Les romans qui traitent du monde ouvrier sont assez rares, même dans le polar. Nul besoin d'être un prolo pour en écrire, mais il s'avère que Pascal Dessaint est issu d'une famille ouvrière du Nord.
Loin de Toulouse où il vit désormais et situe la
plupart de ses romans, Les derniers jours d'un homme marque en ce sens un retour aux sources.
Seulement, la terre natale est contaminée, le sol pollué, les habitants empoisonnés au plomb, les enfants atteints de saturnisme. On observe une recrudescence de cancers. La cause ? Les
rejets de particules de plomb, dus aux activités de l'usine métallurgique locale, qui n'est autre que Métaleurop Nord, désignée "Europa" dans le roman.
Petit retour en arrière : en 2003, la filiale du groupe industrielle Metaleurop ferme ses portes, suite à une liquidation
judiciaire, et malgré la bonne santé des actionnaires. Bilan : plus de 800 employés et leurs familles sur le carreau et un site à l'abandon considéré comme le plus pollué de
France. Autrement dit : l'une des plus grandes catastrophes environnementale, sociale et sanitaire de ces dernières années.
C'est de ce
scandale que nous parle Pascal Dessaint, mais plutôt que de dénoncer (même si ces problématiques sont bien présentes) les manigances juridiques qu'utilisent les puissants pour se
dédouaner de leurs responsabilités ou de démonter les rouages d'un système qui favorise les intérêts économiques au détriment de la santé publique, il pose le problème à hauteur d'homme, en
parlant d'abord des souffrances et des difficultés qu'ont enduré tous ces gens qui vivaient près de cette fonderie, et y travaillaient pour la plupart.
L'histoire nous est donc racontée à
travers le destin d'une poignée de personnages et d'un récit à deux voix, merveilleux de simplicité. Celle de Clément, un ancien de l'usine reconverti élagueur, qui élève seul sa fille
Judith depuis la mort brutale de sa femme. Celle de Judith, à quinze ans d'intervalles, qui tente d'éclaircir les circonstances de la mort de son père, directement liée aux événements de
l'époque.
Sur le mode intimiste, en se plaçant au plus près des personnages, il souligne d'autant mieux leur fragilité, leur pudeur, leur générosité. Ou leur bêtise, leur aveuglement, leur lâcheté.
Aucune complaisance ni victimisation chez Dessaint : en refusant de voir les choses en face ou simplement en se taisant, les victimes sont parfois devenus leurs propres bourreaux.
Seul le travail comptait, et le travail c'est la dignité. L'usine leur permettait de vivre en même temps qu'elle les empoisonnait. Mourir à petit feu, d'accord, pourvu qu'on vive
debout.
C'est aussi grâce aux personnages que l'aspect documentaire n'occulte jamais la dimension romanesque. C'est par eux que passent l'émotion et la compréhension du drame qui est en train de se
nouer. Et on se dit, une fois de plus, qu'il n'y a que la fiction pour transmettre avec autant de force sentiments et émotions, pour donner vie à la réalité - ou plutôt l'abstraction
- des faits, à la mécanique des causes et des conséquences.
Il aurait été tentant de nous plonger dans la fournaise des métaux en fusion, de profiter de cet gigantesque monstre qu'est la fonderie. Dessaint prend un autre parti et ne situe pas son
récit au coeur de l'usine. Encore un choix judicieux : parfois, c'est en se situant à la marge qu'on comprend le mieux le coeur et le cours des choses.
Ce qui ne l'empêche pas d'évoquer les terribles et dangereuses conditions de travail, le désespoir et le manque de perspectives de milliers de gens ou la complicité passive des pouvoirs
publics qui n'avaient d'yeux que pour "l'emploi".
Il ne cède pas non plus à la tentation, ou à la facilité,
d'écrire un roman à charge, gorgé de rage et d'indignation. Plutôt que de hurler sa colère, il lève simplement le rideau, donne à voir, nuance, et évite ainsi les écueils de
l'apitoiement, du manichéisme, de la vindicte. Pas de pathos, mais des passages parfois poignants.
En évitant autant d'écueils, Pascal Dessaint a réussi un véritable tour de force.
Et, surtout, il a écrit un très beau roman, à la fois simple, juste et plein d'humanité, où la noirceur du
propos ne recouvre jamais totalement la chaleur humaine qui s'en dégage.
Ce
n'est pas l'ami Jean-Marc qui me contredira.
Les derniers jours d'un homme / Pascal
Dessaint (Rivages, 2010)