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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 18:44

Après Suite(s) impériale(s) et son ambiance un peu vaporeuse, abstraite, j'ai eu envie de revenir à du solide, disons de retrouver le plancher des vaches, ou celui des kangourous en l'occurrence, puisque qu'on parle de l'australien Peter Corris et de son détective Cliff Hardy, un privé-un vrai-un dur à cuire dans la plus pure tradition du roman noir.

Bonne nouvelle, d'autant plus que ça fait un moment qu'on n'avait plus de nouvelles du personnage (18 ans, j'ai vérifié), enfin pour les misérables unilingues comme moi... Car en Australie, la série se poursuit et compte désormais une quarantaine de titres. Huit ont été traduits en France, pourvu que les éditions Rivages poursuivent sur leur lancée !



Signé MountainS'il avait su où allait le mener cette simple histoire de véhicules volés, Cliff Hardy aurait-il accepté de rendre service à son pote Terry Reeves, qui tient une agence de location de voitures ?
Toujours est-il que Terry est pris à la gorge. Encore 1 ou 2 bagnoles qui disparaissent et c'est la clé sous la porte. Les types ont l'air organisés : potiches, faux papiers, noms d'emprunts... En visionnant les vidéos de surveillance, Cliff reconnaît l'un d'eux : Bill Mountain, un scénariste à succès alcoolo avec qui il a déjà bu quelques verres et eu quelques mots.

Voilà comment Cliff se lance à la recherche d'un écrivain raté qui s'est mis en tête de vivre tout un tas d'expériences - pas franchement licites - pour soigner son mal d'inspiration ! Seulement l'homme est insaississable, ce qui vaut peut-être mieux pour lui vu que pas mal de monde le cherche, et pas pour le chatouiller.

Evidemment, Hardy va en voir des vertes et des pas mûres, donner le coup de poing et en recevoir, se frotter au beau linge comme à des gros bras sans cervelle. L'ennui, c'est qu'il a souvent un wagon de retard ou du mal à l'esquiver, mais le bonhomme est coriace, comme je vous disais. La peau dure et toujours un bon mot à la bouche.




Ingrédients, dosages, temps de cuisson... Peter Corris connaît sa recette sur le bout des doigts, et ça marche à chaque fois : du rythme, des rebondissements, pas mal de contusions et des répliques qu'on a envie de recopier illico !

Rien de bouleversant ni d'exceptionnel, ok, mais vous passerez un bon moment, à tourner les pages sans vous en rendre compte et à vous marrer, en croisant au passage quelques énergumènes, comme cet agent littéraire ou cette vieille fille chez qui pour rien au monde on irait prendre le thé !


Jean-Marc devrait achever de vous convaincre.



Signé Mountain / Peter Corris (Deal me out, 1986, trad. de l'anglais (Australie) par Catherine Cheval. Rivages/Noir, 2010)

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Published by jeanjean - dans océanie
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21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 00:00

25 ans après Moins que zéro, Bret Easton Ellis imagine une suite à son premier roman, avec le très attendu Suite(s) impériale(s) - tirage de 100 000 exemplaires et plan media en béton armé.

Le passage n'a rien d'obligatoire, mais du coup j'ai préféré relire Moins que zéro, qui, il y a une dizaine d'années, m'avait paru insipide, sans relief ni sens. J'avais tort. Ce qui n'avait ni relief ni sens, c'était simplement la vie des personnages. Et à la deuxième lecture, j'ai été tout bonnement impressionné. Comme quoi il y a des livres qu'on lit trop tôt ou trop jeune ou trop vite...

Je commence donc par celui-là, d'autant plus que Suite(s) impériale(s) m'a laissé sur ma faim, j'essaierai d'expliquer un peu pourquoi.



Moins que zéroClay, le narrateur, rentre chez lui pour la période de Nöel. Ses amis ont pour nom Trent, Rip, Julian, Blair... Leurs parents sont producteurs de cinéma, metteurs en scène, acteurs... Ils ont 17, 18, 19 ans, et se ressemblent tous - de jeunes hommes bronzés aux cheveux blonds coupés courts. Ils carburent au valium, à la coke, à l'héro et autres confiseries. Ils habitent les quartiers chics, fréquentent les boutiques de luxe et roulent en Porche ou BMW, écument Bel Air, Beverly Hills, Malibu, Palm Springs, regardent MTV en boucle et voient un psy. 

Quatre semaines avec la jeunesse désoeuvrée et très argentée de Los Angeles dans les années "fric" 80.
Des enfants gâtés cyniques et arrogants ? Même pas, si l'on considère que le cynisme est déjà en soi une posture morale. Non, ils sont seulement vides, sans moelle, léthargiques. Ils ne s'amusent pas. Leurs fêtes et leurs trips sont sans objet. Ils sont dénués d'émotions et leurs sentiments sont factices. Ils flottent dans un ersatz de réalité aussi brumeux que le smog qui recouvre la Cité des Anges.


