"Votre père à vous est le diable et vous voulez accomplir les désirs de votre père. C'était un tueur
depuis le commencement, établi hors de la vérité, car sans vérité en lui, parlant faux, selon sa nature qui est le mensonge, et du mensonge il est le père." (Evangile de Jean, chapitre
8, verset 44)
Au sein de la Corporation du Sang
de l'Agneau, une communauté religieuse conservatrice et très hiérarchisée, le respectable doyen Eldon Fochs est notamment chargé de veiller sur les jeunes ouailles.
Afin de se débarrasser de "pensées et rêves perturbants", et sur l'insistance de sa femme, il consulte un psychothérapeute. Diagnostic provisoire : trouble dissociatif,
personnalité multiple.
Malgré tout, le docteur Alexandre Feshtig a l'impression d'être manipulé, et soupçonne très vite Fochs de laisser libre cours à ses fantasmes pédophiles.
Des garçons l'accusent de viol. Une jeune fille de la communauté vient d'être assassinée. L'étau se resserre, le doute grandit, les hallucinations de Fochs se multiplient. Feshtig décide d'agir,
mais il va se heurter aux responsables religieux, qui mettent tout en oeuvre pour étouffer le scandale.
Père des mensonges est une plongée en eaux profondes, où se nichent les pires ignominies et la folie schizophrène d'un homme d'autant plus abject qu'il se pare des vertus du
Bien. L'immersion dans ce cerveau malade est d'autant plus glaçante que le narrateur n'est autre que Fochs. La façon dont il se justifie et se dédouane de ses actes, dont il travestit la
vérité, est fort bien rendue.
Mais derrière une personnalité, c'est tout un système qui est en cause. L'auteur - "contraint de quitter l'Eglise mormone en raison de la nature de son oeuvre" - dresse un réquisitoire
contre l'Eglise, sa duplicité, son hypocrisie, ses manipulations ; contre le fondamentalisme qui obstrue la raison, annihile le sens critique et le libre-arbitre.
Si le brillant et bluffant La
confrérie des mutilés se démarquait par son originalité, Père des mensonges - premier roman de l'auteur - est
plus sobre, plus conventionnel, et pourrait à ce titre en décevoir certains.
Mais il n'en est pas moins prenant, habilement construit, et s'attaque à un sujet particulièrement tabou.
Père des mensonges / Brian Evenson (Father of
Lies, 1998, trad. de l'américain par Héloïse Esquié. Le Cherche-Midi, Lot 49, 2010)