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26 août 2010 4 26 /08 /août /2010 00:00

"J'ai perdu. J'ai toujours perdu. Ca ne m'irrite pas, ça ne m'inquiète pas. Perdre n'est qu'une question de méthode." (Luis Sepulveda, Un nom de torero)


En attendant Nécropolis 1209 qui paraît le mois prochain aux éditions Métailié, quelques mots sur le premier et savoureux roman du colombien Santiago Gamboa, Perdre est une question de méthode.

Perdre est une question de méthodeVictor Silanpa, chroniqueur judiciaire dans un journal de Bogota et détective dilettante  (pour de peu glorieuses chasses à l'adultère) un brin désabusé, n'a pas spécialement l'étoffe d'un héros. Mais comme il faut bien que quelqu'un cherche la vérité...

Après la découverte d'un cadavre crucifié et empalé, il s'empare de l'affaire et cherche à identifier la victime.

Aidé par Estupiñan, un petit fonctionnaire, les deux hommes commencent à gêner quelques messieurs haut-placés. Politicien corrompu, avocat véreux, promoteur mafieux, tous magouillent pour récupérer l'acte de propriété d'un terrain idéalement placé.


Un détective, une police aux abonnés absents, une femme fatale, des méchants qui se retournent les uns contre les autres : on a tous les ingrédients du roman noir classique.

Si ce n'est que Gamboa y imprime ce je-ne-sais-quoi de latin, de mélancolique, de tragi-comique, et que son enquêteur n'a pas grand-chose d'un dur-à-cuire. Il a une poupée comme confidente et ses déboires amoureux ne font rien pour arranger son moral déjà défaillant.

Quant à sa méthode, elle se résume quelque peu à ça : "Il pensa avec amertume qu'il s'y prenait mal mais se consola en se disant que si on avait détruit sa voiture et si on surveillait son appartement, c'est qu'il y avait au moins un truc sur lequel il ne s'était pas trompé." Ce qui ne l'empêche pas, sans vraiment calculer, de semer une belle pagaille...


Tout y est !
Une construction dynamique, des personnages saisissants - notamment ce couple "donquichottesque" Silanpa/Estupiñan -, une bonne dose d'ironie ("Il avait quelque chose qui relève du miracle dans ce pays : une vision de l'avenir"), et de burlesque (ah, la scène du taxi !), le tout entrecoupé des confessions drôlatiques d'un commissaire boulimique, font de ce roman un vrai petit bijou.

Bien-sûr, si vous cherchez de l'intrigue millimétrée et de la procédure à gogo, vous en serez pour vos frais, mais si vous voulez un polar décalé, fin et plein d'humour, vous devriez vous régaler.


Perdre est une question de méthode / Santiago Gamboa (Perder es cuestión de método, 1997, trad. de l'espagnol (Colombie) par Anne-Marie Meunier. Métailié, 1999, rééd. Points Roman noir, 2009)

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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 00:00

Boston Teran, c'est un peu le "Keyser Söze" du roman noir : un pseudonyme, pas de visage, aucun élément biographique ou presque - il serait né dans le Bronx de parents italiens. Point.

Son sixième roman, Le credo de la violence, sort ces jours-ci en France.


Le credo de la violence1910, El Paso, Texas. Sur la rive opposée du Rio Grande, la Révolution mexicaine est sur le point d'éclater.

Dans ce climat d'insurrection, deux hommes sont chargés d'acheminer un camion rempli d'armes à travers le Mexique : Rawbone, un criminel sans foi ni loi qui achète son impunité grâce à cette mission, et John Lourdes, un agent du BOI (l'ancêtre du FBI) chargé de le surveiller.
Ce que Rawbone ignore, c'est que John est le fils qu'il a abandonné enfant et qui lui voue depuis une haine tenace.
Embringués dans une aventure commune, de guet-apens en trahisons, père et fils vont peu à peu s'apprivoiser.



Après Satan dans le désert ou Méfiez-vous des morts, j'attendais beaucoup de celui-ci. Peut-être trop.
On retrouve bien quelques-uns des thèmes fétiches de l'écrivain - la vengeance, l'idée de rachat, la nature du Mal et de la violence, le tout arrosé de quelques litres d'hémoglobine - mais Le credo de la violence n'a pas la force des précédents romans, et la langue singulière de Teran semble avoir des ratés.


