Un maniaque qui
kidnappe et torture des enfants.
Un flic intuitif, taciturne, hanté par son passé
Une ambiance urbaine crépusculaire…
Voilà quelques ingrédients du roman de Mark Henshaw et John Clanchy, qui avaient déjà mis en scène l’inspecteur Salomon Glass dans Si Dieu dort.
Du « réchauffé », me direz-vous, la vieille recette d’un énième « trileur » calibré, compassé, commun, encore alourdi par des
personnages caricaturaux.
Et pourtant…
Alors que le
« thriller psychologique » devient un argument marketing bien souvent galvaudé, ce tandem d’auteurs parvient à transcender les poncifs du genre, sans surenchère morbide, pour nous
livrer un polar redoutable, à l'atmosphère lourde, hypnotique, exerçant sur le lecteur une véritable emprise .
Amy Gardner, neuf ans, a été enlevée. Ses parents reçoivent bientôt une boite contenant... sa lèvre inférieure. L’inspecteur Glass s’y attendait : en neuf mois, c'est le quatrième cas de ce
genre. A chaque fois, le ravisseur mutile sa victime et propose un marché à la mère : sa vie contre celle de son enfant. Deux d'entre elles se sont déjà suicidées.
Bientôt Salomon Glass découvre qu’il fait lui aussi partie du jeu.
Le personnage de l’inspecteur Glass est particulièrement réussi. Il s’agit d’un être mystérieux, au charme ambigu, à l’égard
duquel ses collègues éprouvent une fascination mêlée d‘une certaine appréhension. Un homme habitué à la présence des démons et qui dissimule des abîmes de noirceur et de mélancolie. Un flic
saturnien… dont l’enquête s’apparente à une quête métaphysique..
Si le suspense, savamment distillé, est au rendez-vous, c’est la (brillante et subtile) trame psychologique qui donne à ce roman sa force et son
originalité.
L’art de l’ellipse, le style épuré, jamais démonstratif du récit nous entraînent jusqu’aux tréfonds de la
psyché humaine, acculant le lecteur contre ses propres barrières morales, le confrontant à son voyeurisme latent…
Si les deux auteurs sont australiens, l’intrigue se déroule dans une ville américaine, non nommée, un lieu anonyme, poisseux, qui rajoute encore au
malaise et à la force d’attraction qu’exerce le roman.
Bref, un véritable tour de force littéraire doublé d’un roman captivant, susceptible de plaire aux amateurs les plus exigeants comme
au grand public. Une petite musique inquiétante, entêtante, qui résonne bien après le roman achevé.
P.S : à signaler, en parlant de polars « à quatre mains », la réédition prochaine de deux romans du tandem Sjöwall &
Wahlöö (qui a inspiré de nombreux auteurs nordiques) : Roseanna et L’Homme qui partit en fumée (à paraître début avril chez
Rivages-Noir). Une bonne nouvelle, puisque la totalité de leurs romans sont aujourd’hui épuisés en France.
L’ombre de la chute / Mark Henshaw & John Clanchy (Bourgois, 2008)
