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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 00:00
Je n'ai guère de goût pour les commémorations nationales, encore moins pour la chose militaire. Néanmoins, je porte beaucoup d'intérêt à la guerre 14-18 ainsi qu'à la (vaste) littérature qui s'y rapporte, et le 11 novembre est une occasion pour moi d'évoquer cette période, à travers un roman, polar ou bande dessinée. Aujourd'hui : un Quadrige vif et profilé, par le regretté Frédéric Fajardie(1).
   

Quadrige.gifEn cette fin d'année 1923, Jean Hocquart, ancien combattant devenu correspondant parisien d'une feuille de chou radicale-socialiste, décide d'enquêter sur la mort suspecte du jeune Philippe Dasté, fils d'un député d'extrême-droite proche de l'Action française.

Gentleman solitaire, coeur noble et forte tête, Hocquart est un personnage "fajardien" par excellence, promenant sa longue silhouette, son panache et ses désillusions dans un monde chaotique.
Républicain par conviction, il se méfie des factions politiques - anarchistes, nationalistes - qui s'affrontent en cette période de troubles. Riche héritier d'une famille de banquiers, il dédaigne l'argent et les apparats de la bourgeoisie. Ancien officier, il a passé quatre années au fond des tranchées, ardent au combat, bon envers ses hommes. Il y a laissé son âme quand il aurait préféré y laisser la peau, et s'il croit encore et toujours à l'honneur, au devoir, à la fidélité, ces vertus servent son seul usage personnel. Profondément désabusé, fatigué de vivre, il envisage le suicide comme une délivrance, le point final d'une existence désormais dénuée de sens : "la guerre donnait à la vie une valeur que la vie ne confirmait pas une fois la guerre éloignée. C'était cela la revanche de la guerre : lui avoir si chèrement disputé quelque chose dont vous ne faisiez rien, une "vie normale" dont vous alliez crever." 


Avançant au gré des témoignages des proches et des informations glanées auprès d'un ancien frère d'armes entré à la Sûreté générale, l'intrigue proprement dite demeure cependant à l'arrière-plan du récit, laissant place aux pérégrinations et réflexions du "héros", dont les apartés (avec un curé, une femme de chambre ou sa propre mère) brossent peu à peu un portrait au vitriol de la France d'après-guerre(2) et de ses institutions. L'Eglise, la Famille, l'Etat ne sont plus que des coquilles vides, des idées caduques, des baumes inutiles. Hocquart n'espère plus rien ni des idéologies politiques, quelles qu'elles soient, ni de la Foi (surtout après cette "guerre d'expiation et de massacre rédempteur" - en ce sens presque un pêché de civilisation), ni même d'un amour maternel dont il n'aura jamais senti l'empreinte.

L'affaire criminelle ne révélera d'ailleurs aucun coupable, ne donnera lieu à aucune justice salvatrice : mort pour avoir voulu se libérer de l'étau paternel, le jeune Dasté est d'abord victime d'un ordre immuable, de "cette guerre voulue par les pères mais faite par les fils" que tente vainement de dénoncer Hocquart, qui malgré sa différence d'âge, de milieu, de sensibilité, retrouve une part de lui-même dans ce jeune homme intrépide et en rupture de ban familial.
Hocquart a beau découvrir ce qui s'est réellement passé, avoir mis à jour le crime d'Etat, le discours officiel, en dépit de son absurdité, aura  raison de la vérité et de son obstination. "Défait, il en voulait à la terre entière. Aux politiciens et aux généraux qui avaient suicidé son pays. Aux soldats, et lui le tout premier, qui n'avaient su dire collectivement "non" devant ce carnage."

Désespéré, prêt à mourir, cet homme de peu de foi - si ce n'est celle qu'il accorde à la beauté, la seule qui vaille, peut-être -, trouvera in extremis un sursis, un salut, par la grâce d'une danseuse de cabaret. Ainsi Fajardie, à défaut de récompenser son combat, lui laisse-t-il la vie sauve. Une vie entière. La vie et rien d'autre.


  
Quadrige / Frédéric Fajardie (La Table ronde, 1999 ; rééd. Folio, 2000)

(1) un site, assez complet, lui est consacré (http://fajardie.free.fr/).

(2) et de ce passé qui décidément passe si mal - "tout ce poids mort sur les épaules" -, un thème qu'on retrouve notamment dans Après la pluie et Tu ressembles à ma mort, qui se déroulent tous deux peu de temps après la Seconde Guerre mondiale.

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Published by jeanjean - dans france
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commentaires

yossarian 11/11/2011 17:50


Jolie conclusion !
Dans la même veine historique, j'aime bien aussi "Une charette pleine d'étoiles".


jeanjean 12/11/2011 16:13



Quel beau film La vie et rien d'autre... Pas lu ce Fajardie-là, je note.



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