C'est un roman où il ne se passe rien, à première vue. On va de beuverie en coucherie et de "party" en party". Tout suinte l'ennui et la vacuité. Des dialogues qui ne mènent nulle part, des questions qui n'appellent pas de réponse, des scènes qui tournent à l'absurde. Des personnages qui errent sans but, attendant vaguement un signe, une révélation, quelque chose qui les tirera de leur torpeur. Qui se distrayent bruyamment en attendant Godot. A la différence près que les protagonistes d'Ellis ne savent même pas qu'ils attendent... Ce qui est encore plus effrayant.

Bret Easton Ellis adopte une écriture "à plat", expurge toute émotion, toute empathie, "se contente" d'un compte-rendu circonstancié qui ressemble à un rapport d'autopsie tant ses personnages ont l'air mort. Aussi morts que le cadavre que Clay et quelques autres contemplent sans mot dire dans une des scènes du livre.



Le risque, c'est évidemment que le roman tourne en rond. Il n'en est rien. Disons plutôt qu'il tourne sur lui-même à grande vitesse, pourvu d'une force centrifuge qui vous aspire et vous laisse complètement vidé, lessivé.




Passons maintenant à Suite(s) impériale(s).

suites imperiales25 ans après, voilà Clay de retour à Los Angeles, une fois de plus. Clay est devenu un scénariste à succès. S'il a gagné en assurance, il n'a pas chassé pour autant le jeune homme névrosé et narcissique qu'il était. Les "première" ont succédé aux "party", l'alcool et la came coulent toujours à flots. Clay retrouve de vieilles connaissances, Trent, Blair, Rip... Ils sont devenus producteurs, metteurs en scène... Certains sont méconnaissables, à force d'être passés entre les bistouris des chirurgiens esthétiques ! Leur visage ressemble à un masque, dans une ville où chacun porte le sien. 

Comme dans Moins que zéro,  Los Angeles est peut-être le personnage principal du roman. Tentaculaire, impersonnelle, vampirique. "On peut disparaître ici sans même s'en apercevoir". Une "non-zone" où se croisent sans se voir vraiment des créatures étranges qui courent après un rôle ou coupent leur dose avec du xanax. Une jungle où se poursuivent prédateurs et animaux à sang froid, comme Clay et ses comparses.




Si Moins que zéro est le roman du mouvement circulaire, Suite(s) impériale(s) va d'un point A à un point B. Un récit plus conventionnel dans sa structure, et qui emprunte beaucoup au roman noir, à commencer par l'un de ses principaux ingrédients : la femme fatale, jouée ici par une dénommée Rain Turner, avide de notoriété et prête à tout, qui a séduit Clay dans le but d'obtenir un rôle dans un film dont il est co-producteur.

Tandis qu'on le met en garde et lui conseille de s'éloigner de l'amante vénéneuse (ou religieuse), Clay devient accro. Mais il n'est pas le seul à en pincer pour la dame, qui a tendance à jouer les filles de l'air. Il remarque bientôt que son appartement est surveillé et qu'il est suivi à chacun de ses déplacements. Et puis un type d'Hollywood, une vague connaissance, vient d'être retrouvé mort, sauvagement torturé. Clay sent monter une peur irraisonnée.


Si le début est prometteur (une mise en abîme où Clay se rend à la projection du film adapté de Moins que zéro !, qui montre qu'Ellis aime décidément brouiller les lignes entre réel et fiction), la suite manque de liant, l'intrigue a tendance à se disperser. Le tempo est enlevé - de courts paragraphes, pas de chapitres - mais c'est comme si la mélodie était jouée juste un ton trop haut ou trop bas.

C'est peut-être dû à l'atmosphère à la fois opaque et évanescente qu'installe l'auteur, qui relègue à l'arrière-plan les éléments tangibles du récit (comme le trafic de drogue ou les tueurs colombiens dont il est vaguement question), qui dilue la réalité des événements et des personnages ; des personnages aux contours flous, aux motivations vagues, aux agissements incertains. De la même façon, le registre polar qu'adopte Bret Easton Ellis devrait donner un peu plus de tranchant à son roman, mais il ne l'exploite pas vraiment, et l'intrigue est un brin émoussée. 


Cela dit, si vous aimez les ambiances à la David Lynch - celui de Twin Peaks ou Mulholland Drive -, vous devriez vous régaler. Pour ma part, j'y suis peu sensible, ou en tout cas je trouve que le récit manque de corps, de consistance. Après, c'est une affaire de goût.


