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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 00:00


"Edogawa Ranpo est le "père" du roman policier japonais contemporain ; le prix Edogawa récompense le meilleur polar japonais de l'année depuis 1955. Ses romans sont considérés comme tordus avec des rapports pervers entre les personnages. Je te conseille
La Proie et l'ombre (mal adapté au cinéma par Barbet Schroeder), Le Lézard noir ou encore La Chambre rouge."
Voilà ce qu'en disait "Laurette", il y a quelques mois sur ce blog. Un conseil avisé.


Quelques éléments biblio-biographiques, d'abord : de son vrai nom Tarô Hirai (1894-1965), il choisit comme pseudonyme  Edogawa Ranpo, en hommage à Edgar Allan Poe auquel il vouait une profonde admiration. Auteur prolifique (quelques dizaines de nouvelles et une trentaine de romans à son actif), il s'est fait connaître en publiant quantité de récits dans des revues spécialisées, telle Shinseinen ("Les Nouveaux Jeunes Gens"), sorte de Black Mask nippon créé en 1920 et qui a beaucoup fait pour l'essor de la littérature policière au Japon. Un engouement qui ne date pas d'hier, puisqu'en 1947 naissait, toujours sous la férule d'Edogawa, l'Association des écrivains policiers du Japon.

Comme celles de son illustre mentor, les histoires d'Edogawa
lorgnent vers le fantastique et le morbide, et distillent savamment l'inquiétude, puis l'angoisse.
Mais il a su s'affranchir de ses modèles (on peut aussi citer Conan Doyle ; Maupassant et Villiers de l'Isle d'Adam étaient-ils traduits au Japon à cette époque ? En tout cas, on pense aussi au Horla et aux Contes cruels...) et créer un univers bien à lui, mêlant étroitement l'érotisme au bizarre (un genre appelé "ero-guro") ; d'autre part, les multiples références sociales et historiques, ainsi que les usages et les moeurs des personnages ancrent ses récits dans un cadre typiquement nippon.


ChambreRougeComme j'aime les nouvelles, j'ai commençé par La chambre rouge, un recueil de "récits policiers" (sans policiers) qui donne un bon aperçu du style et des obsessions de cet écrivain.

Une épouse apparemment dévouée martyrise son homme-tronc de mari, revenu de la guerre gravement mutilé. "Le lieutenant était à la fois terrorisé par sa femme et fou de désir, tandis que, de son côté, elle avait découvert le plaisir suprême de l'exciter et de le faire souffrir."
Dans La chaise humaine, un ébéniste au "physique repoussant", à qui un grand hôtel a commandé un énorme fauteuil, a une idée folle : aménager l'intérieur pour s'y cacher, et jouir  du contact sensuel que lui offrent les postérieurs féminins.
Dans une petite station thermale, deux hommes se lient d'amitié et se confient. Lorsque Ihara raconte le dramatique événément qui marqué sa vie, Saito l'écoute avec une attention toute particulière, et l'invite à envisager une autre version...
Dans La chambre rouge se réunissent secrètement quelques hommes qui, pour échapper à un profond ennui, sont en quête de plaisirs nouveaux et de sensations fortes. Ce soir-là, ils accueillent un nouveau membre. Celui-ci leur raconte par le détail son histoire et son hobby : une forme particulièrement subtile et odieuse d'assassinat.
Jeux de pistes, codes secrets et savantes inductions : l'ombre de Conan Doyle plane sur La pièce de deux sens, la dernière nouvelle du recueil, où un apprenti-détective tente de résoudre le mystère d'un cambriolage pour le moins audacieux. 

Bien-sûr, on aurait à redire sur la vraisemblance de ces récits, mais nous ne pénétrons pas ici une mécanique policière, plutôt les arcanes d'une imagination débridée et fantasque. Rien de cartésien, mais de la rigueur cependant, dans la manière qu'a l'auteur de dérouler son histoire et de préparer la chute, toujours saisissante.


LaProieEdogawaSon roman La Proie et l'Ombre est de la même eau, si ce n'est que Ranpo Edogawa opère une astucieuse mise en abîme, puisqu'il se met lui-même en scène : un auteurs de romans policiers vient en aide à une jeune femme délicate, terrorisée par les lettres de menaces d'un ancien amant éconduit. Le danger se précise quand le mari de celle-ci est retrouvé mort.
Notre narrateur devient bien vite l'ami de la belle, puis son compagnon de... jeux érotiques disons singuliers... La troublante Shizuko est moins innocente qu'il n'y parait. La perverse serait-elle aussi perfide ?

