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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 13:17

...cuvée 2010. On connaît la maison, et James Lee Burke fait toujours preuve d'un grand savoir-faire. Après Jésus prend la mer, c'est donc le petit Jésus en culotte de velours !   


Descente de PégaseRobicheaux, toujours adjoint du shérif de la paroisse d'Iberia, a plusieurs affaires sur les bras : un vagabond vraisemblablement percuté et tué par une voiture, une étudiante pleine d'avenir et d'entrain retrouvée morte dans un terrain vague et dont le suicide ne fait guère de doute, et la fille d'un vieil ami - mort sous ses yeux lors d'un braquage en Floride, au début des années 80 - qui passe son temps à arnaquer les casinos du coin, établissements qui renvoient tous vers Whitey Bruxal, un gangster de Miami venu s'implanter en Louisiane et d'ailleurs susceptible de pourvoir aux ambitions politiques de quelques huiles.

Au croisement de ces trajectoires se trouve un certain Bello Lujan, un truand du cru qui s'est fait tout seul, comme on dit, mais qui aurait peut-être mieux fait de demander de l'aide.

Encore une fois, Robicheaux va devoir faire preuve d'une sacrée dose d'obstination, voire d'imprudence, pour découvrir le fin mot de l'histoire.



On pourrait raisonnablement s'attendre à quelques baisses de régime de la part d'un écrivain qui publie au moins un roman par an. Il n'en est rien : jamais ce rythme métronomique ne donne l'impression d'une mécanique froide, tant Burke donne à chaque fois le meilleur de lui-même et creuse le puits de ses obsessions, tant on est attaché à ses personnages et à son univers à la fois brutal, poétique, sensuel.


Que dire de plus qu'on n'ait déjà dit de Burke/Robichaux ?

Une fois encore, Burke fait preuve d'une grande maîtrise du rythme, des dialogues et de la narration.

Une fois encore, on trouve de très beaux personnages secondaires, que ce soit l'éternel complice Clete Purcell - qui prend encore un peu plus d'ampleur -, le shérif Helen Soileau ou même... Tripod, le raton laveur vieillissant de la maison ! On fait aussi un peu plus connaissance avec Molly, l'ancienne religieuse rencontrée dans L'emblême du croisé et qui partage désormais la vie de Robicheaux.

Une fois encore, l'écriture est superbe, et si son lyrisme bucolique peut en agacer certains à la longue, ce que je peux comprendre, il faut reconnaître qu'il évoque de façon magnifique la Louisiane et ses paysages.

Une fois encore, il s'agit d'une  variation autour des mêmes thèmes "burkiens" - la violence que chacun porte en soi, qui nourrit et dévore à la fois ; le cynisme des puissants ; les outrages infligés à la Louisiane... - bien que La descente de Pégase soit moins crépusculaire, moins imprégnée de mélancolie que les précédents opus, et notamment Dernier Tramway pour les Champs-Elysées.


Burke, c'est une voix qu'on aime écouter et réécouter, la chronique d'un monde en mutation, la complainte du vieux Sud et celle des hommes de bonne volonté.

Vivement la cuvée 2011.


Jean-Marc a aussi beaucoup aimé, et donne quelque explications sur le titre du livre.


La descente de Pégase / James Lee Burke (Pegasus Descending, 2006, trad. de l'américain par Patricia Christian. Rivages/Thriller, 2010)

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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3 août 2010 2 03 /08 /août /2010 00:00

"...ce rêve étrange et pénétrant / D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime / Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même / Ni tout à fait une autre..." (Paul Verlaine)


De retour, et pour commencer la moisson estivale, voilà une Rumba sensuelle, rythmée et délicieusement surannée, publiée aux éditions Anacharsis par un certain Alberto Ongaro, romancier touche-à-tout et scénariste de bandes-dessinées vénitien né en 1925, qui fut longtemps le complice d'Hugo Pratt. 


Rumba"Evidemment, Huston n'était pas son nom. Puisqu'il était dépourvu d'un nom dont il pût tirer vanité, Huston s'était donné son nom tout seul après avoir vu un vieux film de John Huston, Le Faucon maltais, un film des années 40 qui lui avait paru être le plus beau film qu'il eût jamais vu ou qu'il verrait jamais. L'alchimie produite par la photo en noir et blanc, par le jeu entre Humphrey Bogart, Sydney Greenstreet et Peter Lorre et par le sentiment de défaite, de perte inéluctable qu'on tirait de l'intrigue, l'avait à ce point fasciné qu'il en était comme imprégné et que l'on en retrouvait des traces dans ses livres, fréquemment situés dans le milieu des perdants et dans les années quarante."

