Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 00:00

Aujourd'hui, jour de grève et de "perturbations" dans les transports ferroviaires, il y a de fortes chances pour qu'en allumant la radio ou la télévision, on entende tout un tas de commentaires acerbes et offusqués, parmi lesquels le désormais fameux "On est pris en otage !". 
Eh bien, croyez-le ou non, c'est exactement ce qui vient de m'arriver, dans un petit train roulant paisiblement à travers la Patagonie et attaqué subitement par deux peones armés jusqu'aux dents.

Après Le Gros, le Français et la Souris et Les morts perdent toujours leurs chaussures, voici le troisième roman publié en France de l'argentin Raúl Argemi, qui n'a rien perdu de sa verve ni de sa fantaisie.


PatagoniaGenaro, ancien conducteur de métro à Buenos Aires licencié suite à la privatisation de la ligne, et Haroldo, un ex-marin, s'apprêtent à prendre la "Trochita", ce petit train argentin qui parcourt sans relâche et à faible allure la Patagonie sur des milliers de kilomètres.
Ils ont troqué leurs noms pour ceux de célèbres bandits, Juan Bautista Bairoletto et Butch Cassidy - dont Haroldo revendique un vague lien de parenté. Leur plan est simple et "froidement calculé" : libérer Beto, le frère de ce dernier, qui doit monter dans le train un peu plus loin et sous escorte policière.

Sauf que leur plan ne vaut pas tripette, que l'Argentine d'aujourd'hui n'est pas le Far West, et que nos deux desperados sont aussi méchants et dangereux qu'un pistolet à eau déchargé !

Le train compte deux wagons, un fourgon de queue et bien peu de voyageurs : un couple d'âge mûr, une jeune indienne sur le point d'accoucher, une bande de touristes européens et les deux cheminots, pas impressionnés le moins du monde quand Bairoletto leur collera sa pétoire sous le nez.


Après quelques instants de frayeur et de perplexité, voilà que nos otages prennent fait et cause pour les deux bandits qui n'en demandaient pas tant, bien qu'ils ne soient pas insensibles, par ailleurs, aux charmes de quelques dames. 
Et c'est parti pour une folle équipée, où nos deux compères preneurs d'otages vont successivement être débordés par la fibre contestataire des touristes, jouer une mémorable partie de football entre l'Argentine et le "reste du Monde" aux cris de "Maradooo...na, Maradooo...na !", se prêter plus ou moins à la ridicule mise en scène d'un faux-jeton de sénateur en campagne présidentielle... Autant de péripéties (abracadabrantesques, j'ai envie de dire) ponctuées par les sursauts de conscience d'un Beto apathique qui ne se réveille que pour se lancer dans de grandes exhortations internationalistes !




Quel plaisir de voyager à travers l'immense Patagonie avec cette bande d'énergumènes gentiment azimutés et irrémédiablement attachants, de profiter un peu de la chaleur du wagon, de partager pour quelques heures leurs aventures, leur camaraderie, leur naïveté et leurs (dés)illusions.

Servi par une écriture limpide et beaucoup d'humour (et un fond de tristesse aussi, comme un sourire désabusé), Patagonia Tchou-Tchou est aussi et surtout une ode à la fraternité, ainsi qu'un hommage à la Patagonie et au petit peuple argentin, fier, besogneux, généreux surtout, à tous ces paisanos exploités et broyés par un capitalisme aveugle.



Tout à l'heure, je prendrai un autre train pour aller arpenter le bitume, en compagnie de milliers d'autres. Et ce soir, à la télévision ou la radio, on entendra peut-être cette même rengaine : "toujours les mêmes, marre d'être pris en otages !" Alors je penserai à ce petit train patagonien - disparu aujourd'hui car non rentable -, et à tous ces gens, partout et de tous temps, pris en otages eux, par les seuls intérêts comptables.

Salut camarade, et n'oublie pas de prendre la "Trochita" !



Patagonia Tchou-Tchou / Raul Argemi (Patagonia Chu Chu, 2005, trad. de l'espagnol (Argentine) par Jean-François Gérault. Rivages/Noir, 2010)

Partager cet article

Repost 0
Published by jeanjean - dans amérique latine
commenter cet article

commentaires

Alex 17/11/2010 13:31


Je viens de le commencer et je ne décroche pas !!! Par contre, Yann, Argemi n'est pas ( encore ) dans ton index d'auteurs...


jeanjean 17/11/2010 17:01



Je sais, j'ai un gros retard dans l'index, va falloir que je rattrape tout ça.



Jean-Marc Laherrère 19/10/2010 10:41


Tu m'as devancé de quelques heures, et nous sommes une fois de plus d'accord.


jeanjean 19/10/2010 11:30



J'ai vu ça, et j'attends le prochain avec impatience. Rien à voir, mais je trouve que Raul Argemi ressemble pas mal à Hervé Le Corre, tu regarderas...



bruno 19/10/2010 09:28


Au moment où je m'apprête à enfiler mes baskets pour aller battre le bitume au milieu de milliers d'autres preneurs d'otages, je tombe sur ce billet qui m'enchante et me donne bigrement l'envie
d'acheter ce livre de cet auteur que je ne connais absolument pas ! je vais donc dès que l'occasion se présentera, aller m'acheter ce billet de train pour ce voyage hors norme !!!


jeanjean 19/10/2010 11:27



Content de t'avoir donné envie, alors bonne lecture, bon voyage (et bonne manif'...) !



Rechercher