Stratagèmes macchiavéliques, jeux de miroirs, faux-semblants... Edogawa joue sans cesse avec le lecteur, l'interpelle, le surprend, et l'égare pour son plus grand plaisir, jusqu'au dénouement, une lumière soudaine qui n'éclairera d'ailleurs qu'une partie des zones d'ombres de cette "ténébreuse affaire"...


"Le monde visible est chimère, la réalité se trouve dans les rêves de la nuit", disait Edogawa. Qui ne se contente pas de monter de belles horlogeries littéraires, mais explore les territoires intimes - l'alcôve plutôt que la rue -, fend la carapace de la respectabilité et de l'inhibition, et en extirpe les passions et les perversions humaines, avec un immense talent de conteur.

Et pour vous donner une idée du ton d'Edogawa, de sa manière de s'exprimer (une langue à la fois souple et soutenue) et de raconter une histoire, rien de mieux que d'emprunter la voix d'un de ses personnages, qui débute ainsi son récit :

"Par où commencer ? Mon histoire est si insolite et les faits que je dois rapporter si étranges que je crains de ne pas trouver les mots pour les exprimer ; ma plume tremble... Il le faut pourtant : laissez-moi vous raconter les événements tels qu'ils se sont déroulés."


On a envie de s'installer confortablement et de l'écouter, non ?


La chambre rouge : récits policiers (P. Picquier, 1995)
La proie et l'ombre suivi de Le test psychologique (Inju suivi de Shinri Shiken. P. Picquier, 1994)
Traduction du japonais par Jean-Christian Bouvier

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Published by jeanjean - dans asie
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commentaires

Alex Ram 03/01/2010 22:03


Ouh non ! Loin de moi l'idée d'étaler une quelconque science que je ne possède d'ailleurs pas. Je ne voulais pas te froisser.

Mais "polar Asiatique", ça me paraît peut-être bien trop large, ça m'a alors fait tiquer, voilà tout, vu la patte particulière de la plupart des auteurs japonais contemporains ou plus anciens (
Murakami Ryu, Yokomizo ou plus loin encore Mishima - et une autre auteure majeure de polar dont j'ai oublié le nom ...)

Et puis, c'est surtout que je ne connais pas les auteurs chinois, mongols, Viet-namiens ou Coréens... et quand on connait leurs "entre-xénophobies" respectives, c'est l'attribut "asiatique" qui m'a
fait tiquer, voilà tout.

ça ne change pas le problème pour moi ( car c'est surtout pour toi un souci de classement de rubrique ) : il faut que je lise, tout simplement ! :-)


jeanjean 04/01/2010 11:39


Pas de souci !
Je connais aussi assez mal la littérature chinoise, coréenne... Je regarde plutôt à l'Ouest, mais de temps en temps...


Alex 03/01/2010 21:21


euuuh.... ( je vais encore me faire pleins d'amis... )
Mais les Japonais ne se considèrent pas du tout comme étant "asiatiques".
Il te faudrait en effet créer une section "Polar Japonais" ( ça peut paraître tâtillon mais c'est comme ça ! )


jeanjean 03/01/2010 21:27


??
Alex, il va falloir que tu m'expliques ça comme si j'avais 5 ans...
C'est un peu comme... euh... la Loire Atlantique et la Bretagne ?! :-)
Ou alors c'est une question de racines du langage ? Je donne ma langue...


Laurette 03/01/2010 13:07


J'allume mon ordi en ce premier dimanche de 2010, et quelle n'est pas ma surprise de tomber sur cet article qui me cite!Je suis très heureuse de voir que Yann tu as eu le temps de suivre mon
conseil et que ça t'a plu.
Je crois que l'année commence bien :)
PS: pour les amateurs de polars nippons, début février va (enfin) paraître chez Rivages l'oeuvre de Soji Shimada (Tokyo Zodiac Murders)


jeanjean 03/01/2010 19:39


Rendons à Laurette ce qui est à Laurette... ;-)

J'ai repéré ce roman du dénommé Shimada, encore un japonais que je ne connais pas du tout. De quoi garnir un peu ma rubrique "polars asiatiques" !


bene 03/01/2010 10:34


J'aime beaucoup cet auteur! J'ai lu la Bête Aveugle et ce fut une véritable révélation. Je vais lire les autres!


jeanjean 03/01/2010 19:37



Alors mon prochain de cet auteur sera La bête aveugle...



Alex Ram 03/01/2010 06:54


Je pense que je vais t'imiter et commencer la rencontre de cet auteur par "La Chambre Rouge". A ce propos, quand est-ce qu'on fonde la " Brotherhood of short stories and Novellas" ? :-]


jeanjean 03/01/2010 19:36


Ce serait pas mal comme confrérie ! Mais je crains qu'on n'ait pas beaucoup de succès...


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