Un roman décevant au final que Suite(s) impériale(s), qui à mon sens ne possède ni l'unité ni la force d'attraction du premier volet.

Mais il faudra peut-être que je le relise... dans une dizaine d'années !


En attendant, je serais curieux d'avoir votre avis, et en particulier celui des fans d'Ellis.


Moins que zéro (Less than zero, 1985, trad. de l'américain par Brice Matthieussent. 10/18, 1986 ; rééd. R. Laffont, 2010)

Suite(s) impériale(s) (Imperial Bedrooms, 2010, trad. de l'américain par Pierre Guglielmina. R. Laffont, 2010)

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14 septembre 2010 2 14 /09 /septembre /2010 00:00

"La mauvaise goutte de sang dure jusqu'à la dix-septième génération." (proverbe irlandais)


"Le soir de l'enterrement de ma mère, Linda Dawson sanglota sur mon épaule, me fourra sa langue dans la bouche et me demanda de retrouver son mari". Difficile de refuser, hein, surtout qu'Ed Loy s'est déjà occupé de ce genre d'affaires comme détective privé en Californie, où il est parti - s'est enfui, plutôt - des années plus tôt.


Coup de sangTout juste revenu à Dublin, Ed retrouve une ville transformée par le boom immobilier, coiffée de grues et pleine de chantiers de construction. Bien propre sur elle et vaguement ennuyeuse. Il reste malgré tout des choses qui ne changent pas, comme son vieux copain Tommy Owens, toujours fourré où il faut pas, avec les caïds du coin, par exemple, les fameux frères Hannigan.

L'époux disparu fait partie de la bonne société, il est dans les affaires, il possède des terrains. Un commerce juteux. Ed commence à penser : immobilier, politique, pots-de-vin. Une vieille chanson, peut-être, mais un refrain tenace.
Seulement, le type qui revient au pays, commence à fourrer son nez partout et à remuer de vieux secrets de famille englués dans la tourbe irlandaise, faut pas s'étonner qu'il se fasse secouer un peu...



Declan Hugues entame avec Coup de sang un cycle dédié au privé Ed Loy (cinq romans sont déjà parus en Grande-Bretagne), dans la veine du detective novel des années 40-50 (j'ai beaucoup pensé aux romans de Jonathan Latimer, d'ailleurs, jetez-y un oeil à l'occasion).

"Vous avez engagé un détective privé, et personne ne veut savoir qui est un détective privé. Il est trop miteux, pas assez recommandable. Il ressemble au clodo ordinaire. Impossible pour lui de se montrer à la hauteur à vos bals de charité et vos dîners à mille euros et cela lui va très bien, parce que, ainsi, il peut faire ce pour quoi il a été engagé. C'est son seul but, vraiment, comme un chien qu'on a dressé à travailler, il ne peut pas se détendre en restant assis à ne rien faire. Il faut qu'il force, qu'il fouine et qu'il remue jusqu'à ce que la vérité finisse par être révélée, ou assez de cette vérité en tout cas pour que ça change tout."


Du classique. Un détective coriace et têtu comme une mule. Ballotté, trompé, malmené - aussi bien par les truands que les flics -, passé à tabac : rien ne lui sera épargné. A personne d'ailleurs. "Dans toute cette histoire, il était humain d'espérer que quelqu'un connaisse une issue heureuse, même si personne ne la méritait vraiment".



Si ses références sont américaines, le coeur est bel et bien irlandais : Declan Hugues nous parle d'une Irlande qui a profondément changé avec l'essor économique des années 90 et 2000 (à l'instar de son compatriote Adrian McKinty, autre auteur de polars), un pays qui a fait peau neuve mais qui a perdu un peu de son âme, un pays recouvert d'un vernis de prospérité mais dont les trottoirs sont toujours encombrés de clochards.


Coup de maître, non, coup de coeur, certainement. Un coup de sang plein de vitalité en tout cas, et un premier roman solide, enlevé et soigneusement ficelé. Ce serait dommage de s'en priver.



Coup de sang / Declan Hugues (The wrong kind of blood, 2006, trad. de l'anglais (Irlande) par Aurélie Tronchet. Gallimard, Série Noire, 2010)

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Published by jeanjean - dans irlande
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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

On connaît l'immense talent de conteur du colombien Santiago Gamboa, mais avec Nécropolis 1209, il se surpasse, et signe là un roman qui fera date, je prends les paris !


