On a tellement l'habitude de voir "Serge Quadruppani" après la mention "traduit de l'italien par" qu'on en oublierait
presque que le traducteur de Camilleri, Evangelisti ou De Cataldo est aussi l'auteur d'excellents romans noirs. Saturne, le dernier en date, ne déroge pas à la
règle.
Ce jour-là, Aldo, flic à la retraite, fait une sieste réparatrice "sous un olivier, dans un grand désordre de
racines rugueuses", en compagnie d'un chat, d'un âne, d'un lapin et d'un chien.
Ce jour-là, Maria et Giovanna, Roberto et Frédérique, Domenico, Rita et leurs deux enfants sont venus, parmi tant d'autres, prendre les eaux à Saturnia, des thermes situés dans la campagne toscane.
Ils vont perdre une femme, une maîtresse, une mère : ce jour-là, un homme armé fait irruption dans l'établissement et abat froidement trois personnes avant de s'enfuir.
Ce jour-là, un détective français présent sur place pour une affaire d'adultère a filmé les lieux avant la
fusillade. Il est bientôt engagé par les proches des victimes et... le tueur à gages - "un rebondissement comme aucun auteur de polar sérieux n'aurait osé inventer" !
La cavalerie débarque, branle-bas de combat : Ministre, policiers, carabiniers, responsables
des différents services de la sécurité intérieure accompagnés de leurs éternelles rivalités. Un document laissé par l'assassin mène tout droit à la piste Al Qaïda. Une piste un peu
trop balisée pour la commissaire Simona Tavianello, qui a hérité de l'enquête. Dès le début, elle a d'ailleurs la désagréable impression d'être menée par le bout du nez, comme si on avait
intérêt à ce que cette histoire rejoigne très rapidement le long cortège d'affaires jamais véritablement élucidées de l'histoire italienne.
On comprend rapidement que cette affaire dépasse le commun des mortels, pour atteindre les hautes sphères, comme on dit. Il
est question d'"hedge-fund", de "subprimes", de crise financière et d'enjeux colossaux ; il est question des intérêts parfois confluents des mafias et des multinationales,
qu'on n'arrive plus vraiment à distinguer les unes des autres, soit dit en passant ; il est question du rôle opaque joué par des hommes d'affaires et des intermédiaires.
Il est question d'un système économique qui se nourrit de ce qu'il produit, comme le dieu Saturne dévorant ses enfants.
Vous vous attendez à un thriller qui démonterait un à un les ressorts d'un complot mondialisé, pour nous livrer sur un plateau (disons celui de la Justice) les noms des responsables ?
Perdu.
Les parasites, il les laisse s'entre-zigouiller et, plutôt que de démonter laborieusement les rouages de quelque service secret ou de la finance mondiale, Quadruppani se pose en
quidam moyen (qui est toujours le dindon de la farce, au bout du compte), près de ses personnages, et nous livre simplement sa vision du monde et de l'époque.
Qui ne prêtent pas vraiment à rire, d'accord, mais ce n'est pas une raison pour se morfondre, semble-t-il nous dire, en maniant à merveille l'humour (cette"politesse du désespoir" comme disait je-ne-sais-plus-qui) et l'ironie - tendre ou féroce -, sans oublier cette pointe d'épicurisme et de cocasserie qui donne tout son sel et
sa vigueur au roman.
En prime, on a même droit à une entrevue avec le "Maestro" Andrea Camilleri !
Et quand l'un de ses personnages se dit : "... car la littérature disposait de plus de moyens que le journalisme
ou l'enquête policière pour dire la vérité d'une époque. Quant à savoir si les littérateurs savaient s'emparer de ces moyens, c'était une autre histoire", de notre côté on se dit, à
lire ce roman plein d'esprit et fichtrement bien écrit, que Quadruppani fait partie de ceux-là.
Saturne / Serge Quadruppani (Ed. du Masque, Grands formats, 2010)