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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 00:00

Londres, 2013. Le Ministère de l'Intérieur a mis en place le "système Lombroso (1)" : une base de données confidentielle répertoriant, à partir d'une particularité génétique, des criminels sexuels potentiels. Affublés d'un nom de philosophe censé garantir leur anonymat, ils sont contraints de suivre un traitement censé juguler leur propension à la violence. Mais l'un d'eux, un certain Wittgenstein, en parvenant à contourner les barrières informatiques, s'est s'assigné une mission : les assassiner l'un après l'autre.


S'il est surtout connu pour sa Trilogie berlinoise, il serait dommage de réduire le britannique Philip Kerr aux seules aventures de Bernie Gunther. Comme en témoigne cette Enquête philosophique qui, à partir d'un schéma rebattu - le duel à distance entre une experte en criminologie et un tueur multiple - mêle astucieusement investigation policière et quête philosophique.  
   
Une enquête philosophiqueToutes deux "ont ceci de commun qu'elles partent du principe qu'il y a une vérité à découvrir. Notre activité est faite d'indices qu'il nous faut l'un comme l'autre rassembler pour reconstruire une image vraie de la réalité. Au coeur de nos entreprises respectives, il y a la recherche d'un sens, d'une vérité qui, pour une raison ou pour une autre, est demeurée cachée."

Au fil d'un récit par ailleurs remarquablement mené, s'intercalent les monologues du tueur exprimant ses humeurs et ses raisonnements ; s'interrogeant sur des notions philosophiques telles que la raison, l'éthique, les limites du langage et, en définitive, sur le concept du solipsisme (auquel s'est justement intéressé un certain... Ludwig Wittgenstein) qu'on peut résumer ainsi : il n'y a pas de réalité en dehors du sujet pensant et le monde autour de lui n'est qu'une représentation.

En
superposant habilement cette notion à la figure littéraire du tueur en série - dans la plupart des cas un sociopathe indifférent aux émotions d'autrui et réduisant le monde à sa simple volonté -, Kerr lui donne une véritable épaisseur psychologique, là où la quasi-totalité des polars du même type se vautrent dans le sensationnalisme et les poncifs les plus éculés.
   

Suprême paradoxe, alors qu'il est justement censé prémunir contre ce type d'individu, c'est le système Lombroso qui "crée" Wittgenstein, tel Frankenstein sa créature, et brouille ainsi les frontières morales qu'il avait "biologiquement" tracées entre le bien et le mal.

C'est là l'autre versant du roman, qui souligne la non-concomitance entre progrès technologique (systèmes de fichage, réalité virtuelle...) et progrès moral. Paru en 1992, il anticipe avec beaucoup d'à-propos les dérives sécuritaires à l'oeuvre au Royaume-Uni (2), en décrivant une société cruelle et aveuglément répressive - le "coma punitif" a remplacé la peine carcérale -, par ailleurs exclusivement basée sur la responsabilité individuelle et faisant fi du déterminisme socio-économique.
Au bout de cette logique se situe naturellement la dictature eugéniste ainsi que la ruine des institutions (médias, politique, université, santé publique, justice...) - c'est le cynisme du Ministre, c'est la bêtise crasse du gardien de prison, c'est l'acharnement du journaliste commentant la mort d'un criminel, c'est la compromission du recteur..., autant de détails qui brossent à petites touches le portrait d'une civilisation en danger.



Last but not least
, l'auteur s'autorise quelques savoureuses parenthèses concernant l'esthétique du crime, le folklore du "meurtre hollywoodien" largement répandu dans la littérature policière(3) ou la phénoménologie de la lecture, aménageant au passage quelques paliers de décompression humoristiques ("Il semblait avoir une prédilection pour les préraphaélites, ce qui en soi est une raison suffisante pour tuer n'importe qui").
 

A la fois brillant et intellectuellement stimulant, Une enquête philosophique est aussi un roman exigeant, parfois ardu. Il déroutera peut-être les inconditionnels du thriller "pop-corn", qui auraient tort pourtant de s'en priver. Qui sait, il pourrait même vous réconcilier avec la philosophie si, comme c'est mon cas, l'enseignement scolaire vous en avait éloigné.


Une enquête philosophique / Philip Kerr (A Philosophical Investigation, 1992, trad. de l'anglais par Claude Demanuelli. Seuil, 2004 ; rééd. Editions du Masque, Grands formats, 2011)



(1) médecin et théoricien italien, Cesare Lombroso (1835-1909) développa l'idée selon laquelle les comportements criminels seraient innés, et même repérables grâce à certaines caractéristiques physiques (bras trop longs, forme du crâne...). Ses travaux connurent un grand retentissement dans le domaine de la criminologie.

(2) il faut dire que le Royaume-Uni s'est illustré très tôt en matière de politique sécuritaire, concernant la vidéo-surveillance par exemple.

(3) "La plupart de ses livres avaient des couvertures vulgaires et relataient d'invraisemblables histoires de meurtres, d'un intérêt limité, avec des enquêtes menées soit par des femmes toujours prêtes à plaisanter, soit par des inspecteurs grands buveurs de bières, dont la vie n'était qu'une suite de passe-temps excentriques, de badinages romantiques, d'aventures à l'étranger, de rencontres avec des méchants aux manières onctueuses, d'observations brillantes et de happy-end édifiants."

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Published by jeanjean - dans grande-bretagne
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commentaires

Emeraude 12/09/2011 11:31


Entièrement d'accord avec toi sur tous les points ! Un très bon polar, original, bien mené... Et effectivement très différent de la trilogie berlinoise... Meilleur ? Difficile à dire... mais je
pencherai peut être pour un "oui, c'est meilleur, même si ce n'est pas vraiment comparable..."


jeanjean 12/09/2011 21:04



Difficile de comparer des romans si différents, après c'est je pense une question de sensibilité personnelle, et aussi du "moment" où on le lit. Faudrait jeter un
oeil aussi sur ses romans jeunesse, tiens. @+



la petite souris 11/09/2011 17:36


un des meilleurs bouquins lus cette année ! je n'ai pas encore eu le temps de lire la trilogie, j'ignore si ce roman est meilleur que ceux qui ont fait sa notoriété, mais d'un , ca donne bigrement
envie de la lire, de deux,il me tarde déjà le suivant! Très bon billet en tout cas qui souligne bien l'interêt qu'il y a à lire celui ci. Amitiés


jeanjean 11/09/2011 21:21



La trilogie est très différente, fait une plus large part à l'humour, avec un léger parfum de polar hard-boiled aussi. Deux romans ont suivi (La mort entre
autres, Une douce flamme), je ne sais pas ce qu'ils sont du même niveau. Amicalement.



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