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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 00:00

J'ai déjà eu l'occasion de vous dire du bien de Sébastien Gendron et de son Tri sélectif des ordures, un petit bijou de loufoquerie. Plus déjanté encore, c'est possible, et ça s'appelle Taxi, Take off & Landing. Attachez votre ceinture, rangez votre tablette et relevez votre dossier, le vol risque d'être perturbé.


Taxi, Take off & LandingHector Malbarr est en train d'admirer le parquet en bois marqueté du VIP Lounge de l'aéroport de Copenhague, quand arrive sur lui une vraie "bombe thermonucléaire",  "prodigieusement décolletée, outrageusement culottée, pornographiquement roulée".

Impossible de résister, malgré le signal d'alarme "danger" qui se met à clignoter. Oubliée l'insignifiante Glenda avec laquelle il s'apprêtait à convoler, Hector est prêt à suivre la plantureuse Angie jusqu'au bout du monde.

C'est justement là qu'ils vont : une île perdue des Caraïbes, où il fait connaissance avec une jeune femme de chambre pas farouche pour deux sous, un majordome doublemétrique en "costume short blanc" et l'hôte de ces lieux, un pastiche du Docteur No qui pense avoir kidnappé le fils de son ennemi juré, un célèbre agent secret de sa Majesté.

S'ensuivent moult péripéties, carabistouilles et mésaventures, un beau merdier pour ce nigaud d'Hector qui ne comprend pas la moitié du quart de ce qui lui tombe dessus, à commencer par ce drôle de nom dont on l'affuble : Jean Bond. "François Perrin" lui sierait mieux, soit dit en passant.

Tout va aller de mal en pis, de baffes en situations désespérées, jusqu'au spectacle pyrotechnique final, sobrement intitulé :"L'attaque des Ninjas- noirs contre Ramirez-le-terrible et ses Pue-la-sueur" !


Un peu de légèreté dans un monde de...
Vous l'avez compris, on est en plein délire, alors laissez-vous aller et profitez à plein de ce petit polar parodique et pétaradant truffé de références. Des scènes d'action dignes du Magnifique (rappelez-vous, Belmondo...), un méchant dont on entend d'ici le rire sardonique, une ambiance de série B qui lorgnerait vers le Z, avec rebondissements invraisemblables et effets spéciaux en carton-pâte.

Mais qu'est-ce qu'on se marre ! Surtout que l'auteur en remet une couche à chaque fois, qu'il a le verbe facile et quelques bons mots en stock. Le sens de l'équilibre aussi : il en faut dans cet exercice risqué du pastiche, ce fil tendu entre le "trop" et le "trop peu". Gendron a trouvé le ton et la mesure, et nous emmène jusqu'au bout sans qu'on se lasse de ses hénaurrrrrmes blagues !




Profitez-en aussi pour jeter un oeil sur le blog créé pour l'occasion. On reste dans la déconnade, bien-sûr, avec par exemple un fascinant making-off sur l'exigeant et mystérieux travail de l'écrivain (sic), ou la bande-annonce du livre, qui ferait passer les films de Steven Seagal pour du Woody Allen...
 



Maintenant,  passez donc au bouquin, et amusez-vous bien !


Taxi, Take off & Landing / Sébastien Gendron (Baleine, 2010)

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 00:00

Aujourd'hui, jour de grève et de "perturbations" dans les transports ferroviaires, il y a de fortes chances pour qu'en allumant la radio ou la télévision, on entende tout un tas de commentaires acerbes et offusqués, parmi lesquels le désormais fameux "On est pris en otage !". 
Eh bien, croyez-le ou non, c'est exactement ce qui vient de m'arriver, dans un petit train roulant paisiblement à travers la Patagonie et attaqué subitement par deux peones armés jusqu'aux dents.

Après Le Gros, le Français et la Souris et Les morts perdent toujours leurs chaussures, voici le troisième roman publié en France de l'argentin Raúl Argemi, qui n'a rien perdu de sa verve ni de sa fantaisie.