Necropolis 1209Un écrivain colombien en manque d'inspiration est invité à un mystérieux congrès de biographes à Jérusalem. Dans la Ville sainte à feu et à sang, bombardée, assiégée, il fait la rencontre de plusieurs participants et résidents de l'hôtel (un îlot de civilisation dans la barbarie ambiante) qui tour à tour vont raconter leur propre histoire ou celles d'illustres inconnus. Des histoires à la fois ordinaires et incroyables.

Voilà comment Nécropolis 1209 contient en réalité plusieurs romans, Gamboa tissant sur 400 pages serrées un écheveau d'histoires et de destins qui s'imbriquent comme des poupées russes, non pour rejoindre le lit d'une intrigue principale - en l'occurrence la mort d'un des participants du congrès -, mais qui (pour rester dans la métaphore géographique) forment un delta, qui se divise et se répand dans de multiples directions.


C'est l'histoire de José Maturana, ex-taulard reconverti en pasteur évangélique, et de son mentor et messie Walter de la Salle, dans les quartiers déshérités de Miami.

C'est l'histoire de deux joueurs d'échecs, de leur rencontre en plein théâtre de guerre, de leurs amours, de leur amitié et de leur passion commune pour l'échiquier et ses infinies variantes.

C'est l'histoire de la porno-star Sabina Vedovelli, qui tient le sexe pour une arme intellectuelle.

C'est l'histoire d'un Edmond Dantès contemporain, et de sa minutieuse vengance contre les paramilitaires colombiens qui l'ont kidnappé et les proches qui l'ont trahi.

C'est l'histoire...

C'est l'histoire du caractère fondamentalement aléatoire de l'existence. L'histoire de femmes et d'hommes pris dans la nasse, qui ont souffert, ont cru mourir, se sont perdus, et qui à force de courage, d'abnégation, de sacrifices, ont su (re)trouver un semblant de paix et d'équilibre.

Des vies traversées par la passion, l'amour, l'exil, l'accomplissement, la piété, la rédemption, l'espoir...
Des vies qui forment une vaste fresque, chatoyante, riche de détails, et pleine de portraits superbement exécutés par un auteur qui change de voix et de registre avec un art consommé.



Truffé de références littéraires et d'anecdotes, Nécropolis 1209 est aussi une ode à la littérature. Inutile de tous les citer ici, mais ça va de Ignacio Taibo II à Thomas Bernhardt, de Borges à Saint-Exupéry en passant par Carlo Emilio Gadda, Bukowski, Milton, Thomas Pynchon et beaucoup, beaucoup d'autres... Et à chaque fois, on se dit, tiens il faut que je note ce nom, ce titre, que je lise cet auteur dont il parle si bien, cet autre que je ne connais pas...

Un hommage doublé d'une réflexion sur la place et le rôle de l'écrivain dans la cité, sur l'utilité et le pouvoir de la littérature. Les mots et les histoires ont-ils encore leur place dans un monde en proie à la guerre et à la souffrance ?
"...pourquoi organiser un congrès ici, en plein chaos, avec des gens qui meurent à la périphérie de la ville ? Kaplan termina son whisky d'un trait. Eh bien, mon ami, moi je dirais le contraire, je crois que c'est aujourd'hui le seul endroit où un événement de ce genre ait du sens."




Il y aurait tellement de choses à dire encore, mais le mieux est de vous plonger directement et sans attendre dans ce magnifique roman, peut-être le meilleur de Gamboa, en tout cas le plus ambitieux, le plus foisonnant, le plus roboratif.

Chapeau bas.


Nécropolis 1209 / Santiago Gamboa (Nécropolis, 2009, trad. de l'espagnol (Colombie) par François Gaudry. Métailié, 2010)

Santiago Gamboa sera présent en France à l'occasion des Belles Etrangères - consacrées cette année aux écrivains colombiens - qui se dérouleront du 8 au 20 novembre.

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Published by jeanjean - dans un peu de blanche
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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 00:00

"Entassés dans le hall, des gens assis sur des bancs en fer attendent leur admission ou celle de leurs proches. La salle d'attente regorge de corps sanglants, bouffis, de peaux noires ou blanches rongées, suantes. A l'intérieur, les tumeurs qui dévorent, les virus qui s'étendent, les artères bouchées. Cent soixante-dix patients par jour, en moyenne. Ils grouillent. Ils se pressent autour de l'accueil, en face de l'entrée. Ils vont et viennent, sur deux pattes, sur une canne, sur un brancard. Ils ont tous la même gueule. Impossible de dire pourquoi. Peut-être un effet des néons. Ou la couleur pisseuse des peintures. Personnel hospitalier, visiteurs. Ils se ressemblent tous. Sauf que les patients sont un peu plus sales, un peu plus souvent maculés de rouge. Et qu'on ne sait pas où les foutre." 


Bienvenue aux urgences de l'hôpital Lariboisière.