Enfant illégitime, John B. Huston a grandi dans un pensionnat religieux, "occupant son temps à rêver de tuer les soeurs les unes après les autres". Ce fut justement l'une d'elle, la seule à trouver grâce à ses yeux, qui lui suggérât "de donner corps à ses envies criminelles sans pour autant devenir un assassin". C'est ainsi que Huston trouva sa vocation : écrire des romans policiers.


Lorsqu'un ami d'enfance, récemment sorti de prison, lui demande son aide pour élucider le meurtre de Cayetana Falcon Laferrere, une femme dont il est tombé éperdument amoureux quelques années plus tôt, Huston - y voyant aussi quelque matériau pour un futur roman - va jouer les détectives privés et se coltiner, des bas-fonds de Rio à la haute société brésilienne des années 50, quelques personnages pour le moins équivoques : un milliardaire libidineux aux nerfs fragiles, un tueur à gages s'abritant derrière un costume de lin blanc, un avocat à la réputation douteuse et puis... et puis une pléïade de femmes fatales, suaves et subtilement provocantes.

En plusieurs endroits, une chanson lui revient aux oreilles, comme un choeur ou un refrain, une rumba lancinante et mélancolique qui semble relier entre eux chacun des protagonistes.



Comme dans les grands romans noirs, l'enquête sert de prélude à la quête. Quête de soi, quête amoureuse, quête de sens, quête excitante et vaine d'un faucon maltais (quel qu'il soit) douloureusement inaccessible, ici celle d'une femme inconnue, d'une morte amoureuse, mystérieuse et fascinante, qui éveille chez Huston des émotions inédites, sans que jamais ne le quitte ce "fond de tristesse" (Huston est d'ailleurs plus proche d'un Philip Marlowe que d'un Sam Spade), cette saudade qui imprègne tout le roman.

Ongaro s'empare des clichés et des codes du hard-boiled, s'en amuse et s'en délecte - le lecteur aussi - et livre un vibrant hommage au roman noir de Chandler et d'Hammett, mais son texte n'a pas pour autant l'aspect un peu clinique, artificiel de ce type d'exercice (de style) : cette Rumba brille aussi par une intrigue savamment sinueuse, l'élégance de son style et une pointe d'exotisme.

L'une des belles découvertes de l'année.


Rumba / Alberto Ongaro (Rumba, 2003, trad. de l'italien par Jean-Luc Nardonne et Jacqueline Malherbe-Galy. Anacharsis, 2010)

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Published by jeanjean - dans italie
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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 00:00

Retranscrire un dialogue n'est jamais un exercice évident - ceux qui s'y sont déjà essayés savent de quoi je parle. En passant de l'oral à l'écrit, on perd immanquablement un peu de sens et de spontanéité.
En retranscrivant cette (belle) rencontre avec Jake Lamar, je me suis heurté à un autre souci : bien que Jake maîtrise admirablement la langue française, ce n'est pas sa langue maternelle et il n'en possède pas encore toutes les subtilités, d'où quelques erreurs de syntaxe que j'ai essayé de "retoucher" sans trahir la pensée de l'auteur. De la même façon, il m'a semblé important de garder quelques formules peut-être suspectes du point de vue syntaxique ou grammatical, mais qui illustrent la façon de penser - et de parler - de Jake Lamar, et font aussi partie du charme de cette rencontre.

 

Bonne lecture.

jakelamar - illust.
                                                                                       ©Ramor


 

Vous avez publié votre premier livre, Confessions d’un fils modèle (Bourgeois blues), en 1991, à l’âge de 30 ans. Pourquoi écrire une autobiographie si jeune ?