PatagoniaGenaro, ancien conducteur de métro à Buenos Aires licencié suite à la privatisation de la ligne, et Haroldo, un ex-marin, s'apprêtent à prendre la "Trochita", ce petit train argentin qui parcourt sans relâche et à faible allure la Patagonie sur des milliers de kilomètres.
Ils ont troqué leurs noms pour ceux de célèbres bandits, Juan Bautista Bairoletto et Butch Cassidy - dont Haroldo revendique un vague lien de parenté. Leur plan est simple et "froidement calculé" : libérer Beto, le frère de ce dernier, qui doit monter dans le train un peu plus loin et sous escorte policière.

Sauf que leur plan ne vaut pas tripette, que l'Argentine d'aujourd'hui n'est pas le Far West, et que nos deux desperados sont aussi méchants et dangereux qu'un pistolet à eau déchargé !

Le train compte deux wagons, un fourgon de queue et bien peu de voyageurs : un couple d'âge mûr, une jeune indienne sur le point d'accoucher, une bande de touristes européens et les deux cheminots, pas impressionnés le moins du monde quand Bairoletto leur collera sa pétoire sous le nez.


Après quelques instants de frayeur et de perplexité, voilà que nos otages prennent fait et cause pour les deux bandits qui n'en demandaient pas tant, bien qu'ils ne soient pas insensibles, par ailleurs, aux charmes de quelques dames. 
Et c'est parti pour une folle équipée, où nos deux compères preneurs d'otages vont successivement être débordés par la fibre contestataire des touristes, jouer une mémorable partie de football entre l'Argentine et le "reste du Monde" aux cris de "Maradooo...na, Maradooo...na !", se prêter plus ou moins à la ridicule mise en scène d'un faux-jeton de sénateur en campagne présidentielle... Autant de péripéties (abracadabrantesques, j'ai envie de dire) ponctuées par les sursauts de conscience d'un Beto apathique qui ne se réveille que pour se lancer dans de grandes exhortations internationalistes !




Quel plaisir de voyager à travers l'immense Patagonie avec cette bande d'énergumènes gentiment azimutés et irrémédiablement attachants, de profiter un peu de la chaleur du wagon, de partager pour quelques heures leurs aventures, leur camaraderie, leur naïveté et leurs (dés)illusions.

Servi par une écriture limpide et beaucoup d'humour (et un fond de tristesse aussi, comme un sourire désabusé), Patagonia Tchou-Tchou est aussi et surtout une ode à la fraternité, ainsi qu'un hommage à la Patagonie et au petit peuple argentin, fier, besogneux, généreux surtout, à tous ces paisanos exploités et broyés par un capitalisme aveugle.



Tout à l'heure, je prendrai un autre train pour aller arpenter le bitume, en compagnie de milliers d'autres. Et ce soir, à la télévision ou la radio, on entendra peut-être cette même rengaine : "toujours les mêmes, marre d'être pris en otages !" Alors je penserai à ce petit train patagonien - disparu aujourd'hui car non rentable -, et à tous ces gens, partout et de tous temps, pris en otages eux, par les seuls intérêts comptables.

Salut camarade, et n'oublie pas de prendre la "Trochita" !



Patagonia Tchou-Tchou / Raul Argemi (Patagonia Chu Chu, 2005, trad. de l'espagnol (Argentine) par Jean-François Gérault. Rivages/Noir, 2010)

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15 octobre 2010 5 15 /10 /octobre /2010 00:00

Carlos Salem était présent à Toulouse le week-end dernier pour le festival des littératures policières. Il a fait tatouer sur son avant-bras le titre de son premier roman, il porte le bouc, la moustache et un bandeau sur la tête. Comme ça, il ressemble à un pirate. Probablement un rêve de gosse, qu'il prête d'ailleurs à Juan Juan Perez, son personnage de Nager sans se mouiller.


Nager sans se mouillerDans la "vie civile", Juan est un petit employé timoré et sans relief, quadragénaire et divorcé. En réalité, Juan est Numéro Trois, un tueur à gages, très doué par dessus le marché.
Alors qu'il s'apprête à emmener ses enfants en vacances sur la côte, on lui confie un contrat, et voilà comment il se retrouve dans un camp naturiste, avec pour cible... son ex-femme !