Les yeux des mortsA quelques rues de là, dans un hall d'immeuble, un adolescent vient d'être égorgé. Frank Delorme, 18 ans, toxicomane. Il avait été admis pour une blessure bénigne.

Gabriel Ilinski et ses collègues ont inspecté les lieux. Gabriel est ce qu'on appelle un "gestionnaire de scène d'infraction". Autrement dit un technicien, chargé de relever les empreintes sur les scènes de crimes.
Gabriel est aussi un hypersensible, dont l'empathie et la compassion envers les victimes tournent à l'obsession, comme le prouve toutes ces photos de cadavres au regard vide accrochées chez lui.

Certains détails ne collent pas, et la mort du jeune homme lui paraît suspecte, liée d'une manière ou d'une autre à l'hôpital. A défaut d'enquêter lui-même - il n'est qu'un exécutant -, il en parle à sa collègue et amie de la criminelle, Nadja (référence à L'amour fou d'André Breton peut-être ?).
Et puis lui vient une idée folle : faire une fausse tentative de suicide pour se faire interner aux urgences, au moins quelques jours, le temps de repérer les lieux, d'observer le personnel. Ils sont cinq dans le service de Louise Delaunay, un interne, deux infirmiers, une aide-soignante. Ils ont tous un comportement plus ou moins suspect. L'un d'eux fait-il partie de ces "anges de la mort" qui tuent les patients dont ils ont la charge ?



Non, il ne s'agit pas d'un de ces thrillers médicaux à la sauce Robin Cook, ni même d'un traditionnel roman policier, plutôt un roman noir tout ce qu"il y a de plus noir, plein de zones d'ombre brutalement éclairées.

Dans une société occidentale qui feint ou tente désespérément d'ignorer la mort et la maladie, l'éclairage sur le traitement de la mort et de la souffrance est d'autant plus intéressant. 
L'auteure excelle d'ailleurs à rendre compte de la réalité d'un service d'urgence, ce "coeur souffrant de la ville" : l'atmosphère anxiogène, l'odeur écoeurante, la décrépitude des corps, la salle d'attente qui prend des airs de Cour des Miracles et ne désemplit pas, "à croire que le monde extérieur s'acharne à détruire systématiquement tout ce qui sort de l'hôpital pour maintenir à niveau constant le nombre de malades et de blessés."
L'hôpital est une usine d'un type particulier, recyclage et traitement des corps usés, et la mort une donnée comptable. Pour faire retomber la pression, il reste l'humour noir ou potache du personnel médical. 

C'est l'aspect du roman le plus réussi, là où Elsa Marpeau se montre la plus concaincante, dans un style précis et incisif, qui tombe comme un couperet ou une sentence, définitive et sans appel.
J'aime aussi le rythme qu'elle imprime au récit et sa maîtrise narrative.



Par contre, je suis beaucoup plus réservé sur le reste, à commencer par les personnages, dont les motivations et les agissement me semblent assez nébuleux.
C'est le cas de Gabriel, dont on comprend mal les obsessions et la nature de sa relation avec Louise. Idem pour l'assassin, dont les monologues intérieurs sonnent faux, dont le mobile et l'acharnement meurtrier restent obscurs.

Au bout du compte, j'ai ce sentiment tenace que l'auteure n'est pas allée au bout de ses idées, de ses développements, qu'elle aurait pu creuser davantage ses personnages, pour leur donner plus de profondeur, de consistance (et de vraisemblance), plutôt que d'empiler névroses et traumatismes. En fait, ce n'est pas qu'on voit les coutures, c'est qu'on a l'impression qu"il en manque.



Elsa Marpeau signe un premier roman inégal, parfois maladroit, traversé ça et là de quelques fulgurances. Les yeux des morts me laisse donc sur un sentiment contradictoire : plutôt dubitatif, mais curieux pour la suite.

Un dernier mot : si Cormac McCarthy et Robin Cook (pas celui des thriller médicaux, l'autre) sont cités, on pense plutôt, toutes proportions gardées, à Thierry Jonquet, pour la satire et le pessimisme, et aussi à Antoine Chainas, pour ce qui touche à disons... "l'organique".

 

A lire, une interview de l'auteure sur Bibliosurf.



Les yeux des morts / Elsa Marpeau (Gallimard, Série Noire, 2010)

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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 00:00

Premier roman d'un inconnu, publié dans la nouvelle collection d'un éditeur spécialisé beaux-livres : Le jugement de Salomon ressemble à un flocon emporté par l'avalanche de la rentrée littéraire. Mais qui sait, ce billet et d'autres entraîneront peut-être un effet boule de neige...



