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4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 06:00

"Observant l'ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c'était précisément l'impression qu'il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s'il détournait le regard un instant, s'il l'oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s'il n'avait pas la volonté de l'avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu'à la seule volonté de Roy."


Sukkwan IslandSukkwan Island. Une île sauvage et déserte au sud-est de l'Alaska, seulement accessible par bateau ou hydravion. C'est là que débarquent un beau matin de juin Jim Fenn et son fils de 13 ans, pour y rester une année durant.
Roy vit en Californie avec sa mère et sa soeur. Jim est finalement parvenu à le convaincre de le suivre. Arguments : retour à la nature, authenticité, école de la vie. "La Frontière". "Pionnier". "Sauvage". Des mots glissés ça et là dans un récit qui nous renvoie immanquablement aux mythes américains - colons, Conquête... Pères fondateurs.


Après l'excitation passagère, la dure réalité : la radio ne fonctionne pas, le bois est mouillé, un ours dévaste leur chalet...
Le père propose, entreprend, organise, mais ne se montre guère à la hauteur. Il n'est pas préparé à survivre dans cet environnement, ni à éduquer son enfant. S'il donne le change durant la journée, enthousiaste et affairé, il pleure toutes les nuits, sombrant dans une profonde dépression. Couché près de lui, Roy redoute ses sanglots et ses maladroites confessions.

On assiste dès lors à une curieuse et troublante inversion des rôles : tandis que le père, veule, geignard, puéril, se vautre dans l'auto-apitoiement et reporte inconsciemment sur son fils sa propre lâcheté et ses obsessions, le gamin se montre étonnamment mature, responsable, sensé.
Mais à treize ans, on ne peut assumer à sa place les problèmes de son père, ni toujours comprendre son attitude.
"Il se demandait pourquoi ils étaient là, quand tout ce qui semblait importer à son père se trouvait ailleurs. (...) Il commençait à se demander si son père n'avait pas échoué à trouver une meilleure façon de vivre. Si tout cela n'était qu'un plan de secours et si Roy, lui aussi, ne faisait pas partie d'un immense désespoir qui collait à son père partout où il allait."


Bon an mal an, père et fils se préparent à passer l'hiver, emmagasinent nourriture et bois de chauffage. Les choses semblent mieux se passer, on sent même poindre une pointe de complicité et de chaleur réciproque entre les deux hommes.
Jusqu'à ce que, de façon aussi soudaine qu'insupportable, tout implose. La déflagration d'une phrase, quelques mots qui laissent abasourdi. A partir de là, une autre histoire commence, impossible à raconter sans livrer le noeud du récit. A vous de la découvrir.

Après avoir fait quelques recherches sur internet, j'ai appris que le père de David Vann s'est suicidé à l'âge de quarante ans ; un fait qui éclaire le roman d'un jour nouveau et explique beaucoup de choses (attention, ça ne veut pas dire que la fiction reprend la même trame...).


Vous projetiez de vous installer prochainement sur une île vierge de toute présence humaine ? Avec un proche peut-être ? Dans ce cas, Sukkwan Island risque de ralentir vos préparatifs...
Voici un roman qui ne manquera pas de vous mettre mal à l'aise, étant donné la relation (ou la non-relation, plutôt) bizarre voire malsaine entre les deux personnages (et décrite avec beaucoup de subtilité), qui fait naître une atmosphère particulièrement anxiogène, et encore renforcée par le lieu qui les entoure, nature coriace pleine d'une vie immuable, magnifique, intimidante - ruisseaux galets montagnes bêtes pluie froid neige forêts pas d'humain, si ce n'est deux solitudes mal partagées.


J'aurais aimé que Vann extirpe un peu plus le malaise du père, pour arrimer davantage un récit... comment dire... un peu vaporeux, et qui a tendance à se dissiper dans l'air froid du "pays du soleil de minuit".

Voilà ma seule réserve concernant cet excellent/terrifiant/dérangeant premier roman.


Sukkwan island / David Vann (Sukkwan Island, 2008, trad. de l'américain par Laura Derakinski. Gallmeister, Nature writing, 2010)

PS (05/01/09) : A l'occasion de son séjour en France pour la parution de son roman Sukkwan Island, David Vann rencontrera ses lecteurs à la librairie Atout Livre, 203 bis, avenue Daumesnil dans le 12ème arrondissement de Paris, le 22 janvier 2010 à partir de 19h30.

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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commentaires

Marie 20/12/2011 15:00

Jeanjean, je suis en pleine lecture de ce roman que tu m'as prêté... très dérangeant en effet, je ne m'attendais pas à ça. J'en suis à peu près à la moitié, l'ambiance est malsaine, je déteste le
personnage du père et surtout, je n'ai jamais été aussi contente de voir les embouteillages urbains, les gens, la ville, les lumières... toute cette nature est très angoissante ! En tout cas, c'est
prenant. Bon, je continue ma lecture et on en reparle devant une bonne bouteille !

jeanjean 21/12/2011 10:50



Salut Marie, content que ça te plaise. "J'en suis à peu près à la moitié" : et là... tout bascuuuuule... On en recause.



cynic63 03/02/2010 22:16


J'avais prévenu que j'allais être méchant...Plus sérieusement, je crois que je n'ai rien ressenti pour les personnages, à part pour le fils évidemment....Ca manque trop de "souffle" à mon goût et
l'afflux de détails m'a vraiment paru pénible (première partie surtout)


jeanjean 04/02/2010 11:58


Je vois ce que tu veux dire, et puis des fois ça ne passe pas. Pour ma part, c'est le dernier Winslow qui ne passe pas...


cynic63 03/02/2010 17:18


Bof, bof...Je m'attendais à bien mieux. Je vais même être méchant: "Beaucoup de bruit pour rien"...Ca m'a un peu gonflé toute cette première partie à jouer aux "boyscouts". Ca décolle dans la
deuxième pour retomber comme un soufflet...Mais encore une fois: je suis méchant....


jeanjean 03/02/2010 20:29


Je te trouve un peu sévère, mais bon c'est bien d'avoir d'autres avis plutôt qu'un "consensus mou" parfois. On dirait que c'est le sujet qui t'a gonflé. Pour ma part,
je continue de penser que c'est un bon roman, malgré ses quelques défauts, et même meilleur qu'il n'y paraît à première vue.
@+


pimprenelle 12/01/2010 07:14


En effet, la mort de son père n'est pas étrangère à ce roman, il suffit de voir la dédicace au début. Il a un nom étrangement ressemblant à celui de Jim...


jeanjean 12/01/2010 11:36


Ce qui est intéressant, je trouve, c'est qu'il inverse les rôles. Il y a une soirée "bloggueurs" la semaine prochaine avec l'auteur il me semble, chez
Gallmeister.


Emeraude 05/01/2010 20:59


j'avoue que j'aime bien quand ça dérange... et de toute façon c'est rare de lire des romans réjouissants!


jeanjean 06/01/2010 09:48


Tu devrais être servie, et plus encore avec un autre bouquin que je viens de finir, Père des mensonges de Brian Evenson : les déviances d'un curé pédophile
racontées à la première personne. L'auteur n'en rajoute pas dans la crudité, heureusement, mais s'applique à démonter un système. Ca fait froid dans le dos.


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