Dit comme ça, ça ressemble à une grosse blague et on se dit qu'on va bien rigoler. Et on rigole, pas de doute là-dessus, mais pas seulement.

"Vous, Juan, confronté à une situation inconfortable comme celle que vous vivez et à un âge que j'envie mais qui est pétri de doutes, au lieu de simplement réfléchir à ce qui vous arrive, vous écrivez une histoire. Dans votre tête, mais vous l'écrivez. Et il y a tout dedans : la culpabilité, votre mariage détruit, la séparation d'avec vos enfants, et même la perspective d'un nouvel amour qui serait votre rédemption. Le reste, le métier de tueur à gages, la trame de l'intrigue, vous sert à ne pas trop vous attarder sur une réalité qui se peint toujours, toujours en gris."

Tout est dit.



Salem fait le zouave, multiplie les scènes rocambolesques et les rebondissements pas toujours très vraisemblants ("Et le pire c'est que tout colle, dit l'un des personnages, qui rajoute : mais si j'avais écrit quelque chose comme ça dans un de mes romans, la critique m'aurait fracassé pour cause d'invraisemblance." !), s'amuse avec des gadjets "jamesbondiens".

Mais derrière la blague et le marivaudage, et avec une façon bien à lui de mettre du sérieux dans le burlesque ou du badin dans le sentencieux, comme vous voulez, il se montre plus intime, se met à nu - c'est le cas de le dire -, pour nous parler de lui, de nous, des choses de la vie, tout simplement.
L'amour filial, la figure paternelle, le sexe, les amours perdues, la vie qui passe et qu'on ne "peut lire qu'une fois", les masques et les personnages que nous nous fabriquons, nos petites lâchetés, nos erreurs, nos remords, nos tentatives de bonheur et tout ce qui nous reste à vivre pourvu qu'on s'en donne la peine.
Quand même, on ne peut pas éternellement "nager sans se mouiller", vivre sans prendre de risques, aimer sans s'abandonner...

"Toi, tu aimes nager mais pas te mouiller, me disait toujours le vieux Numéro Trois. Tant que ça fonctionne, mon gars, il n'y a pas de problème. Le problème c'est qu'un jour ça risque de ne plus marcher et il faudra t'assumer, te demander qui tu es. Personne n'y échappe."

Incroyable d'ailleurs cette faculté de jongler sur des registres si différents, quand tant d'autres auteurs auraient fini par perdre pied et se noyer dans un magma confus.


On trouve encore beaucoup de trouvailles savoureuses dans ce polar, comme cet hommage au maître sicilien Andrea Camilleri, ici dans le rôle d'un sage grand-père, comme ce clin d'oeil au roman d'un certain... Carlos Salem ("Il m'a plu, mais je me suis dit que l'auteur devait être un peu fêlé" !), comme ces petites mises en abîme entre réalité et fiction...



Un très beau et bon roman, je ne peux pas dire mieux, qui déborde de vie, qui vous emporte et vous tient en haleine, qui vous amuse, vous bouscule et vous émeut comme l'étreinte un peu gauche d'un vieux copain, tiens. Il y a tout cela à la fois dans Nager sans se mouiller.

Alors un seul conseil : inutile de vous mouiller timidement les orteils ou d'y rentrer à pas de loup, plongez-y d'un coup, tête la première. Vous en ressortirez revigoré.


Quant à moi, il ne me reste plus qu'à effectuer un Aller simple - il vient d'ailleurs d'être réédité en poche.


Nager sans se mouiller / Carlos Salem (Matar y guardar la ropa, 2008, trad. de l'espagnol par Danielle Schramm. Actes noirs, 2010)

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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 12:40

A vos kiosques. Le n° 108 de la revue 813 vient de sortir. Un numéro spécial, à conserver, à écorner, à picorer, un numéro consacré aux 100 polars préférés de l'association.