Ai-je loupé quelque chose ? Teran a t-il forcé sur l'ellipse ? Toujours est-il que j'ai eu l'impression de rester en marge des événements, pire, de ne pas y comprendre grand-chose. Le récit commençe bien pourtant, avec cette présentation en miroir des deux personnages principaux et cette ambiance western qui donne l'eau à la bouche (avec toute cette poussière, aussi...).
Mais au bout de quelques chapitres, l'intrigue se délite, tout devient confus, nébuleux, décousu. Et ça ne s'arrange pas au fil des pages. A quoi jouent les deux hommes ? Où vont-ils ? Pourquoi ? Autant de questions qui restent sans réponse.

Ce qui fait qu'on assiste sans bien comprendre de quoi il retourne à une succession de scènes sans queue ni tête, avec des personnages qui sortent de nulle part et dont on saisit mal le rôle, les motivations, les liens qui les unissent.

Finalement, le périple des deux hommes nous mènera jusqu'aux puits de pétrole mexicains, et à cette réflexion sur la façon dont les Etats-Unis sont prêts à tout pour protéger - en sous-main - leurs intérêts. On pense évidemment à la situation irakienne, et de ce point de vue la parabole de Teran (du moins l'intention) est intéressante.

       
Tout au long du roman, je me disais que quelque chose - un événement, un dialogue... - allait forcément arriver, et remettre le récit à l'endroit. Mais non.


B. Teran = B. Traven ?
Il reste cette agréable sensation d'être plongé dans une histoire du défunt B. Traven - auteur entre autres du Trésor de la Sierra Madre et de Rosa Blanca, où il est justement question du Mexique et d'une compagnie pétrolière...
B. Traven, encore un écrivain auréolé de mystère, encore un pseudonyme. Et puis un truc qui saute aux yeux : B.Traven/Boston Teran ont les mêmes initiales. Je ne sais pas si un lecteur ou un critique a déjà fait le rapprochement, mais j'aime à penser que ce n'est pas une coïncidence et que "Boston Teran" fait référence à cet autre B.T..


Le credo de la violence / Boston Teran (The Creed of Violence, trad. de l'américain par Frank Reichert. Ed. du Masque, 2010)

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21 août 2010 6 21 /08 /août /2010 00:00

On a beau trouver à un roman toutes les qualités du monde, il arrive parfois qu'un défaut, qu'un détail en gâche un peu la lecture et, surtout, le souvenir qu'on en garde. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti avec celui-ci, Le cul des anges. J'y reviendrai.


Ecrivain, traducteur (de Tom Wolfe, Kent Haruf, Tim Willocks...), Benjamin Legrand est aussi scénariste. C'est peut-être pour cela qu'il a l'art d'organiser les coîncidences, d'imbriquer des pièces apparemment disparates et de jongler avec une multitude de personnages, parmi lesquels on trouve, entre autres :

Le cul des angesUn tueur à gages sentimental, une physionomiste de casino reconvertie en chanteuse de rock, un GI noir, une arnaqueuse belle à mourir, un retraité paisible, une paumée et son chien, un vieux de la vieille pègre niçoise, et quelques salauds de la pire espèce, de ceux qui s'en prennent aux enfants : un cinéaste qui se prend pour un génie du 7ème art catégorie snuff-movie, un homme d'affaires aux solides appuis politiques et un officier de la Navy.
Trois hommes aux commandes d'un trafic particulièrement dégueulasse : films pédophiles disponibles sut internet, clientèle triée sur le volet, et beaucoup d'argent placé sur des comptes off-shore.

Chacun tente d'arnaquer ou de zigouiller l'autre et de se tirer à l'autre bout du monde avec le plus d'argent possible. C'est sans compter sur les hasards et les "accidents" de la vie.



Et c'est parti pour 300 et quelques pages menées tambour battant, un grand jeu du chat et de la souris avec plein de chats, de souris, d'action, un brin de romance, et une succession de contretemps, de quiproquos et de renversements de situations exécutés avec beaucoup de dextérité et un sens certain de la mise en scène. 

On finit le roman comme on l'avait commencé : d'une traîte. Entretemps, on aura fait connaissance avec quelques personnages diablement attachants, tremblé avec eux, et souri aussi.


Ce roman a tout pour plaire, décidément, et pourtant j'en garde une impression mitigée, comme une démangeaison qui ne veut pas vous laisser tranquille, qui vient de ce décalage, ce fossé même, entre la toile de fond - un trafic pédophile particulièrement ignoble - et le ton plutôt léger de Legrand, le rocambolesque de la pièce qui se joue devant nous, avec des gentils vraiment très sympas et des méchants moins répugnants que ridicules.

