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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 00:00

"Dans les années 50, le Guatemala exportait des bananes. Hélas, aujourd'hui, nous exportons des enfants. Cinq à six mille d'entre eux sont achetés chaque année pour une somme variant entre 30000 et 65000 dollars, principalement aux Etats-Unis, dont nous sommes le principal pourvoyeur après Haïti et la Chine. Certains sont vendus par des mères désespérées, trop pauvres, ou tombées enceintes à la suite d'un viol. d'autres, la majorité, sont volés. Il y a beaucoup d'argent en jeu."


Orphelins de sangEtats-Unis, 2021 : une adolescente mal dans sa peau découvre chez elle des documents relatifs à son adoption. Guatemala, 2007 : une jeune indienne, Escarlet Itu, est attaquée et laissée pour morte par deux hommes. Ils ont pris son bébé.

Un des premiers à arriver sur les lieux est Victor Hugo Hueso. Il travaille au service de communication des pompiers. Son job : prendre des photos, des notes, filmer, pour alimenter des journaux friands de sensationnalisme. Son rêve : devenir journaliste, et assurer une vie meilleure à sa famille.
Aidé par un flic de la brigade des "fémicides" et une jeune militante pour les droits des femmes, il décide d'enquêter et de raconter cette histoire.

D'un côté de la chaîne : des orphelins abandonnés ou volés. A l'autre bout : les McCormack, couple d'américains moyen, enlisé depuis des années dans les procédures d'adoption, et dont l'histoire sert de contrepoint au récit principal.
Entre les deux extrémités, de nombreux maillons : fonctionnaires corrompus, avocats véreux, porte-flingues... Un réseau organisé et parfaitement huilé dans lequel il est évidemment très dangereux de mettre les doigts.



Ce qui frappe tout d'abord, c'est la situation de ce pays largement ignoré des grands médias. A moins de s'intéresser de près à l'Amérique centrale, on ne sait pas grand-chose du Guatemala, si ce n'est peut-être le vague souvenir de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992.
On découvre un pays miné par la misère, la corruption, la violence, et 30 ans de guerre interne, une histoire non soldée.

Le passé c'est la spolation des paysans mayas, la lutte des guérilleros, la répression sanglante contre le peuple maya - exécutions sommaires, séquestrations, tortures, viols de masse -, tout au long des années 60, 70 et 80, c'est une extermination planifiée par les dictateurs successifs et les paramilitaires. Une hécatombe.

Le présent c'est l'exploitation des jeunes ouvrières pour le compte d'entreprises étrangères, la crasse des bidonvilles, emportés périodiquement par des coulées de boue, c'est la guerre que se livrent les gangs et ces milliers de morts, chaque année, dans l'une des villes les plus dangereuses du monde, c'est l'emprise des cartels, la reconversion des anciens tortionnaires dans la police ou les officines de sécurité privées.


La violence, toujours. Violence des maras, violence des ex-militaires reconvertis en flics, violence d'un Etat génocidaire, violence faite aux opprimés jusqu'à l'asséchement de leur propre humanité, violence des violentés, violence faite aux femmes, violence passive d'un couple de yuppies en mal d'enfant, violence de l'american way sur hypothèque. Violence protéiforme, épidémique.



Heureusement, ils sont quelques-uns à lutter, à espérer, à se battre. Comme Alma Perez, comme Perdita Luz, comme Hueso. Une touche d'espoir bienvenue, comme un filet d'air qui retarde l'asphyxie. Sans héroïsme boursouflé, sans pathos larmoyant : l'auteur ne cède pas aux effets de manche mais se met complètement au service de son récit, le nourrissant de faits historiques et sociologiques sans pour autant livrer une étude.

Car si Patrick Bard s'appuie sur un rigoureux travail de documentation, il n'en a pas moins construit un véritable roman. Une trame solide, des personnages complexes, et un talent de conteur qui me fait dire qu'il n'y a guère que la fiction pour déchiffrer ainsi la réalité, pour en éclairer les zones d'ombre, lui donner son relief.

Un livre pour comprendre, à la fois édifiant et salutaire, ainsi qu'un excellent roman.



Orphelins de sang / Patrick Bard (Seuil, 2010)

PS : vous pouvez visionner un diaporama de P. Bard, sur le site de Géo.

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

cynic63 20/01/2011 17:34


Celui-là, je l'ai mis dans mon top ten de l'an dernier. Rarement lu un truc aussi fort en 2010. Et aussi juste...


jeanjean 20/01/2011 19:14



C'est vrai, on sent que Patrick Bard connait bien la situation centre-américaine, et qu'il sait de quoi il parle. @+



Hannibal le lecteur 19/01/2011 19:30


Ravi de lire ta chronique enthousiaste à propos de ce roman qui figure parmi les meilleurs que j'ai pu lire en 2010.
Je vois que tu prépares sérieusement la rencontre avec Patrick Bard. Tu nous raconteras...


jeanjean 19/01/2011 22:39



et oui, mais c'est que du plaisir, et maintenant je vais relire La frontière. Je ferai certainement un compte-rendu de la rencontre. @+



Pierre FAVEROLLE 19/01/2011 18:14


Salut Jeanjean, A te lire, je regrette de ne pas l'avoir retenu comme mon meilleur livre de 2010. Un roman exemplaire, je suis bien d'accord avec toi


jeanjean 19/01/2011 22:35



Salut Pierre,
et quel est donc ton "meilleur livre 2010" ? Ellroy, Manotti, Di Ricci ?
En tout cas, ce dernier roman de Bard est tout bon, et je suis bien content de le recevoir le mois prochain.



Alex 19/01/2011 14:48


Hihi, d'autant plus qu'il est français Patrick Bard, trop drôle ! Me suis laissé emporté par ta chronique...


jeanjean 19/01/2011 16:35



^^
Patrick Bard connait très bien l'Amérique latine, il a réalisé là-bas plusieurs reportages, livres de photos, et son premier roman, La frontière, évoque notamment les assassinats de femmes
de Ciudad Suarez au Mexique.

Sinon, j'ai une idée de bouquin pour toi : Les bonnes nouvelles de l'Amérique latine, c'est une anthologie de textes contemporains, parue chez Gallimard à l'automne
dernier. Un pavé et une ribambelle d'auteurs. Côté littérature, l'Amérique latine est effectivement très riche.
Et pour ce qui est du polar, faut pêcher du côté de Daniel Chavarria, Leonardo Padura, Paco Ignacio Taibo II, Juan Hernandez Luna, Jorge Ibarguengoitia, Ramon Diaz Eterovic, et la liste
peut-être très longue...

@+ amigo



Alex 19/01/2011 14:46


Bon écoute Yann, je crois que je vais me commencer une liste de tous ces auteurs sud-américains ( car je devine que celui-ci, une fois encore, va me retourner la tête ).

Aurais-je vécu une vie antérieure en South America ???

Où est-ce que les auteurs de cette "moitié" de continent sont de putains de bons écrivains... ?


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