Ce projet a été initié l'année dernière par Jean-Marc Laherrère : suite à la parution du Guide des 100 polars incontournables d'Hélène Amalric en 2008, il a eu l'idée d'établir une autre liste, en sollicitant les membres de l'association 813, des amoureux du polar sous toutes ses formes.

Résultat des votes : "1118 auteurs cités (...), des milliers de titres évoqués. Pour arriver à cette synthèse de 100 titres et auteurs à lire ou à découvrir."

813 Top 100

100 titres, 100 auteurs, 40 chroniqueurs environ - "universitaires, écrivains, traducteurs, spécialistes reconnus ou simples lecteurs" (dont votre serviteur, qui s'est acquitté de ses p'tits exercices avec plaisir, à défaut d'une rigoureuse ponctualité) - pour 1 numéro particulièrement soigné et bien-sûr bourré d'idées de lecture.

Pour chaque notice (assez courte, 4000 signes pour les 10 premiers titres, 2000 pour les autres), vous avez un rappel de l'intrigue et un avis personnel, voire un mot sur l'auteur. Et comme le dit Jean-Marc : "Les fiches sont savantes, drôles, émouvantes, admiratives, descriptives, analytiques... Elles sont toujours passionnées."

Une sélection qui recouvre toutes les littératures policières, énigme, thriller, noir, policier... On y trouve des anciens (E. Gaboriau, M. Leblanc, G. Leroux, Conan Doyle...), des modernes (M. Malte, C. Ferey, D. Manotti, J. Ellroy...), des jalons (JP Manchette, P. Highsmith, Simenon...), des durs-à-cuire (Hammett, Chandler, Latimer, Burnett...), des cérébraux (A. Christie, E. Queen...), des procéduraux (McBain, Harvey, Mankell...), et j'en passe...

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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 09:15

... un peu fatigué (un conseil : prenez plutôt couchette que siègle incliné, surtout quand vous vous retrouvez à côté d'un gaillard d'1,90m-120kg...) mais surtout, très content !

Un week-end bien rempli, donc. Déjà, j'ai découvert Toulouse, où je n'avais jamais mis les pieds. Un peu de tourisme, donc, et quelques déambulations bien agréables dans les ruelles et au bord du fleuve. Mais je me rappellerai surtout le début de la visite : samedi matin très tôt, il fait nuit, je sors de la gare et j'enquille vers le centre-ville. Une longue rue, et "une surprise à chaque pas" comme on dit dans le Lot : bagarre, cris, prostituées qui commencent (ou finissent ?) leur journée/leur nuit, et des gargotes déjà ouvertes qui turbinent déjà et où des gars patibulaires mais presque, comme disait qui-vous-savez, viennent se fournir en "grecs" et en 8/6 à 7h du mat'. Le p'tit déj' du champion, quoi ! Plus tard, on m'a appris que la rue Bayard était réputée pour, disons, son exubérance.


Mais causons plutôt du festival (enfin le mien, parce que je ne vais pas vous raconter le programme, eh non, fallait venir !!). Pour moi, c'était d'abord l'occasion de mettre des visages et des voix derrières des "@".
Je pense à Jean-Marc, ainsi qu'à Manu. A l'intarrissable et enthousiaste Fred Prilleux. Salut à vous trois ! A Lilas et à Marie-Claire (merci pour le taxi !), qui travaillent respectivement chez Fayard et au Seuil. Aux deux compères de la Noir'Rôde. A plusieurs ziens et ziennes, comprenez adhérent(e)s de l'association 813, dont le Président, Hervé Delouche. A Michel Gueorguieff, "Monsieur Frontignan". A Claude Mesplède, bien-sûr, qui a régalé l'assemblée d'anecdotes et de blagues.

C'était aussi l'occasion de revoir Marc Villard et Dominique Manotti, de prendre le temps de causer, de polar ou d'autre chose, d'ailleurs. De chouettes moments.