Attention, je ne reproche pas à l'auteur de ne pas se lancer dans des descriptions atroces ou des détails scabreux, comme on voit trop souvent, mais je m'interroge sur cette façon d'utiliser cette question de l'enfance martyrisée comme un simple élément du récit, un trait d'union reliant entre eux quelques-uns des personnages.

En tout cas, je serais curieux d'avoir votre opinion sur ce point.



Le cul des anges / Benjamin Legrand (Ed. du Seuil, 2010)

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 00:00

Quand je l'avais rencontré fin 2008, après la parution de Tranchecaille, Patrick Pécherot m'avait parlé d'une nouvelle et d'un ouvrage collectif à paraître... aux Etats-Unis. Je n'y avais plus repensé jusqu'à ce que je vois ce titre, Paris Noir, maintenant disponible chez nous donc, et publié chez Asphalte, toute nouvelle maison d'édition tournée vers les cultures urbaines.

C'est Aurélien Masson, actuel directeur de la Série Noire, qui s'était chargé de cette anthologie à l'époque, sur la demande d'un petit éditeur américain. Voilà comment il voyait les choses :
"Paris Noir a été conçu comme une auberge espagnole. L'envie était de mélanger les genres, de faire se côtoyer des pointures du roman noir avec des auteurs classiques (...). De faire cohabiter dans un même livre des raconteurs d'histoires et des ciseleurs de mots."

Casting complet, et par ordre d'apparition : Marc Villard, Chantal Pelletier, Salim Bachi, Jérôme Leroy, Laurent Marin, Christophe Mercier, Jean-Bernard Pouy, Dominique Mainard, Didier Daeninckx, Patrick Pécherot, DOA et Hervé Prudon.


Paris NoirDouze façons de voir le monde et d'arpenter Paris, des Halles aux Grands Boulevards, de la place des Vosges à la Gare du Nord, de Montorgueil au Marais, de Belleville aux Batignolles... En long, en large et surtout en travers.

On croisera des garçons de café jouant aux détectives, un chinois malchanceux, des truands de divers calibres, un drôle de journaliste, des tueurs à gages, un apprenti-écrivain, une starlette aux rêves brisés, et bien d'autres silhouettes dans cette Ville-lumière déclinante.
On a remplacé les lampions de la fête par de vulgaires néons. Paris est tragique, comme dirait l'autre.


Vous aurez vos histoires préférées, je vous donne les miennes :

Berthet s'en va de Jérôme Leroy, entre hautes sphères et basses oeuvres, dans une veine proche de Dominique Manotti.

Celle de ce pauvre vieux atteint d'Alzheimer racontée par Patrick Pécherot, qui nous renvoie au Paris Occupé. Pas toujours bon de travailler sa mémoire...

Celle de cette môme dans La vie en rose par Dominique Mainard. Une gueule d'ange et une voix de velours, mais ce sera Pigalle au lieu de l'Olympia.

Et celle imaginée par DOA. Un témoin répond aux questions des flics. Des tueurs russes, un mannequin, un magot. Et une belle chute. 

 


Voilà un chouette recueil de nouvelles et une belle entrée en matière pour Asphalte. Le livre est bien fait, ce qui ne gâche rien : un format intéressant, une prise en mains agréable, une couverture aux couleurs chaudes et au graphisme soigné (qui me rappelle un peu l'eshétique blaxploitation, d'ailleurs). 
Sur le même principe que Paris Noir suivront bientôt Los Angeles et Londres.


Paris Noir / collectif ; introduction d'Aurélien Masson (Paris Noir, 2008, Akashic Books. Asphalte, 2010)

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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 00:00

Les éditions Plon inaugurent une nouvelle collection consacrée au polar : "Noir Rétro". Comme son nom l'indique, il s'agit de rééditer (au rythme d'une parution par mois) des jalons du polar (de langue française) des 50 dernières années. Une façon de (re)découvrir des auteurs parfois oubliés et des textes souvent épuisés.
 
Avec Auguste Le Breton (Du rififi chez les femmes), c'est Brice Pelman (1924-2004) qui coupe le bandeau avec Attention les fauves, un roman publié en 1981 (et récompensé l'année suivante par le Prix Mystère de la critique). Auteur prolifique (une soixantaine de romans, des nouvelles, publiés parfois sous le pseudonyme de Pierre Darcis), il fut le chef de file de la collection Spécial Police du Fleuve Noir et l'une des figures du polar français des années 70.


