincant malgré ses défauts. C'est cette impression que me laisse ce polar allemand, premier d'une série mettant en scène le commissaire Gereon Rath.


L'auteur a choisi de situer son récit en 1929, une période-charnière particulièrement mouvementée. Depuis la fin de la guerre, l'Empire a fait place à la République de Weimar. L'Empereur est au placard, le chancelier a pris les rênes. Vive la démocratie et les folles nuits de Berlin ! Alcool, drogue, sexe, p
artout on s'amuse, on swingue, dans les cabarets, les bars, les caves.
C'est Berlin l'excessive, l'interlope, la dépravée. Les lendemains vont déchanter et la gueule de bois sera sévère, mais nous n'en sommes pas encore là.


Le Poisson mouilléLe jeune commissaire Gereon Rath, originaire de Cologne, a été muté à la brigade des moeurs de Berlin suite à une bavure. Un pis-aller, et une seule idée en tête : rejoindre la glorieuse brigade criminelle.
L'occasion se présente quand un cadavre est repêché dans un canal : Rath est le seul à connaître son identité et décide d'enquêter pour son compte, avant que ce cas ne rejoigne les affaires non élucidées, les "poissons mouillés".

Une enquête aux multiples connexions qui le mène dans les bas-fonds de la ville et du côté des ringvereine - des organisations criminelles - et des exilés russes, jusqu'à un mystérieux chargement d'or. 

Arrogant, carriériste, individualiste : Gero Rath est loin d'inspirer la sympathie, chez le lecteur comme chez ses collègues, qui lui reprochent son ambition dévorante et son arrivisme. Tour à tour couvert de gloire et de ridicule, le personnage gagne en épaisseur au fil du roman, sans pour autant se transformer en chevalier blanc (et c'est tant mieux !).


Volker Kutscher est historien, et on pourrait s'attendre à ce qu'il greffe sur une mince trame narrative un ensemble d'observations et de faits historiques. Pas du tout. C'est même le romancier qui se révèle, et nous embarque illico dans cette histoire-fleuve et d'autant plus évocatrice, impossible à lâcher malgré quelques longueurs et une intrigue parfois alambiquée.

Si l'enquête policière prend le pas sur le roman historique, on peut cependant reprocher à Kutscher de jouer au guide touristique et de nous abreuver de repères topographiques (on frôle l'overdose de _strasse et de _platz) alors qu'il aurait pu exploiter encore davantage le contexte socio-historique d'une époque passionnante, point de bascule secoué d'idéologies contraires, où se croisent et s'affrontent malfrats, communistes, anti-staliniens, nationaux-socialistes, miliciens de tous bords, soldats de 14 revanchards et belliqueux, policiers...
 

 

Berlin est alors le théâtre de tensions et d'enjeux politiques très forts. Tandis que les manifestations communistes sont réprimées dans le sang, les groupuscules d'extrême-droite et les SA affutent leurs armes et leur idéologie.
C'est aussi pour ça que Le poisson mouillé reste un très bon roman malgré ses lacunes : parce qu'il montre bien ces équilibres précaires et la façon dont les choses peuvent basculer d'un côté ou de l'autre, tout comme l'affaiblissement des sociaux-démocrates et la montée en puissance des nazis.

 

Des lacunes que Kutscher aura peut-être gommé dans son second roman (en cours de traduction). Toujours est-il que je suis curieux de lire la suite et de voir, notamment, comment va évoluer Gereon Rath. Alors que les policiers de l'Alexanderplatz répètent comme un mantra "faire respecter la loi, faire régner l'ordre" sans vraiment se préoccuper de politique, quels choix fera-t-il lui, à l'orée du nazisme ?


Conseil(s) d'accompagnement : je ne sais pas ce que ça vaut, mais chez 10/18 a paru dernièrement L'homme intérieur d'un dénommé Jonathan Rabb, un roman policier dont l'action se déroule aussi à Berlin en 1929, dans le milieu des studios de cinéma.


Le poisson mouillé / Volker Kutscher (Der nasse Fish, 2007, trad. de l'allemand par Magali Girault. Seuil Policiers, 2010)

 

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Published by jeanjean - dans allemagne
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commentaires

liberto 28/04/2010 11:43


je viens de finir le Kutscher, vrai qu'il est un peu lourd, mais attractif tout de même, je prendrai le second avec plaisir.
Pour la Berlinoise de Kerr, fan of course, mais pas encore touché au dernier paru, un avis?


jeanjean 28/04/2010 17:59



Non, pas encore, et il ne sort que début juin. Peut-être une lecture pour cet été, d'ailleurs...
@+



Hannibal le lecteur 15/04/2010 21:02


Toujours à Berlin et à peu près à la même époque (1936), je ne saurai que trop conseiller L'Eté de cristal, premier roman de la fameuse Trilogie berlinoise de l'Ecossais Philip Kerr (je viens de le
chroniquer).
Je découvre tout juste le personnage de Bernie, et c'est un régal...
A lire donc.
Quand au "Poisson mouillé", je l'attaque ce soir.


jeanjean 16/04/2010 14:21



La Trilogie berlinoise est un cycle magnifique, d'accord avec tout ce que tu dis, notamment sur l'aspect documentaire, et Kerr est un grand romancier.
Il en sort un autre début juin - Une douce flamme - où on retrouve Bernie Gunther en 1950 en... Argentine. A suivre.



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