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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 00:00

"Entassés dans le hall, des gens assis sur des bancs en fer attendent leur admission ou celle de leurs proches. La salle d'attente regorge de corps sanglants, bouffis, de peaux noires ou blanches rongées, suantes. A l'intérieur, les tumeurs qui dévorent, les virus qui s'étendent, les artères bouchées. Cent soixante-dix patients par jour, en moyenne. Ils grouillent. Ils se pressent autour de l'accueil, en face de l'entrée. Ils vont et viennent, sur deux pattes, sur une canne, sur un brancard. Ils ont tous la même gueule. Impossible de dire pourquoi. Peut-être un effet des néons. Ou la couleur pisseuse des peintures. Personnel hospitalier, visiteurs. Ils se ressemblent tous. Sauf que les patients sont un peu plus sales, un peu plus souvent maculés de rouge. Et qu'on ne sait pas où les foutre." 


Bienvenue aux urgences de l'hôpital Lariboisière.


Les yeux des mortsA quelques rues de là, dans un hall d'immeuble, un adolescent vient d'être égorgé. Frank Delorme, 18 ans, toxicomane. Il avait été admis pour une blessure bénigne.

Gabriel Ilinski et ses collègues ont inspecté les lieux. Gabriel est ce qu'on appelle un "gestionnaire de scène d'infraction". Autrement dit un technicien, chargé de relever les empreintes sur les scènes de crimes.
Gabriel est aussi un hypersensible, dont l'empathie et la compassion envers les victimes tournent à l'obsession, comme le prouve toutes ces photos de cadavres au regard vide accrochées chez lui.

Certains détails ne collent pas, et la mort du jeune homme lui paraît suspecte, liée d'une manière ou d'une autre à l'hôpital. A défaut d'enquêter lui-même - il n'est qu'un exécutant -, il en parle à sa collègue et amie de la criminelle, Nadja (référence à L'amour fou d'André Breton peut-être ?).
Et puis lui vient une idée folle : faire une fausse tentative de suicide pour se faire interner aux urgences, au moins quelques jours, le temps de repérer les lieux, d'observer le personnel. Ils sont cinq dans le service de Louise Delaunay, un interne, deux infirmiers, une aide-soignante. Ils ont tous un comportement plus ou moins suspect. L'un d'eux fait-il partie de ces "anges de la mort" qui tuent les patients dont ils ont la charge ?



Non, il ne s'agit pas d'un de ces thrillers médicaux à la sauce Robin Cook, ni même d'un traditionnel roman policier, plutôt un roman noir tout ce qu"il y a de plus noir, plein de zones d'ombre brutalement éclairées.

Dans une société occidentale qui feint ou tente désespérément d'ignorer la mort et la maladie, l'éclairage sur le traitement de la mort et de la souffrance est d'autant plus intéressant. 
L'auteure excelle d'ailleurs à rendre compte de la réalité d'un service d'urgence, ce "coeur souffrant de la ville" : l'atmosphère anxiogène, l'odeur écoeurante, la décrépitude des corps, la salle d'attente qui prend des airs de Cour des Miracles et ne désemplit pas, "à croire que le monde extérieur s'acharne à détruire systématiquement tout ce qui sort de l'hôpital pour maintenir à niveau constant le nombre de malades et de blessés."
L'hôpital est une usine d'un type particulier, recyclage et traitement des corps usés, et la mort une donnée comptable. Pour faire retomber la pression, il reste l'humour noir ou potache du personnel médical. 

C'est l'aspect du roman le plus réussi, là où Elsa Marpeau se montre la plus concaincante, dans un style précis et incisif, qui tombe comme un couperet ou une sentence, définitive et sans appel.
J'aime aussi le rythme qu'elle imprime au récit et sa maîtrise narrative.



Par contre, je suis beaucoup plus réservé sur le reste, à commencer par les personnages, dont les motivations et les agissement me semblent assez nébuleux.
C'est le cas de Gabriel, dont on comprend mal les obsessions et la nature de sa relation avec Louise. Idem pour l'assassin, dont les monologues intérieurs sonnent faux, dont le mobile et l'acharnement meurtrier restent obscurs.

Au bout du compte, j'ai ce sentiment tenace que l'auteure n'est pas allée au bout de ses idées, de ses développements, qu'elle aurait pu creuser davantage ses personnages, pour leur donner plus de profondeur, de consistance (et de vraisemblance), plutôt que d'empiler névroses et traumatismes. En fait, ce n'est pas qu'on voit les coutures, c'est qu'on a l'impression qu"il en manque.