Attention les fauvesCe matin-là, dans leur maison sur les hauteurs de Nice, les jumeaux Marieke et Patrick, âgés de 11 ans, découvrent le corps de leur mère, allongée sur le lit, à moitié dénudée et la langue "noire comme si elle avait suçé la mine d'un crayon à encre". Ils ferment la porte de la chambre, se dépêchent de s'habiller et vont à l'école.

Effrayés à l'idée d'aller en pension, les deux enfants décident... de ne rien faire. "On dit rien du tout, à personne. On continue comme avant", dit Marieke à son frère. Alors la vie s'organise, plus ou moins, entre les repas sur le pouce, les courses, l'école. Mais la vie n'est pas si simple, bien-sûr, et on ne fait pas disparaître un mort si facilement.

Les gêneurs commencent à se manifester : Mme Josepha la bigote fouineuse du quartier, l'employeur de Doria, une tante acariâtre venue de Paris, et Jourdain, un voisin particulièrement curieux qui n'est autre que le violeur et l'assassin.

Jusqu'où les enfants sont-ils prêts à aller pour protéger leur secret ?

De son côté Jourdain commence à angoisser. Il n'a vu aucune voiture de police, n'a rien entendu aux informations. Il n'y comprend plus rien. L'a t-il vraiment tué ? Où est-elle donc ? Est-ce un piège ? Il n'en peut plus de ces questons sans réponse, il devient cinglé à force de retourner tout ça dans sa tête. Mais quand on s'agite comme ça, on risque fort d'attirer l'attention...



La grande force du récit repose sur ces sentiments contradictoires que les deux gosses éveillent en nous, de l'élan de tendresse au sentiment d'horreur. Ils sont à la fois si vulnérables et si dangereux, ces innocents barbares, ces candides machiavéliques.
Devant leurs efforts et leurs difficultés, on finit même par souhaiter (de manière assez... puérile !) qu'ils tiennent le coup et que leurs stratagèmes ne soient jamais découverts, d'autant plus que les adultes qui les entourent ne sont pas franchement reluisants et ne donnent guère envie de grandir...

Inspiré d'un fait divers, ce roman à l'écriture fluide et au rythme enlevé évoque avec simplicité et justesse le monde de l'enfance (comme souvent chez Pelman), avec sa logique propre et sa conscience encore toute relative du Bien et du Mal.




Un bémol...
... qui ne concerne pas le roman mais l'édition. Rien à redire sur la maquette, le format "mi-poche" (12X18), le prix plutôt raisonnable (9€). Mais j'aurais aimé trouver une présentation de l'auteur plus fouillée, ou une critique de l'oeuvre, ou une interview, ou que sais-je encore... mais un accompagnement capable de replacer le romancier et son oeuvre dans son contexte historique, de montrer quelle place il occupe dans l'histoire du genre, d'évoquer ses influences ou ceux qu'il a lui-même inspirés... Bref, quelques clés de lecture qui auraient apporté une vraie plus-value à cette réédition.

Sinon, pour en savoir un peu plus, vous pouvez lire sur le blog Mystère Jazz  l'interview de Brice Pelman, réalisée il y a quelques années. Et comme Paul Maugendre ne fait pas les choses à moitié, on trouve aussi une interview de Nathalie Carpentier, la directrice de la collection.



Attention les fauves / Brice Pelman (Fleuve Noir, 1981, Plon, Noir Rétro, 2010)

PS : à venir dans la même collection : Le demi-sel d'André Héléna, Rictus de Jean-Pierre Ferrière, Le Doulos de Pierre Lesou, Nöel au chaud de G.J. Arnaud...

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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 00:00

Après Souvenez-vous de moi, paru l'année dernière à la même époque, Les Presses de la Cité publient Frères de sang, second roman de Richard Price paru en 1976, et inédit en France jusqu'à ce jour. Je commence à aimer la Rentrée...


Frères de sangStony De Coco, 17 ans, vit à New York, entre un père volage, une mère névrosée, un jeune frère anorexique qu'il protège du mieux qu'il peut, et l'exubérant oncle Chubby. Une famille modeste du Bronx dans son quotidien, avec ses problèmes, ses tensions, ses moments de joie.

Le chemin semble tout tracé pour ce fils, petits-fils et neveu d'électriciens. Son père rêve de l'emmener avec lui, de le présenter aux collègues, comme on passe un relais, et se livre à un véritable siège pour convaincre son fils. Stony tergiverse. Bosser sur les chantiers, pourquoi pas, mais il y a ce travail à l'hôpital avec les enfants malades, dans lequel il se sent vraiment bien.

