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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 00:00

Après avoir ressuscité Dashiell Hammett (son roman a par ailleurs donné lieu à un superbe film de Wim Wenders), l'écrivain américain Joe Gores a décidé cette fois d'exhumer son mythique détective Sam Spade, pour une prequelle - comprenez une histoire avant l'histoire - au Faucon maltais.

Entreprise périlleuse (voir par exemple le désastreux Marlowe emménage de Chandler achevé, c'est le cas de le dire, par Robert Brown Parker), dont Gores s'est remarquablement tiré. Avant de tirer lui-même sa révérence début janvier, à 79 ans, quasiment le même jour que son illustre aîné.



Spade & ArcherEn 1921, Spade laisse tomber l'agence Pinkerton, les adultères et la chasse aux cocos grévistes pour se mettre à son compte à San Francisco. Sa première affaire l'emmène sur les docks, à la recherche d'un fils à papa en mal d'aventures ainsi que d'un chargement d'or volé sur un bateau.

Le récit, découpé en trois périodes, nous projette ensuite en 1925 puis en 1928 (juste avant que Brigid O'Shaughnessy ne passe le seuil de son bureau), Spade enquêtant sur la mort suspecte d'un banquier véreux puis pour le compte d'une mystérieuse chinoise.


Si l'auteur multiplie habilement les allusions au Faucon, en mettant à chaque fois le détective sur la piste d'un butin ou en invoquant Stevenson et L'île au trésor, ses références à Conan Doyle sont plus surprenantes : dans chacune des affaires, Spade poursuit sans relâche et jusqu'à l'affrontement final un jumeau de Moriarty, ce qui donne au hard-boiled un vague parfum victorien, pas désagréable mais relativement incongru, dans cette façon de personnifier le mal alors qu'Hammett s'attaquait aux rouages d'une société gangrénée toute entière par le crime et la duplicité.   


Pour le reste, Gores a scrupuleusement observé la liturgie, et s'est appliqué à recréer et animer le décor (les rues de Frisco, le brouillard, le port, le tramway, les bouges où l'on sert du whisky frelaté...), les seconds rôles (Effie Perine l'attentionnée secrétaire, Sid Wise l'avocat, Polhaus et Dundy - le bon et le méchant flic, Archer en tardif associé, bien-sûr...) comme les figurants (dockers, notables, truands...).

Sans oublier bien-sûr le premier rôle : un Spade plus que convaincant. Coriace, malin, déterminé. Qui devient aussi "plus dur, plus froid" au fil du temps, et dessine en creux le portrait d'une Amérique vénale, corrompue, hypocrite, à tous les échelons.

- "Asseyez-vous, bon sang !" La voix du banquier prit une tonalité plaintive. "Cette enquête me crée beaucoup de soucis. Vous furetez partout en ville, vous posez des tas de questions, vous vous fichez des gens à dos, vous en contrariez d'autres...
- Quelqu'un doit le faire."

Tout est dit.

C'est là où Joe Gores réussit véritablement son pari, qui a su saisir l'esprit et la lettre d'Hammett, le style lapidaire, la vitesse et l'immédiateté de l'action
, qui vous donnent l'impression de toujours courir deux pas derrière Spade, tandis qu'il vous tire par le col. 

En cela, Spade & Archer constitue un brillant exercice de style.



Sur ce, je vais rester encore un peu à San Francisco, en compagnie d'Ace Atkins et d'un détective Pinkerton, un certain... Dashiell Hammett. Je vous raconte ça bientôt.


Spade & Archer / Joe Gores (Spade & Archer. The Prequel to Dashiell Hammett's The maltese faucon, 2009, trad. de l'américain par Natalie Beunat ; préface de James Ellroy. Rivages/Thriller, 2011)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

pierre Bondil 28/01/2011 08:30


Bonjour à tous
Le motif en "V", c'est le premier paragraphe du "Faucon". Je trouve comme vous que Joe Gores a fait du très bon boulot, je regrette simplement l'insistance trop poussée sur l'opposition avec Dundy
(et l'entente avec Polhaus), une petite critique, bien minime, sur l'aspect un peu trop explicatif des comportements, et un regret concernant l'aspect "Moriarty" (bien vu) et la tendance roman
d'aventures. Sinon, le cadre, les docks, le tram etc tout cela est particulièrement réussi et, au moins dans la première moitié, le style tout à fait à la hauteur de cette périlleuse entreprise.


jeanjean 28/01/2011 11:42



Bonjour,
C'est vrai que les rapports entre Spade et les deux policiers sont très quand même différents dans Le Faucon. Pour le reste, c'est du très bon boulot, on est d'accord.



cynic63 27/01/2011 15:35


Staalesen est bien un grand fan de Chandler mais sur la relation Spade et Dundy, j'ai effectivement vu un lien. Les tics comme "Ma chérie", ou la fesse sur le bureau et, comme tu le dis justement,
la cigarette roulée, ça ne m'a pas gêné...mais le motif en V un peu plus, comme cette tendance à nous présenter systématiquement la fiche signalétique des personnages...Encore une fois, Gores se
sort bien d'un exercice assez casse-gueule. Mon avis penche donc pour le positif à propos de ce roman


jeanjean 27/01/2011 17:35



Il le fait peut-être trop systématiquement, c'est vrai, cela dit on a aussi droit à beaucoup de fiches signalétiqes chez Hammett. Le "motif en V", c'est au début de
Moisson rouge, je crois, ou peut-être Sang maudit, je ne sais plus...
A propos de Staalesen, il en sort un bientôt. Je crois que je vais passer mon tour pour celui-là.



Jean-Marc Laherrère 27/01/2011 09:39


Transmission de pensée ? Je viens juste de le commencer.

Juste après un véritable choc : Serena de Ron rash.


jeanjean 27/01/2011 11:50



Du bon, tu verras. Et d'ailleurs je vais aussi reprendre Serena, que j'avais mis de côté. @+



cynic63 26/01/2011 16:10


On est en gros d'accord...J'ai juste été gêné par quelques tics que je signale dans mon papier...Normalement, je dois aussi lire le Ace Atkins. @+


jeanjean 26/01/2011 17:13



ah oui, le fameux "motif en V" du visage de Spade ! Pour ce qui est des tics, j'aime bien l'éternelle cigarette roulée ou la fesse posée sur le bureau d'Effie
Perine...
Concernant Staalesen, j'avais lu quelque part qu'il était un grand fan de Chandler, mais c'est bien possible qu'il se soit aussi inspiré d'Hammett, qui sait.
@+



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