Elsa Marpeau signe un premier roman inégal, parfois maladroit, traversé ça et là de quelques fulgurances. Les yeux des morts me laisse donc sur un sentiment contradictoire : plutôt dubitatif, mais curieux pour la suite.

Un dernier mot : si Cormac McCarthy et Robin Cook (pas celui des thriller médicaux, l'autre) sont cités, on pense plutôt, toutes proportions gardées, à Thierry Jonquet, pour la satire et le pessimisme, et aussi à Antoine Chainas, pour ce qui touche à disons... "l'organique".

 

A lire, une interview de l'auteure sur Bibliosurf.



Les yeux des morts / Elsa Marpeau (Gallimard, Série Noire, 2010)

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

caroline 22/09/2010 10:31


Ah hem, je suis un peu lente de la comprenette... maintenant j'ai compris :-) Quant au style... l'art de la phrase courte me semble difficile à bien maîtriser. Facile. De faire croire qu'on a du
style. En coupant une phrase en deux.


jeanjean 22/09/2010 10:47



houla, ça n'a pas l'air de s'arranger au fil de la lecture, j'entends d'ici tes dents qui grincent !

A propos de phrases courtes et de style, je me suis replongé dans Raymond Carver, avec Débutants qui vient de sortir chez L'Olivier, des nouvelles inédites
- enfin, telles qu'elles étaient avant que l'éditeur américain les massacre. Magnifique.



Alex 22/09/2010 09:19


euuh... Mademoiselle Caroline, je vous présente mes excuses.

Je m'appelle Alexandre, vieil ami de Jean-Jean à qui j'aime faire des farces sur son blog, comme cette fois-ci j'ai réussi à me faire passer pour l'auteure.( et la faire passer pour une horrible et
hautaine pimbêche, ce qui n'est pas le cas j'espère ... ).


Caroline est un très joli prénom ( prénom d'ailleurs de ma "fiancée" en cours préparatoire primaire ). C'est marrant, mais je pense que je vais partager votre avis, si je lis ce livre un jour, car
un auteur qui accepte une couverture aussi pourrie doit manquer de tranchant dans son style !!!


jeanjean 22/09/2010 10:30



Faute avouée...
Et je vois que tu récidives une fois de plus avec la couv. ! ;-) Je vais la tirer en format poster et te l'envoyer ! @+



caroline 22/09/2010 09:01


Les jeux de mots avec Caroline ? Ça donne des supers rimes, et y'a aussi la tortue de Boule et Bill ! Allez-y, ça me touche au niveau du pédoncule de l'orteil droit, comme dirait un ami. Et puis je
n'écris pas de livres ; si c'était le cas je m'en prendrai à ma maison d'édition plutôt qu'à mes lecteurs :-)
Sinon je suis "dedans", mais ça me laisse totalement dehors, style (il ne claque pas, à mon avis, il est pauvre), histoire, personnages rabâchés. Je vais aller jusqu'au bout pour avoir une vision
d'ensemble.


jeanjean 22/09/2010 10:29



Même pas intéressée par les descriptions de l'hôpital ? En tout cas, n'hésite pas à revenir mettre ton grain de sel et donner tes impressions. @+



Alex 10/09/2010 18:31


Ah ouais, celle de Mani, elle déboite en effet. "Manhattan grand angle" j'accroche pas, et celle du Chainas ( la radio du crâne )mais je me rappelle aussi celle de Tranchecaille, belle et
sobre.

Oui, je suis tros sévère, c'est certain. Mais c'est sans doute parce que celle-ci, je la trouve vraiment maladroite et trop "tape à l'oeil".

Ah oui sinon au fait; ma cousine Elsa "M" n'a plus de connexion internet.
Elle ne pourra donc pas te répondre ;-p ( hihihi ! )


jeanjean 10/09/2010 18:48



Oui, celle de Tranchecaille est belle aussi.
Sinon, tu veux bien dire dire à ta cousine d'arrêter ses conneries ?!



Jean-Marc Laherrère 10/09/2010 10:05


Cette couverture peut plaire moins que d'autre, mais je ne vois pas ce qu'on peu reprocher à celle du Sallis, du Mani, du Chainas etc ... que je trouve pour ma part très réussies.


jeanjean 10/09/2010 12:38



D'accord avec toi, surtout celle du S. Mani, on dirait une photo d'Anita Conti, on a presque le mal de mer en la regardant. @+



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