Entre suivre le sillon familial et tracer sa propre voie, Stony va devoir choisir, tiraillé entre le sentiment de trahir les siens et ses origines, et le désir de faire ce qui lui plait vraiment.



A partir de cette trame toute simple, Richard Price a écrit un magnifique roman d'apprentissage, en même temps qu'une chronique sociale et familiale dans le Bronx des années 70, dans la veine naturaliste qui est la sienne. 


Price nous parle de la difficulté de s'affranchir de son milieu, et de la nécessité, parfois, de "s'échapper" pour s'accomplir. Avec des mots simples, parfois crus, et les qualités qu'on lui connaît : force des dialogues, finesse psychologique dans l'étude des personnages et des relations humaines, et cette subtilité à déceler et mettre en relief les non-dits, les rancoeurs silencieuses, les (dés)accords tacites. 

Ecrit à seulement 27 ans (après Les Seigneurs, écrit à 23 !), Frères de sang n'a pas la même ampleur que les romans ultérieurs, mais témoigne déjà d'une grande maturité dans la maîtrise du récit, la tension narrative. Le propos est moins sombre et le timbre moins grave, mais la voix de Richard Price est là, qu'on ne se lasse pas d'entendre.

Celle d'un grand écrivain.



Frères de sang / Richard Price (Blood Brothers, 1976, trad. de l'américain par Jacques Martinache. Presses de la Cité, 2010)

PS : Richard Price sera présent au festival América, du 23 au 26 septembre prochain.

PPS : d'autre part, il entame (sous le pseudo de Jay Morris) une série de polars ayant pour personnage principal un flic new-yorkais rétrogradé après une bavure. Le premier sortira aux Etats-Unis à l'automne 2011.

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11 août 2010 3 11 /08 /août /2010 00:00

The killer inside me, adapté du roman du grand Jim Thompson (1906-1977) sort en salles aujourd'hui. Thompson et le cinéma, c'est une longue histoire, rappelez-vous Les Arnaqueurs, Série Noire, ou Coup de torchon. Thompson a scénarisé aussi, Les sentiers de la gloire et L'Ultime Razzia de Kubrick, ou... The Killer inside me, adapté en 1976 déjà avec Stacy Keach (mister Mike Hammer, dans la série télé des années 80), mais qui n'est pas resté dans les mémoires.

Ironie du sort, Le démon dans ma peau est issu... d'un synopsis. "On écrivait des synopsis et on les donnait aux auteurs en disant : est-ce que vous pourriez nous donner un livre comme ça ? Par exemple, deux des premiers romans que Jim Thompson a écrits pour nous étaient fondés sur des synopsis. Je sais que ça fait sursauter [sa veuve] Alberta qui le niera, mais c'est la vérité. On lui a donné un synopsis de The Killer Inside Me, qu'il a très astucieusement transformé pour satisfaire ses besoins stylistiques." *

 

Le démon dans ma peauMais revenons au roman. Les années 50, un bled du Texas. Le shérif-adjoint s'appelle Lou Ford. Lou fait correctement son boulot et Lou aime les femmes. Lucille la fiançée, Joyce la prostituée. Mais il a une curieuse façon de leur montrer. C'est un brave type, affable, serviable, apprécié. En apparence. Bizarre tout de même cette avalanche de cadavres autour de lui...

Raconté à la première personne, ce récit décapant et glaçant à souhait est d'une violence d'autant plus abrupte qu'elle est racontée avec une désinvolture déconcertante et, d'autre part, sans motif véritable - même si elle trouve sa source dans des troubles sexuels remontant à l'enfance - si ce n'est le délire mélagomaniaque et le sentiment de toute-puissance (quasi-biblique) du tueur.

Mais la folie meurtrière de Ford, lui-même entouré de salauds, ne saurait masquer complètement la pourriture qui gangrène la petite bourgade, la corruption de cet échantillon d'humanité.
"Comment peux-tu savoir si je suis comme ça Johnnie ? Comment peut-on être sûr de quelque chose ? Nous vivons dans un monde tordu, fiston, dans une drôle de civilisation. Les policiers y jouent aux truands, et les voyous font le boulot de la police. Les hommes politiques se mettent à jouer aux clergymen et les pasteurs à tâter de la politique. Quant aux percepteurs, ils perçoivent pour leur propre compte... Les " Méchants " voudraient qu'on ait tous plus de fric, et les " Bons " se bagarrent pour nous empêcher d'en avoir. Il paraît que ça ne vaudrait rien pour notre santé. Si chacun mangeait à sa guise, on chierait trop. Ça provoquerait une inflation dans l'industrie du papier-cul ! Moi, c'est comme ça que je vois les choses. La plupart des arguments que j'entends répéter autour de moi sont à peu près du même acabit."

