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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 00:00

"J'imagine que Mississipi Blues est mon petit coup de canif dans la légende - les contes à dormir debout et la genêse des mythes. C'est une chanson, à sa manière. Un chant de labeur. Une plainte des marais. La musique brute du Delta, l'écho assourdi du fer-blanc. Une balade dans les passages rocailleux du temps, là où la route est sombre et qu'on jurerait avoir entendu son nom dans le mugissement du vent." (Nathan Singer, épilogue)


Après Prière pour Dawn, Nathan Singer signe un second roman tout aussi décalé. Mais si j'avais quelques réserves quant au premier, je suis cette fois pleinement convaincu. De quoi s'agit-il ici ? De blues et de... voyage dans le temps !


Mississipi Blues"Je m'appelle Eli Cooper. J'ai vingt-sept ans. Je suis un "néo post-impressionniste" à ce qu'il paraît. Si Edward Munch et Jackson Pollock avaient un enfant et ainsi de suite. Bref, je suis - j'étais - la coqueluche du Village, à New York."
Nous sommes en 2001. Un soir, Eli apprend la mort accidentelle de sa femme. Fou de douleur, il s'enfuit dans les rues, court, hurle, et s'évanouit. Avant de se réveiller au Mississipi en... 1938. Il ne le sait pas encore, mais il vient d'emprunter l'un des nombreux "couloirs du temps".

Complètement désorienté, Eli se familiarise peu à peu avec son nouvel environnement et avec quelques-uns des habitants. Il trouve une place à la pension de Mme Durning et la journée, travaille avec d'autres ouvriers dans les champs de coton.

Durant son "séjour", il va faire la connaissance d'Ella, une jeune servante noire qui ressemble trait pour trait à la femme qu'il vient de perdre, et du légendaire bluesman Howlin Wolf. Lui aussi a déjà voyagé dans le temps, et il met en garde Eli contre "Eux" : des êtres maléfiques et sournois qui forment la police du temps et poursuivent sans relâche les voyageurs "égarés". 



Avec très peu de détails, l'auteur fait revivre le Sud ségrégationniste. On sent la poussière, la chaleur, la sueur après le labeur dans les champs. La vie est dure, encore plus pour les Noirs, brimés, asservis, quand ils ne sont pas pourchassés et lynchés, se balancant comme d'étranges fruits aux branches d'un arbre. Bientôt la révolte gronde, et les bagarres de 1938 font échos aux émeutes du quartier de Watts, à Los Angeles en 1965...

Bien-sûr, ce roman est aussi un hymne au blues du Delta, le blues originel, profond, archaïque, râpeux, celui des Robert Johnson, Big Mama Thornton, Skip James, Memphis Minnie, Son House..., autant de grandes figures que Nathan Singer convoque pour le plus grand plaisir des amateurs de "musique du diable".


Sur le plan formel, on retrouve quelques similitudes avec Prière pour Dawn, notamment la structure éclatée du récit et une histoire racontée à plusieurs voix, ici à partir des journaux intimes des différents protagonistes - Eli, Ella et l'énigmatique Jerôme Kinnae, qui sillonne le Temps et vend ses services à d'autres "voyageurs".
Mais alors que Prière pour Dawn avait tendance à s'éparpiller et à abuser d'effets stylistiques, Mississipi Blues garde une unité ainsi qu'une relative sobriété.

Il est juste dommage que le dénouement soit un peu rapide, pas assez "appuyé" - l'épilogue n'en est pas vraiment un d'ailleurs, plutôt une postface de l'auteur racontant la genêse du roman.
Hormis cette petite réserve, ce Mississipi Blues joliment scandé ne m'a pas lâché. Un petit bijou et un texte aussi iconoclaste qu'enchanteur, où le fantastique flirte savamment avec le polar.


Mississipi Blues / Nathan Singer (Chasing the wolf, 2006, trad. de l'américain par Laure Manceau. Moisson Rouge, 2010)



PS : "A l'occasion de la sortie de Mississippi Blues de Nathan Singer, les Éditions Moisson rouge accompagnées d'acteurs amateurs organisent une brève manifestation théâtrale et littéraire au salon du livre de Paris. Plusieurs saynètes tirées de l'ouvrage seront jouées le Dimanche 28 mars après-midi dans les allées du salon."

