"- Harmeûniques ? C'est quoi, harmeûniques ?
- Les notes derrière les notes, expliqua Mister. Les notes secrètes. Les ondes fantômes qui se multiplient et se propagent à l'infini, ou presque. Comme des ronds dans l'eau. Comme un écho
qui ne meurt jamais."
Quatre ans après l'envoûtant Garden of love, Les harmoniques signe le retour de Marcus Malte au roman, son entrée à la Série noire, ainsi que ses retrouvailles avec
Mister et Bob, après Le doigt d'Horace et Le lac des singes. Retour
gagnant.
D'un côté Mister, le black costaud qui passe ses nuits derrière le piano du
Dauphin Vert. De l'autre Bob, philosophe amateur qui passe ses journées derrière le volant de son taxi, un vieux tacot envahi de cassettes de jazz, passion commune des deux
acolytes.
Elle s'appelait Vera Nad, elle avait fui son pays en guerre et rêvait de devenir comédienne. Elle venait au club deux fois par semaine écouter Mister. Lui ne la quittait pas des yeux. Ils
avaient sympathisé.
On a retrouvé son corps brûlé dans un entrepôt désaffecté, les deux coupables ont avoué, histoire de drogue, affaire classée.
Mister n'en croit pas un mot, et décide d'enquêter avec l'aide de Bob, sans trop savoir comment s'y prendre mais fermement résolu à découvrir la vérité. Une vérité qui le ramène vers le
passé de la jeune femme, vers les Balkans et les atrocités commises là-bas durant la guerre.
Qui l'emmène aussi jusqu'au sommet de l'Etat : un fil narratif risqué (l'intrusion et l'implication d'un haut responsable politique - un Ministre de l'intérieur arriviste, suivez mon regard... - est quand
même too much, pour le dire gentiment), sur lequel Malte parvient in extremis à garder l'équilibre.
Deux récits se mêlent : les investigations du duo Mister/Bob sont ponctuées par l'histoire de Vera Nad (daNa rêV(e) ?), qui résonne tel un chorus. Son histoire,
ses souvenirs d'un pays en guerre, ses espoirs, sa complainte, son martyre enfin. Bye bye Blackbird.
Sa vie, avant qu'elle ne lui soit volée, sa mémoire, qui ne subsiste plus que dans l'esprit d'un pianiste hanté par son visage et son innocence, qui voulait, par la
musique, "atteindre son coeur", "lui offrir un foyer". "Que chaque accord qu'il plaquait fût une brique solide, une coulée de ciment participant à l'édification
d'une maison, sa maison, la sienne, son abri, clair, agréable, bien chauffé."
Davantage qu'un fond sonore, le jazz baigne le roman tout entier. Le jazz comme un hymne à la vie, à la beauté, à la bonté.
Conjurant l'horreur et le mal, la cruauté des bourreaux et l'impudence des puissants.
Conteur hors-pair et fin styliste, Marcus Malte a composé avec Les harmoniques - pour reprendre
l'expression de Robin Cook à propos de J'étais Dora Suarez - un roman en deuil, un roman de compassion traversé de purs moments de poésie, capable de vous faire rire aux éclats (ah, cette scène du taxi échoué en plein champ !) avant de vous glisser une boule dans la gorge.
Un talent rare. Un talent qui parvient presque à faire oublier que le texte n'est pas suffisamment travaillé.
Les harmoniques / Marcus Malte (Gallimard, Série
noire, 2011) - en librairie le 13 janvier.