Pire : Lou Ford est aussi le produit monstrueux d'une communauté qui dissimule ses vices derrière ses facades immaculées et sa bienséance hypocrite.

Là, on retrouve l'un des thèmes fréquents du roman noir américain : la petite ville pourrie jusqu'à la moelle. Ce qui est nouveau en revanche, c'est que Thompson a substitué au détective venant de l'extérieur - personnage habituellement chargé de mettre un coup de pied dans la fourmillère (comme celui d'Hammett, par exemple, dans Moisson Rouge) - l'un de ses habitants, un homme mauvais qui plus est. Comme la protubérance d'un corps malade. Un personnage qui n'a rien à voir en tout cas avec un quelconque justicier même si, ironie suprême, il porte un badge.


Un air de déjà-vu

Un shérif psychopathe qui joue au bénêt et zigouille les importuns ? Lou Ford rappelle immanquablement le personnage de Nick Corey dans 1275 âmes, ce roman-remake écrit quelques années plus tard. Pour ma part, je continue à préférer ce dernier, même si, paraît-il, Le démon dans ma peau était le roman favori de l'auteur.

Toujours est-il que Le démon dans ma peau est dans la lignée de tous les romans de Jim Thompson : un mélange de tendresse, de désenchantement et de cruauté. Un concentré de noirceur à vous serrer l'estomac.



Un coup de gueule, pour finir :
Faire des coupes claires dans les traductions était chose courante à la Série Noire pendant les années 50-60-70, pour diverses raisons commerciales. Le démon dans ma peau n'y a pas coupé. Là, c'était l'occasion d'avoir une nouvelle traduction et surtout la version INTEGRALE du roman. Raté. La maison Gallimard a juste refait l'emballage, avec l'affiche du film en couverture, mais le texte est identique à celui de la première traduction (1966), c'est-à-dire amputé de plusieurs paragraphes et même d'un chapitre entier !, si on en croit ce qui se dit sur le forum Pol'art noir.


Le démon dans ma peau / Jim Thompson (The killer inside me, 1966, trad. de l'américain par France-Marie Watkins. Gallimard, 1980, 1989, rééd. Folio policier, 2010)


* George Tuttle, "an interview with Arnold Hano", in Ed Gorman, The Big Book of Noir, 1998. Extrait traduit et retranscrit par Benoît Tadié dans son livre Le polar américain, la modernité et le mal (PUF, 2006).

 

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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 00:00

Il reste encore quelques titres épuisés, mais les éditions Rivages sont sur la bonne voie, qui viennent encore de rééditer deux romans d'Elmore Leonard, Paiement Cash et Gold Coast.
Pas le meilleur Leonard, mais si vous cherchez du "bon p'tit polar" à vous mettre sous la dent, vous y êtes.


Paiement cashTout roule pour Mitchell : cet ancien ouvrier possède maintenant sa propre usine de pièces détachées auto, et ça fait plus de vingt ans qu'il est amoureux de sa femme Barbara. C'est un type droit et honnête... qui ne sait pas trop ce qui l'a poussé dans les bras de Cynthia, 22 ans.
Les ennuis commencent quand la fille disparaît et que trois types veulent le faire chanter. Du pognon facilement gagné, qu'ils se disent. Mais ils sont tombés sur le mauvais cheval : Mitchell a de la ressource et surtout, il est beaucoup plus malin qu'eux. 

Paiement Cash a été porté à l'écran par John Frankenheimer en 1986, avec Roy Scheider dans le rôle principal.



Gold CoastLe rôle de la bonne poire, il pourrait bien être dévolu à Cal McGuire, un petit escroc plutôt attachant qui, après avoir miraculeusement échappé à la justice de Détroit suite à un vice de procédure, va se mettre au vert en Floride, et bosser dans un centre d'attraction aquatique.
Là-bas, il ne tarde pas à rencontrer la riche et belle Karen Di Cilia. Et veuve. Son mafioso de mari a cassé sa pipe mais son testament est très clair : si elle lui est infidèle, même par-delà la mort, finis la vie de palace, les voitures et les millions.
Son garde-chiourme s'appelle Roland, un texan complètement givré. Son sauveur s'appelle peut-être McGuire. Elle est "belle et énigmatique", il a la bouche en coeur et le coeur sur la main.
Roland et McGuire sont sur un bateau, qui tombe à l'eau ?


a t'amuse, de jouer. Comme les dauphins. On leur impose toutes ces conneries, mais si on les libère, qu'est-ce qui se passe ? Ils reviennent faire les pantins dans un monde trafiqué." 