"ArtNoir", c'est le nom d'une nouvelle collection chez l'éditeur Adam Biro. Polar et monde de l'art, donc, et un premier roman signé Patrick Weiller. Pas une toile démesurée ni un chef d'oeuvre, entendons-nous bien, mais une miniature très bien exécutée.
lejugementdesalomon couv
"Je ne tiens pas boutique. Je suis inscrit à la préfecture comme "revendeur de mobilier ambulant". Je ne revends rien en ambulant, et encore moins du mobilier. Mais, pour ce qui est de l'achat de tableau, je suis très ambulant. Je traque le tableau ancien tous azimuths..."

Notre homme, un dilettante qui tient davantage du brocanteur que du marchand d'art, partage le rêve de beaucoup de ses collègues : dénicher la perle rare, le tableau que tout le monde aura laissé passer, et dont il tirera grand prestige et gros pécule.
Ce tableau, il pense l'avoir trouvé dans une salle des ventes de province - une scène biblique du XVIIème siècle - et va tout faire pour se l'approprier. Evidemment, rien ne va se dérouler comme prévu...

D'où vient ce tableau ? Qui en est l'auteur ? C'est Orazio Gentileschi, un peintre italien du XVIème siècle (et père de la fameuse Artemisia), qui nous fournira les réponses, dans ce récit qui alterne passé et présent, entre Paris aujourd'hui et Rome quelques siècles plus tôt, où nous sommes témoins de la vie mouvementée d'un des plus grands artistes de la peinture. Vous devinez lequel ?




L'auteur, psychiatre devenu marchand de tableaux, nous fait partager son amour de la peinture avec beaucoup de coeur et de simplicité, et nous offre une petite leçon d'histoire de l'art, sans le verbiage ni le pontifiant. On n'a qu'un envie après cela : ouvrir un livre de peinture ou se précipiter au musée !

Il le fait si bien qu'il parvient à nous convaincre de l'existence d'un tableau - Le jugement de Salomon en l'occurence - qui... n'existe pas !
Et pourtant, il est désormais accroché dans un coin de mon cerveau. Eh oui, j'ai dans la tête un tableau qui n'existe pas et qui, par conséquent, n'appartient qu'à moi ! Rien que pour cela, que Patrick Weiller en soit ici remercié.


Ne vous attendez pas à quelque intrigue alambico-policière, vous risqueriez d'être déçu - d'autant plus qu'il faut attendre les dernières pages pour qu'une vague coloration polar apparaisse. Disons que le noir laisse place au clair-obscur... Disons surtout que Le jugement de Salomon est un roman particulièrement plaisant.


Le jugement de Salomon / Patrick Weiller (A. BIro, ArtNoir, 2010)

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 11:06

Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, n'a décidément pas fini d'en baver. Le voilà maintenant entre les mains d'Antoine Chainas, les lombaires en compote, propulsé en 2030 en pleine guerre des clones !

Ca fait quelque temps que Gabriel s'est retiré des affaires. Plus trop envie d'enquêter, d'aller fourrer son museau un peu partout. Il faut dire qu'à 70 ans, il commence à sentir le poids des ans. Côté amour, c'est un peu pareil, le désir s'émousse, au grand dam de Cheryl.
Mais voilà qu'ils viennent de gagner une séance de Porn-incarnation à la Loterie Nationale Obligatoire ! Autrement dit une "séance de baise mémorable" par Omnimorphes interposés.

Bon, là, faut que j'explique un peu, je vois bien vos mines perplexes...


Poulpe ChainasLes Omnimorphes sont des clones qui ont la "faculté de se laisser pénétrer psychiquement par d'autres personnes", c'est-à-dire les "vrais humains". Fruits d'une technologie de pointe, ils sont la propriété exclusive d'Omnicron©, une multinationale toute puissante, qui a mis sur le marché une génération d'Omnimorphes dédiée à l'industrie des loisirs et du divertissement.

Considérés comme des machines (sauf pour quelques gauchistes et droits-de-l'hommiste...), les Omnimorphes n'ont aucun droit. Ils sont aussi dénués d'émotions, de sentiments, de souvenirs.
Pourtant, l'un d'eux est différent : Georgie - celui dans lequel s'est justement "incarné" Gabriel - est capable de ressentir des choses et possède même un souvenir lointain. Un début de conscience qu'Omnicron© considère comme une menace pour l'ordre établi, dans cette société post-totalitaire où règnent en maîtres la publicité et le merchandising.


Pressentant le danger, Gabriel vole - enfin, autant que lui permet son corps douloureux... - à sa rescousse, et va tenter de le tirer des griffes des "services d'hygiène génétique".



