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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 00:00
"Ils n'étaient plus la jeune garde. La jeunesse s'était éparpillée en cent lieux différents, partie en lambeaux sous les coups de gégène des interrogatoires, ensevelie dans les fosses secrètes qu'on découvrait peu à peu, partie en années de prison, dans des chambres étranges de pays plus étranges encore, en retours homériques vers nulle part, et il ne restait que des chants révolutionnaires mais plus personne ne les chantait car les maîtres du présent avaient décidé qu'il n'y avait jamais eu au Chili de jeunes comme eux, qu'on n'avait jamais chanté La Jeune Garde et que les lèvres des jeunes filles communistes n'avaient jamais eu la saveur de l'avenir."


SepulvedaIls ne sont plus la jeune garde : Cacho Salinas, Lolo Garmendia et Lucho Arancibia, d'anciens militants de gauche, se retrouvent dans un entrepôt, situé dans un quartier populaire de Santiago. Trois vieux de la vieille. Les cheveux se sont clairsemés, les ventres arrondis, mais les rêves et l'enthousiasme juvénile sont toujours là.

C'est Pedro Nolasco Gonzalez, dit le Spécialiste, qui les a secrètement réunis, pour préparer un coup. L'ennui, c'est qu'en venant au rendez-vous, il a "rencontré" un obstacle : un tourne-disque jeté d'une fenêtre pendant une scène de ménage lui atterrit lourdement sur le crâne et le tue net ! Drôle de fin pour ce drôle d'oiseau, petit-fils d'anarchiste et militant de la première heure, qui fut de toutes les luttes. Et quelle scène !

A sa place débarque Coco Aravena, une vieille connaissance, ex-maoiste (mais celui-là n'a pas retourné sa veste...), et propriétaire contrit du tourne-disque homicide !


Au fil de leurs discussions et de leurs souvenirs, c'est toute une époque qui ressurgit : l'engagement politique, la jeunesse en effervescence, les frictions entre fractions socialistes, maoistes, anarchistes..., l'espoir, le progrès en marche, les lendemains qui chantent.
Avant le 11 septembre 1973. Avant les bruits de bottes, avant Pinochet et l'oppression. Puis vinrent les luttes, la clandestinité, les "actions sympathiques", les camarades tués, disparus, l'exil pour certains  : "... on ne revient pas de l'exil, toute tentative est un leurre, le désir absurde de vivre dans le pays gardé dans sa mémoire. Tout est beau au pays de la mémoire (...) C'est le pays de Peter pan, le pays de la mémoire".

Les quatre camarades palabrent, refont le monde et l'Histoire, et dans un dernier sursaut révolutionnaire, se disent : "On tente le coup ?". Le coup : un trésor de guerre, planqué par le Spécialiste. Il est temps d'oublier ses rhumatismes et de se remettre en selle pour un dernier baroud d'honneur !


Qu'ils sont touchants ces quelques hommes. Ils ont tout perdu, sauf leur rage, leurs rêves, et cette capacité de s'indigner, de se battre, encore et toujours.
Qu'il est lourd de secrets et de crimes, ce passé.
Qu'il est prometteur l'avenir, malgré tout, à travers cette jeune femme, qui fait "partie de la première génération de flics capables de donner de la dignité à [son] travail".

Tour à tour cocasse, grave, ironique, Luis Sepulveda nous livre, une fois de plus, un bien beau texte.


L'ombre de ce que nous avons été / Luis Sepulveda (La sombra de lo que fuimos, trad. de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. Métailié, 2010) Parution le 14/01/10


PS : la semaine prochaine, plusieurs rencontres/dédicaces sont organisées avec Luis Sepulveda. Plus d'infos ici.

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Published by jeanjean - dans un peu de blanche
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commentaires

alain 09/01/2010 10:45


Cela me fait penser à du Padura..


jeanjean 09/01/2010 17:10


je n'y avais pas pensé mais cette vrai qu'on peut tirer un fil entre ces 2 auteurs, dans leur ton, leur humour pince-sans rire parfois, leur saudade, même si
l'histoire des 2 pays est très différente.


cynic63 09/01/2010 09:27


Quel monsieur ce Luis Sépuvelda. Je ne sais pas si je t'avais dit mais il "sévissait" régulièrement dans les colonnes de notre "Pravda" locale avec des chroniques toujours bien senties, reprises
sur le blog des 30 ans de Métailié (je n'arrive pas à coller le lien)
@+


jeanjean 09/01/2010 17:08


non, je l'ignorais. je rajoute le lien vers le blog des éditions Métailié, où vient d'être publié un billet de... Sepulveda : http://30anseditionsmetailie.blogspot.com/


Mic 08/01/2010 18:51


Bonjour Jeanjean,

Bravo pour le choix très exigeant des livres présentés sur ton blog. Je vais prendre le temps de le découvrir par petites touches. A bientôt, MIC.


jeanjean 08/01/2010 19:09



je vais rougir... Merci. Et je vois que tu tiens depuis peu un blog polar. Comme on dit, plus on est de fous...
A bientôt.



Clément 07/01/2010 22:49


très beau texte en effet, mais il m'est arrivé de perdre le fil conducteur du livre...
et sinon, j'aurais personnellement aimé plus de notes du traducteur concernant le chili car l'histoire politique du pays n'est pas simple.


jeanjean 08/01/2010 09:33


Tu n'as pas tort, mais d'un autre côté ça m'a donné envie d'en connaître un peu plus sur l'histoire récente du Chili. @+


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