Léger, drôle et gentiment cynique, Gold Coast nous offre en prime un final délicieusement amoral.



Comme dit l'ami Jean-Marc sur actu-du-noir, "ça paraît tellement facile d'écrire un polar quand on lit Elmore Leonard". C'est vrai, Leonard déroule et tout paraît évident. Intrigues au cordeau, dialogues itou, de la concision, du rythme et des rebondissements. Mince... c'est déjà fini.


Paiement cash (52 Pick Up, 1974, trad. de l'américain par Fabienne Duvigneau et Philippe Sabathé. Presses de la Cité, 1987, rééd. Rivages/Noir, 2010)

Gold Coast (Goald Coast, 1980, trad. de l'américain par Fabienne Duvigneau. Presses de la Cité, 1986, rééd. Rivages/Noir, 2010)

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7 août 2010 6 07 /08 /août /2010 00:00

Insoupçonnable, tiré du roman éponyme de Tanguy Viel, vient de sortir sur les écrans. 


InsoupçonnableNappes blanches, "serveurs en vestes raides", villa en bord de mer. Jour de fête : les invités célèbrent le mariage de Lise et Henri Delamare.

Lise travaillait dans un de ces "bars de nuit" ("...jolie périphrase, pour ne pas dire les mots qui fâchent") où viennent se distraire les notables locaux. C'est là qu'ils se sont rencontrés.
Henri est veuf et deux fois plus âgé qu'elle, il est issu de cette vieille bourgeoisie de province, riche "de ces fortunes qu'on dirait sans origine, ancestralement constituées et qui semblent ensuite génétiquement transmises au dernier de la lignée".

Lise a un frère, Sam. On comprend vite que le frère est en réalité l'amant. C'est lui qui raconte cette histoire - dépassé, pathétique, fou de jalousie.

Henri a un frère, Edouard, commissaire-priseur comme lui. Il n'était pas au mariage et se montre distant. On comprend vite qu'il aura un rôle à jouer.

Sam et Lise ont un plan - "C'était ton idée, Lise". Beaucoup d'argent à la clé. De quoi changer de vie. "Changer de vie" répète Lise comme un mantra. Aller "aux States" comme elle dit, "de cet accent imité d'une actrice américaine."
La situation leur échappe, bien-sûr, et le drame se profile. "On ne peut plus reculer", dit-elle. Alors le drame se mue en tragédie. Quelques secrets de famille et un quatuor de personnages. Mais lequel donne la mesure ? C'est l'une des questions de ce thriller feutré.



Curieux pied de nez, le roman de Viel rappelle des... films. Du Chabrol pour l'équation : drame + bourgeoisie provinciale ; L'Appât de Tavernier pour l'arnaque qui dégénère ou Les Diaboliques de Clouzot pour les stratagèmes criminels. Insoupçonnable le film tiendra t-il la comparaison ? Je ne veux pas préjuger mais la bande-annonce me porte à croire qu'il s'appuie principalement sur le noeud de l'intrigue plutôt que sur son atmosphère, lourde, menaçante, viciée malgré les embruns et le vent breton.

D'un autre côté, je serais curieux de voir comment le réalisateur - Gabriel Le Bornin - s'est débrouillé pour adapter un roman dans lequel il ne se passe pas grand-chose finalement, ou plutôt, qui est tout entier soumis aux monologues intérieurs, aux ressentiments/réflexions/sensations de Sam, dans une sorte de contrepoint symétrique à l'écriture dite "behavioriste".



Si le récit a l'aspect élémentaire du fait divers, le style est très singulier. Tanguy Viel triture la langue, malaxe la syntaxe, allonge ses phrases comme on allonge sa foulée, change subtilement de rythme, sème les virgules comme on reprend son souffle, s'évade, digresse, emprunte des raccourcis comme autant de sous-entendus.
Alors ce n'est pas toujours facile à suivre, c'est vrai, parfois on reprend le début de la phrase - quelques lignes plus haut -, mais cette prose a quelque chose d'hypnotisant, dans ses digressions, ses circonvolutions.