C'était l'occasion de discuter avec un tas d'auteurs : Gianrico Carofiglio, Hervé Le Corre, Pascal Dessaint, Jan Thirion, Malika Ferdjoukh, Emmanuelle Urien... Préparez-vous à ce que je vous reparle d'eux et de leurs livres dans les semaines et les mois qui viennent, d'ailleurs !

C'était bien-sûr l'occasion de voir des débats et des tables rondes (sans oublier les très belles planches du dessinateur Jean-Christophe Chauzy, celles de La vie de ma mère ou de La guitare de Bo Diddley).
Celui sur le polar italien, par exemple, un peu fouillis mais avec une belle brochette d'auteurs (dont le grand Loriano Machiavelli) qui n'étaient pas forcément d'accord entre eux, ce qui n'était que plus intéressant.
Celle sur la Série noire, avec les "nouveaux" auteurs français de la collection, Ingrid Astier, Marin Ledun et DOA. Bien aimé ce dernier, sa façon simple et modeste de parler de ses bouquins, sans se prendre pour un autre. A propos, il vient de finir un roman écrit à quatre mains avec Dominique Manotti : L'honorable société (et non il ne s'agit pas de la mafia) devrait paraître début 2011 et tient aussi du "roman d'aventures" m'a dit Dominique. Hâte de voir ça.

C'était l'occasion enfin de revoir un vieil ami "exilé" en Arriège, salut Alex, salut Vaness' !


Bref, c'était beaucoup d'occasions à saisir, et surtout beaucoup, beaucoup de plaisir, vous l'aurez compris.

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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 00:00

Demi-sel : n.m. Individu qui se croit affranchi mais qui n'est pas respecté par les affranchis. (Dictionnaire du français argotique et populaire, F. Caradec, ed. Larousse)


Demi-selDepuis qu'il a frayé avec des gangsters et tué l'un d'eux, Balthazar vit cloîtré dans sa turne, à Levallois. En bas de chez lui, une silhouette dans l'ombre d'une porte cochère. Balthazar tourne comme un fauve en cage, il prend peur, attrape son arme et tire sur l'homme avant de s'enfuir.

Traqué, désemparé, Balthazar erre dans Panam, de Pigalle à la Butte, de l'avenue de Clichy à Barbès, dérive lentement dans les rues froides et martelées de pluie, échoue au zinc de bistrots crasseux, croisant d'autres naufragés de la vie, qui arpentent le bitume parisien comme "ces chiens chassés qui s'en vont au trot et qui maintiennent leur allure jusqu'à ce qu"ils crèvent".

Bientôt ça défouraille aux quatre coins de la capitale, et on se met à ramasser des corps "le nez dans le ruisseau et le raisinné en débandade". La bande à Scipioni est sur les dents, et les flics ne vont pas tarder à rentrer dans la ronde.


Balthazar, lui, continue de marcher, sans but, sans échappatoire, le Mauser en poche et le doigt dans l'engrenage. Tout est joué et perdu d'avance maintenant, c'est le destin qui bat les cartes.

Et toujours ces nuits sombres, ce Paris glauque tout empesé de brouillard et de bruine, cette flotte qui dégringole sur les pavés, dégouline comme un mauvais présage sur les épaules de Balthazar.



D'une écriture fluide, avec un langage fleuri et argotique qui fleure bon le Paris de l'après-guerre et des bas-fonds, André Héléna a écrit un de ces romans noirs sans issue, à la mécanique impeccable, où le sort s'acharne
sur les poissards ; un de ces textes à la fois durs et émouvants, plein d'affection virile pour les paumés, les faibles, les sans-grades.

Espérons que cette réédition du Demi-sel - un des 10 volets du cycle des Compagnons du destin - sorte un peu André Héléna de l'anonymat dans lequel ce stakhanoviste du polar (environ 200 romans à son actif !) a vécu et dans lequel il est mort en 1972, après une vie de galères et d'échecs éditoriaux.