Dites-moi si je me trompe, mais je crois que c'est la première fois qu'on a droit à un Poulpe futuriste. Evidemment, ça ouvre tout un tas de possiblités, qu'Antoine Chainas ne se prive pas d'explorer.
Que devient donc le petit monde de Gabriel Lecouvreur ? Que lui réserve l'avenir ? Pour commencer, des courbatures... Et puis la lassitude. Mais n'ayez crainte, il lui reste encore assez de ressort pour aller fouiner là où ça tourne pas rond, et se retrouver bien-sûr en fâcheuse posture.


Et La Sainte-Scolasse ? Gérard, le patron, approche de la centaine, disparus Maria et le chien Léon, expulsé Vlad l'aide-cuistot ! Mais le bistrot est toujours debout - pas question de toucher au monument -, même s'il est devenu un repaires de néo-bobos attirés par le charme désuet du lieu.

Et sinon, la vie de tous les jours, dans le futur, c'est comment ? Eh bien il faut une puce sous-cutanée pour prendre les transports et chaque citoyen est tracé selon ses achats. L'Etat est exangue, le papier et les livres n'intéressent plus personne, et les libraires sont en train de disparaître. On boit aussi de la bière thaïlandaise brassée au riz transgénique. Des lendemains qui chantent, quoi...


Si ce Poulpe s'inscrit parfaitement dans les clous de la série, on reconnaît sans mal l'empreinte d'Antoine Chainas, ses thèmes de prédilection - le corps, le vivant, nature et culture (aïe, ça me rappelle ma terminale L)... - et cette façon qu'il a dans ses récits de reconstruire un monde, un monde en voie de désintégration, parrallèle au nôtre et étrangement - dangereusement - familier.

Un Chainas d'ailleurs très à l'aise dans le récit d'anticipation (en tout cas c'est l'impression que j'ai eue) et qui a l'air de s'être bien amusé avec ce Poulpe. Le plaisir est partagé.


2030 : l'Odyssée de la poisse / Antoine Chainas (Baleine, 2010)

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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 00:00

"Puis il sortit dans le paysage superbement infini de la Russie. Le panorama crayeux l'éblouit quelques instants. Il respira par le nez pour empêcher l'air gelé de pénétrer dans ses poumons sans être filtré. Lorsqu'il retrouva une vision normale, il s'attarda à contempler, de l'autre côté du tracé de la rivière, au-dessus du camaïeu des arbres qui apparaissaient et disparaissaient sous la neige, les coupoles à bulbe du monastère de Molevo."



empereurs des ténèbresHiver 43, Léningrad. C'est là qu'est basée la Division Azul : des volontaires espagnols mis à disposition de la Werhmacht par Franco, dès 1941. Un siège militaire pour les franquistes, une croisade anti-communiste pour les phalangistes. Leurs dissensions idéologiques émaillent d'ailleurs tout le récit.


La première vision est dantesque : un homme pris jusqu'au torse dans la rivière gelée, au milieu de chevaux pétrifiés ; la gorge tranchée, et portant sur l'épaule cette inscription : "Prends garde, Dieu te regarde...".

"Pourquoi se soucier d'un mort quand des milliers d'hommes sont en train de se massacrer ?" "Il y va de l'honneur de la Division" répond le colonel Navajas del Rio, qui confie l'enquête à l'ntuitif Arturo Andrade, un soldat rétrogradé et au passé criminel.

Aidé d'Espinosa, un sergent méthodique au caractère bourru, Arturo échafaude des scénarios, reconstitue les derniers moments de la victime, interroge quantité de témoins, préposé au courrier, aumônier, médecin-légiste - "cherchez une passion", lui conseille ce dernier... La Division comprend plusieurs milliers d'hommes, et aucun ne semblait bien le connaître. On raconte qu'il s'adonnait à la violeta, une variante de la roulette russe.  


Pendant ce temps, la guerre continue de prélever ses morts. La proximité des lignes russes, le concerto permanent des canons, des mortiers, des bombardements ; le danger omniprésent, la faim, le froid terrible- il fait -30°C ; les étendues gelées, la neige, un ciel de cendre ; des fous d'un asile voisin abandonnés à leur sort, la cruauté des Einsatzgruppen - ces escadrons de la mort SS chargés d'exterminer les juifs, les malades, les prisonniers... L'enfer sur terre, tandis que se propage la rumeur d'une grande offensive russe. 



On entre dans ce roman comme dans une eau froide, précautionneusement, avant de s'habituer peu à peu à sa lenteur, à son faible courant. 
On se sent bien un peu ankylosé au début, mais on est vite emporté par la force d'évocation peu commune dont fait preuve Ignacio del Valle, s'appuyant sur un langage soutenu, parfois recherché, de multiples images, de longues et minutieuses descriptions.