Essayez d'ailleurs de lire le texte à voix haute. Vous butiez sur une phrase, et d'un coup les mots coulent et font sens.

Un extrait, pour vous entraîner...

"Mais faut-il appeler cela naïveté qu'un homme de cinquante ans se remarie à une jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses, presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la manière dont il l'avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu'on en était làdans cette situation absurde, pensai-je, absurde, ai-je dit à Lise, depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à elle, dans l'autre une coupe de champagne qu'il avait payée le prix qu'on paye dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c'est pas n'importe qui, que Lise c'est quand même ma soeur, lui disais-je encore à elle ce soir-là, saoul comme je l'étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que tu n'es pas ma soeur, je vais aller lui dire la vérité, à Henri, et qu'on a prévu un kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu'on a prévu avec ma soeur, parce que c'est un mot qu'on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit encore plus fort."


Insoupçonnable
/ Tanguy Viel (Ed. de Minuit, 2006, rééd. poche 2009)

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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 00:00

Poussés depuis quelques semaines sur le devant de la scène médiatique suite aux surenchères sécuritaires d'un ex-Ministre de l'Intérieur, les Roms n'en finissent plus d'être caricaturés. Pour échapper aux fantasmes et aux idées reçues, on peut par exemple lire ce court roman publié en 2001 aux éditions Coop-Breizh et réédité cette année chez Rivages.

L'auteur, Gianni Pirozzi, né en Bretagne il y a une quarantaine d'années, est travailleur social. "Mon diplôme de travailleur social, c'est un passeport pour explorer les marges", dit-il (cf interview sur Entre-2-Noirs).
En marge, comme la communauté Rom dont il est question ici, à travers une intrigue tendue comme un cordon de police.


RomicideLe corps torturé d'un homme a été découvert dans un terrain marécageux en bordure de Rennes. Il s'appelait Kertesc, c'était un vieux Rom hongrois. L'inspecteur Bertrand Rozenn tient absolument à élucider cette affaire mais se rend bien compte qu'il est difficile d'enquêter parmi les gens du voyage, plus enclins à régler leurs affaires en famille. Pour l'aider, il contraint Augusto Rinetti, le gardien de l'aire d'accueil où "résidait" la victime, à jouer les indics.

Ce dernier, un ex-militant d'extrême gauche et jeune père divorcé à la dérive, est contraint d'accepter : sans toit et sans boulot, impossible de continuer à accueillir, un week-end sur deux, son gamin de 3 ans, la seule chose qui lui donne encore la force de s'accrocher.


Raconté tour à tour par ces deux hommes, le récit nous fait un peu mieux connaître les mentalités et le mode de vie de la communauté Tsigane - loin des fantasmes et des peurs qu'elle inspire. Les veillées musicales autour des braseros, le sentiment de fraternité qui anime ces gens, le désir de sédentarisation de certains, la débrouillardise (qui flirte parfois avec la délinquance), un système clanique où l'on se montre instinctivement méfiant envers les gadjos (effet miroir ?), la loi du silence, et la violence qui surgit parfois, abrupte, pour se venger d'un ennemi ou corriger un enfant.
Aucun angélisme ni compassion de bazar chez Pirozzi.

A travers le personnage de Kertesc et quelques focus historiques, Romicide rappelle aussi à quel point le XXème siècle fût cruel pour les Roms, pourchassés, emprisonnés, exterminés à travers toute l'Europe.

Mais ce n'est tout : Pirozzi campe de solides personnages, tour à tour attachants, émouvants ou méprisables, avec leurs paradoxes, leurs motivations, leurs douloureux souvenirs, leurs cas de conscience.Entre le flic résolu et le père divorcé à la dérive se noue d'ailleurs une étrange relation, entre défiance et reconnaissance mutuelle.


Et le tout en moins de deux cent pages, au style affûté, économe, percutant ; le mot est précis, la phrase bien tournée, sans afféterie mais d'une élégance discrète. A ce titre, le dénouement - cinq derniers chapitres qui concluent en kaléidoscope le devenir des principaux protagonistes - est particulièrement réussi.

Gianni Pirozzi a écrit deux autres romans où l'on retrouve l'un et/ou l'autre des personnages de Rozenn et Rinetti, Hôtel Europa et Le quartier de la Fabrique. On y reviendra.



Romicide / Gianni Pirozzi, préf. de Cesare Battisti (Coop-Breizh, 2001, rééd. Rivages/Noir, 2010, version entièrement révisée par l'auteur)

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