Enfin, j'ai assez râlé la dernière fois pour ne pas cette fois saluer le travail éditorial de Plon, qui inclue une chouette préface d'un autre grand bonhomme, Léo Malet.
Et en parlant de poisse, tiens, voilà ce qu'il raconte à propos de son confrère : "Chaque fois que je le rencontrais, il débordait d'extraordinaires projets. Il allait entreprendre une série. C'était l'homme des séries. Toujours avortées d'ailleurs. La seule série qu'il connut vraiment, ce fut malheureusement, la série noire, la vraie, celle qui vous englue de la tête aux pieds..."


Le Demi-sel / André Héléna (Fanval, 1952. Plon, Noir rétro, 2010)

 



On se retrouve dans quelques jours, puisque ce week-end, j'aurai le plaisir d'être . Peut-être aura-t-on l'occasion, qui sait, de se croiser là-bas...

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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 00:00

Après Ping-pong et Tohu-bohu, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard nous redonnent de leurs nouvelles avec Zigzag.

Dans les deux premiers recueils, les deux compères du roman noir se répondaient du tac au tac - chacun poursuivant/ s'intercalant/modifiant le texte de l'autre. Cette fois, chacun a dressé une liste de 10 thèmes lui tenant à coeur et les a confiés à l'autre.


ZigzagPouy a donc hérité de Villard : le football, Barbès, la vie de famille, les immigrés, les flics pourris, les tueurs à gages, le jazz, la drogue, les éducateurs, les Halles.
Et Villard a hérité de Pouy : le vélo, la Bretagne, le cinéma expérimental, les libertaires, les citations philosophiques, la vache, le rock, la peinture, le train, la patate.

Et c'est parti pour 20 histoires courtes, 20 figures acrobatiques, et un numéro bien rôdé où chacun retombe finalement sur ses pieds (ou sur ceux de l'autre, quand ils se chamaillent ou se titillent à distance !). Ça a l'air simple, comme ça, tellement facile, comme quand on voit un numéro d'équilibristes ou de trapézistes. Seule différence : ici on attend la chute avec impatience, surtout quand les deux complices pratiquent si bien l'art du contrepied.

20 p'tits moments de plaisir en tout cas, et le plaisir de ces deux-là est communicatif, qui rivalisent d'audace, de malice, d'humour vache, d'irrévérence, de dérision (et d'auto-dérision).



Alors, je ne vais pas vous dire que toutes les nouvelles sont des chefs d'oeuvre, non, mais (pour rebondir sur les noix de cajou de Jean-Marc, qui a bien raison), certaines valent leur pesant de cacahuètes.

Je pense au match de la dernière chance, où un supporter du PSG, perché en haut d'un immeuble près du Parc des princes, menace de se jeter dans le vide si son équipe ne remporte pas la partie !

Ou aux envolées anarcho-libertaires d'un pochard philosophe devant un public de flics, dans Dégrisement.

Ou au choix cornélien demandé aux gosses durant le traditionnel repas de famille dominical, et des parents qu'ont "un truc important" à leur dire, et des gosses qui n'en peuvent plus de bouffer du gigot-haricot...

Ou à ce western breton dans lequel un recouvreur de dettes découvre un cadavre dans le coffre d'une bagnole qu'il vient de récupérer.

Ou à Gabriel roule sa caisse, où on croise le Poulpe, qui a toujours le chic pour se fourrer où il faut pas.


Ce qui est rigolo, aussi, c'est qu'on reconnaît toujours le Pouy derrière le Villard, et inversement, chacun apportant sa touche personnelle, son style, voire ses propres thèmes. Et c'est comme ça qu'on trouve un peu de rock dans le jazz, un peu de jazz dans le rock, un peu de peinture aux Halles, de la drogue dans la patate, des immigrés lisant des citations philosophiques, et j'en passe...



...et voilà qu'on arrive déjà à la fin du bouquin, en se demandant ce que ces deux-là vont bien pouvoir nous concocter la prochaine fois.



Zigzag / Marc Villard, Jean-Bernard Pouy (Rivages/Noir, 2010)

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 00:00

On a tellement l'habitude de voir "Serge Quadruppani" après la mention "traduit de l'italien par" qu'on en oublierait presque que le traducteur de Camilleri, Evangelisti ou De Cataldo est aussi l'auteur d'excellents romans noirs. Saturne, le dernier en date, ne déroge pas à la règle.