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

Judith 31/03/2010 21:19


Non, en plein dedans! Buenos Aires est une ville hautement addictive.


jeanjean 01/04/2010 22:42



je veux bien le croire ! Bon voyage à toi.



Judith 31/03/2010 15:53


Vraiment contente de lire du bien de ce livre, dont j'ai maintenant hâte de découvrir la traduction (excellente, à n'en pas douter!). Christophe, ravie que vous n'ayez pas été déçu.


jeanjean 31/03/2010 21:08



Le premier m'avait laissé perplexe, celui-là m'a convaincu. Alors, fini le périple sud-américain ?



christophe 31/03/2010 10:18


Oui, une fois de plus, le Nathan Singer est excellent (encore merci Moisson Rouge), je n’en dis pas plus, Yann a déjà tout dit. Pour Zanzibar, on ne peut que louer cette jeune maison au projet bien
arrêté (il y a Asphalte à venir aussi : http://asphalte-editions.com/?page=accueil), aux beaux livres (ça compte), aux bonus sur internet et je ne peux que vous inciter à entrer dans “Minuit
privé“, texte renversant (à mon avis on entre ou pas, pas de demi-mesure) qu’il fallait oser publier. En ce moment je me régale avec la biographie de Hunter S. Thompson chez Tristram, un sacré
monument !


jeanjean 31/03/2010 12:34



j'ai lu quelques lignes sur la vie d'Hunter Thompson, l'avait l'air d'un sacré gaillard !


j'ai eu l'occasion d'évoquer sur le blog le travail (préparatoire) des éditions Asphalte, avec un premier titre à paraître en juin, un recueil de nouvelles intitulé
Paris Noir. A suivre.


Et puis il commence à m'intriguer ce Minuit privé, je vais me le dégoter d'ici peu.



joel manceau 30/03/2010 14:06


bravo a la traductrice qui a su retracer l'atmosphère du livre de natan singer qui nous avait déja transporté dans le monde de l'écrivain avec prière pour dawn.
SES PARENTS


jeanjean 31/03/2010 12:39



je ne peux qu'aller dans votre sens, d'autant plus que... les parents ont toujours raison ! :-)



heptanes fraxion 30/03/2010 11:12


Effectivement,ils ont suffisament de chien pour qu'on puisse les ranger dans cette niche...Un équivalent ultra-urbain de Gallmeister,peut-être?J'aime bien ces éditeurs passionés et lucides!
13eme note :leur catalogue est de très bonne tenue mais tout n'y est pas extraordinaire bien sûr.Outre le Jerry Stahl que je trouve au dessus du lot,il y a aussi un superbe recueil de nouvelles de
Barry Gifford "American Falls".
A propos de Gallmeister, j'ai vu que tu avais kiffé "l'homme qui marchait sur la lune" que j'essaie de refourgué à ceux qui s'extasient sur McCarthy ainsi qu'à ceux qui trouvent que le grand
écrivain a l'éloquence un peu vaine(euh..."Sutree") et le minimalisme un peu frelaté (euh..."la route"). Mais bon j'ai aussi du mal avec Céline et Philip K Dick et Selby.Il y a des impasses comme
ça...
Pour rester dans la marge,l'éditeur à surveiller c'est peut-être "Zanzibar Editions",un étonnant cocktail de roman noir et d'Americana:je n'ai lu que les nouvelles de Lydia Peelle et c'est très
très bon et le reste a l'air alléchant !


jeanjean 30/03/2010 14:12


J'ai lu en grande partie American falls, certaines des nouvelles sont sublimes mais j'ai trouvé l'ensemble plutôt inégal.
En parlant de Zanzibar éditions, j'ai lu beaucoup de bien d'un bouquin intitulé Minuit privé. A voir...
Du mal avec McCarthy et Selby ? On en a tous au moins un comme ça, un auteur qui nous ennuie alors que tout monde adore. Moi c'est Westlake. Mais tu as déjà essayé Last exit to Brooklyn
?


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