Empêtrés dans la grande Histoire, pétris de contradictions, ses personnages mènent aussi un combat intime contre leurs propres démons - les plaies d'un passé douloureux ou violent.

Derrière l'étude de caractères et l'évocation historique, l'auteur questionne aussi la nature du Mal, de manière presque métaphysique parfois, quand il s'interroge sur la façon dont ces hommes, chacun à leur manière, supportent et s'accomodent des privations et de la familiarité de la mort.
Dans ce carnage ambiant où tout être, toute chose semble déshumanisé, leurs pansements spirituels - la repentance, la recherche de l'absolution - ou politiques - patriotisme, fidélité au Caudillo, convictions personnelles - sont d'un bien faible secours.



Ne vous laissez donc pas abuser par le ton monocorde et la langue un peu sinueuse (un texte qui se mérite, comme on dit), Empereurs des ténèbres est un superbe roman.


Empereurs des ténèbres / Ignacio del Valle (El Tiempo de los emperadores extraños, 2006, trad. de l'espagnol par Elena Zayas. Phébus, 2010)

PS : une curieuse remarque à propos du roman et de l'auteur dans le journal Le Monde, je cite : "On se gardera de le classer trop rapidement au rayon des polars : il a l'étoffe d'un excellent écrivain et devrait poursuivre une brillante carrière". Ce que je préfère, ce sont les deux points " : "...

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 16:02

Le réalisateur est décédé aujourd'hui, à l'âge de 67 ans.

En 1979 sort Série Noire, librement adapté du roman de Jim Thompson, Des cliques et des cloaques. Une banlieue en friche, un crime, et Patrick Dewaere, écorché, poignant, magnifique.

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28 août 2010 6 28 /08 /août /2010 00:00

10 ans déjà qu'est paru le dernier roman d'Hugues Pagan, Dernière station avant l'autoroute, point d'orgue d'une oeuvre - une dizaine de romans - d'une extrême noirceur. Des histoires de flics au bout du rouleau, le plus souvent (et bien avant les films d'Olivier Marchal), des récits au réalisme cru, racontés par un ancien de la maison qui y a sûrement mis beaucoup de lui-même.

10 ans plus tard, donc, voilà la version bande dessinée, chez Casterman/Rivages. Daeninckx au scénario, Mako aux pinceaux : on fait pire.


Dernière station...Pour commencer : oubliez la 4ème de couv.. La mort d'un sénateur - et les affaires politicardes qui vont avec - n'est pas du tout le noeud du récit, elle passe au second plan, devient un simple point de fuite dans un paysage dévasté que traverse une longue procession de morts et de fantômes.


Pas d'enquête, une errance plutôt, suivie d'une fulgurante descente aux enfers. Celle d'un flic revenu de tout, écoeuré, un flic sans nom, un flic de nuit au sommeil agité, hanté par le visage d'une "petite gosse dans sa putain de bâche plastique".

Meurtres, carnages, cauchemars... Des scènes atroces, toutes les nuits, depuis trop longtemps. Fatigue, délabrement psychique, déchéance. Aucun refuge. Même la maison poulaga est branlante : ripoux, alcoolos, frais émoulus pistonnés, basses manoeuvres. 
Le bonhomme plonge. Il ne vient pas de lâcher prise, non, il est déjà en chute libre. Et la question n'est pas tant de savoir comment il en est arrivé là, mais à quel moment il va toucher le fond. 


Une fois lancé, impossible si j'ose dire de descendre avant la dernière station, grâce au dessin de Mako notamment, saisissant de réalisme (Tiens, reculez un peu... encore un peu, et observez la couverture. Moi, je me suis fait avoir...), au trait sombre, aux tons froids - réhaussés ça et là par du rouge-sang ou du rouge-pompier... Les ciels noirs (le récit se déroule presque exclusivement la nuit) ou plombés dans le meilleur des cas, renforcent encore cette sensation de nager en pleines ténèbres.


Vous l'aurez compris, c'est du noir, du très noir. Âmes sensibles s'abstenir. Pas d'espoir, pas de lumière, à peine une éclaircie fugace. Et à la fin... à la fin, vous verrez par vous-mêmes.

Au final, Mako et Daeninckx signent une superbe BD, une de plus dans cette collection.

E
t pour en savoir plus sur Hugues Pagan, sa vie-son oeuvre, allez donc faire un tour par , un nouvel endroit sympa où on parle polar, et de manière approfondie.


Dernière station planche

Dernière station avant l'autoroute / dessin Mako (et couleurs Domnok), scénario Daeninckx, d'après le roman d'Hugues Pagan (Rivages/Casterman/Noir, 2010)

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Published by jeanjean - dans polarabulles
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