SaturneCe jour-là, Aldo, flic à la retraite, fait une sieste réparatrice "sous un olivier, dans un grand désordre de racines rugueuses", en compagnie d'un chat, d'un âne, d'un lapin et d'un chien.

Ce jour-là, Maria et Giovanna, Roberto et Frédérique, Domenico, Rita et leurs deux enfants sont venus, parmi tant d'autres, prendre les eaux à Saturnia, des thermes situés dans la campagne toscane.

Ils vont perdre une femme, une maîtresse, une mère : ce jour-là, un homme armé fait irruption dans l'établissement et abat froidement trois personnes avant de s'enfuir.

Ce jour-là, un détective français présent sur place pour une affaire d'adultère a filmé les lieux avant la fusillade. Il est bientôt engagé par les proches des victimes et... le tueur à gages - "un rebondissement comme aucun auteur de polar sérieux n'aurait osé inventer" !

La cavalerie débarque, branle-bas de combat : Ministre, policiers, carabiniers, responsables des différents services de la sécurité intérieure accompagnés de leurs éternelles rivalités. Un document laissé par l'assassin mène tout droit à la piste Al Qaïda. Une piste un peu trop balisée pour la commissaire Simona Tavianello, qui a hérité de l'enquête. Dès le début, elle a d'ailleurs la désagréable impression d'être menée par le bout du nez, comme si on avait intérêt à ce que cette histoire rejoigne très rapidement le long cortège d'affaires jamais véritablement élucidées de l'histoire italienne.
 

On comprend rapidement que cette affaire dépasse le commun des mortels, pour atteindre les hautes sphères, comme on dit. Il est question d'"hedge-fund", de "subprimes", de crise financière et d'enjeux colossaux ; il est question des intérêts parfois confluents des mafias et des multinationales, qu'on n'arrive plus vraiment à distinguer les unes des autres, soit dit en passant ; il est question du rôle opaque joué par des hommes d'affaires et des intermédiaires.
Il est question d'un système économique qui se nourrit de ce qu'il produit, comme le dieu Saturne dévorant ses enfants.




Vous vous attendez à un thriller qui démonterait un à un les ressorts d'un complot mondialisé, pour nous livrer sur un plateau (disons celui de la Justice) les noms des responsables ? Perdu.

Les parasites, il les laisse s'entre-zigouiller et, plutôt que de démonter laborieusement les rouages de quelque service secret ou de la finance mondiale, Quadruppani se pose en quidam moyen (qui est toujours le dindon de la farce, au bout du compte), près de ses personnages, et nous livre simplement sa vision du monde et de l'époque.
Qui ne prêtent pas vraiment à rire, d'accord, mais ce n'est pas une raison pour se morfondre, semble-t-il nous dire, en maniant à merveille l'humour (cette"politesse du désespoir" comme disait je-ne-sais-plus-qui) et l'ironie - tendre ou féroce -, sans oublier cette pointe d'épicurisme et de cocasserie qui donne tout son sel et sa vigueur au roman.
En prime, on a même droit à une entrevue avec le "Maestro" Andrea Camilleri !



Et quand l'un de ses personnages se dit : "... car la littérature disposait de plus de moyens que le journalisme ou l'enquête policière pour dire la vérité d'une époque. Quant à savoir si les littérateurs savaient s'emparer de ces moyens, c'était une autre histoire", de notre côté on se dit, à lire ce roman plein d'esprit et fichtrement bien écrit, que Quadruppani fait partie de ceux-là.


Saturne / Serge Quadruppani (Ed. du Masque, Grands formats, 2010)

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 00:00
Le polar explore les marges, entend-on souvent. On ne saurait mieux dire à propos de Moi comme les chiens, premier roman signé Sophie Di Ricci, 27 ans au compteur.

C'est l'histoire d'Alan, Hibou, Mickey, Bouboule, de quelques paumés qui ont dérivé aux périphéries de la ville, terrains vagues, boulevards muets, entrepôts déserts, immeubles crasseux. C'est une histoire de corps à louer et de jeunesse abîmée. C'est une histoire de mecs entre mecs. C'est une histoire d'amour et de vengeance. Une belle et triste et violente histoire, en somme.


Moi comme les chiensÇa fait déjà quelques années que Willy s'est barré de chez lui. Depuis, il se fait appeler Alan. Il a vingt ans, une jolie gueule, des rêves plein la tête et pas grand chose en poche. Des années "à errer de fast-foods en pubs, de mecs en mecs, de taudis en squats".

Il vient de rencontrer Mickey et Bouboule, de jeunes toxicos qui se prostituent au bord de la ville pour se payer leur prochain shoot. Sa beauté juvénile attire le chaland, il leur tient compagnie, avant de monter lui-même avec les michetons.

Un type passe tous les soirs, il reste dans sa bagnole, il les surveille. Jusqu'au jour où il tire Alan d'un sale guêpier. On raconte que c'est un ancien du grand banditisme, que c'est un tueur.
Une relation très forte se noue entre le gamin et "Hibou", deux fois son âge et fatigué de tout. Deux paumés qui s'apprivoisent, avec du sexe, des illusions et une tendresse abrupte. On ne sait jamais si Hibou va étreindre son protégé ou lui coller deux balles. Ils restent des journées enfermés, seuls, tous les deux. Dehors c'est dangereux.   



On rentre la tête la première dans ce récit, découpé en scènes-chapitres assez courts, rapides, qui dégringolent jusqu'au fracas final. Le choc est frontal. Sophie Di Ricci ne tourne pas autour du pot, d'ailleurs. Aucune esthétique du malheur et de la dèche là-dedans. Elle n'en rajoute pas non plus, elle n'en fait pas des tonnes, ne biseaute pas ses phrases pour faire du style, mais trouve les mots et des dialogues qui sonnent juste, et ne se gêne pas pour appeller un chien un... pardon, un chat un chat.

C'est cru, brutal, pathétique parfois. Mais glauque, non, pas vraiment. Parce qu'on y trouve une belle dose d'insolence et d'énergie, de la sensualité et de doux abandons, parce qu'on y trouve des êtres pas encore complètement bousillés qui font encore la nique à la mort, au moins pour un temps.
Et puis il y a Alan, avec sa fragilité, sa morgue, sa naïveté, la façon dont il se livre et bouffe la vie avec toute sa maladresse et son envie. Ses fringues à la mode et ses disques de punk/rock, ses envies d'ailleurs qu'il n'atteindra jamais. 


Un roman qui secoue, beau et sombre comme une chanson de Mano Solo.



Moi comme les chiens / Sophie Di Ricci (Moisson Rouge, 2010)

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 14:34

En attendant de vous parler d'un premier et percutant roman publié aux éditions Moisson Rouge, 2 liens :


David Peace était l'invité de l'émission Mauvais Genres samedi dernier. On peut l'écouter ici.

On peut aussi lire une interview de lui sur Bibliosurf, ainsi que sur Libération.



Un pavé dans la soupe ?!
J'ignore si Peace, en tournée en France pour la sortie de son dernier roman Tokyo occupée, a fait beaucoup de séances dédicaces, mais l'écrivain Francis Mizio a des choses à dire sur le sujet : il signe sur son blog un billet intitulé "Pourquoi vous ne me verrez plus en dédicaces et pourquoi il faut repenser tout ça".

Pourquoi ? Parce que les salons ne rapportent rien et se transforment en "foires aux auteurs bestiaux". Parce que les lecteurs méritent mieux que "cinq minutes de discussion avant de passer à la caisse".  Parce que ...
Ah le râleur, le rabat-joie, l'ingrat, qui crache dans la soupe ! Sauf que... la soupe nourrit-elle son homme ? La réflexion du bonhomme ne manque pas d'intérêt en tout cas, et a d'ailleurs suscité de nombreuses réactions, que ce soit sur son blog ou sur Facebook.

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