 

En fait, c’était d’abord la proposition de mon agent - aux Etats-Unis, il faut avoir un agent pour trouver une maison d’édition, c’est très différent par rapport à la France. A 27 ans, après quelques années à Time Magazine, j’avais toujours l’envie d’écrire des livres, j’ai eu un rendez-vous avec un agent et cette femme m’a dit : « tu as eu une vie intéressante, as-tu envisagé un récit autobiographique ? ». Depuis 2-3 ans aussi, je remplissais des cahiers pendant mes jours « off », quand je n’étais pas au boulot. Des dialogues, des idées, des petites histoires. Et tout le temps, je retournais à l’histoire de mon père et de ma relation avec lui.
Il faut dire aussi que ce n’est pas bizarre aux Etats-Unis de commencer une carrière littéraire par une autobiographie, et c’est même assez commun aujourd’hui. Il y avait aussi cette tradition chez les écrivains afro-américains comme Richard Wright, Maya Angelou, qui ont écrit des écrits autobiographiques.
Jusque-là, quand j’essayais de créer une fiction de l’histoire de ma relation avec mon père, j’étais un peu… bloqué, que ce soient à travers des nouvelles ou une pièce de théâtre. Après que mon agent m’ait proposé d’écrire une histoire vraie, je me suis senti plus proche de l’histoire. J’ai réalisé aussi que mon père, qui est le véritable personnage principal, ressemble à un personnage littéraire, et j’ai pensé qu’en disant la vérité ce livre serait encore plus « puissant » pour les lecteurs.

Vous y parlez de votre famille, de votre enfance et surtout de votre père, un homme très autoritaire et ambitieux qui a réussi à s’extraire de sa condition. Vous avez cette phrase terrible dans le livre : « le foyer de mon père était un Etat totalitaire ». Parlez-nous un peu de lui et de votre relation ?

 

Il est né très pauvre dans l’Etat de Géorgie, mais il était très intelligent et a reçu une bourse pour aller à l’Université. Mais c’était l’époque de la ségrégation, les années 40, et on n’avait pas la possibilité, quand on était Noir, de choisir son Université ni d’aller avec les Blancs. Il est donc allé à Morehouse College, une des meilleures universités pour les étudiants Noirs, en même temps que Martin Luther King d’ailleurs. Mais il était toujours un peu amer, parce ses choix étaient réduits. Ensuite, il est rentré dans l’armée et a fait la guerre de Corée. Encore après ça, il a reçu une autre bourse, pour suivre cette fois des cours de Business, à New York University. Son rêve était d’être un nabab, un millionnaire…

…un capitaine d’industrie ?

 

Exactement. Dans le monde du bâtiment. Mais c’est un milieu très corrompu et il a rencontré beaucoup d’obstacles et de frustrations. Et je pense qu’il a imposé ses frustrations et son dépit sur nous, sur sa famille, et comme beaucoup d’hommes violents, il répétait des choses qu’il avait vues et vécues dans son enfance. J’étais un peu son enfant préféré et son rêve était que je suive sa voie dans le monde du business ou que je sois le premier Président Noir des Etats-Unis...

Impensable…

 

(rires) Oui, à l’époque où il m’a dit ça j’ai rigolé ! Et aujourd’hui…

Ecrire ce livre vous a-t-il permis de mieux comprendre votre histoire familiale et votre père ?

 

Oui, absolument. Quand je l’ai relu l’année dernière à l’occasion de sa sortie en France, j’ai vu dans ce livre un auteur plein d’angoisses… parce que… j’ai cherché ma place dans le monde, et c’était obligatoire pour moi d’écrire ce livre avant de passer au roman, et pour continuer à vivre. J’étais tellement tourmenté par la relation avec mon père, et j’avais peur aussi de répéter sa violence et ses pires qualités (sic). Me plonger dans les expériences, les souvenirs difficiles… ce livre était une espèce de catharsis. Un homme comme mon père, qui répète les traumatismes qu’il a lui-même vécus, c’est parce qu’il n’avait pas la capacité de prendre du recul, d’examiner sa propre vie. Et cette « auto-examination » était quelque chose de nécessaire pour moi.

Est-ce votre père a lu ce livre ?

 

J’ai entendu deux choses : qu’il ne l’a pas lu et… qu’il déteste ! (rires) En tout cas, j’étais très angoissé avant la publication. J’avais quitté mon boulot, j’avais quitté New York pour le Michigan où je suis resté 3 ans, et je n’ai pas été très honnête avec ma famille : je leur avais seulement dit que j’étais très en train d’écrire un livre sur la bourgeoisie noire aux Etats-Unis. Quand j’ai eu les épreuves du livre, la première personne à qui je les ai données était mon frère...

Quelle a été sa réaction ?

 

Il a adoré. Il était bouleversé et pensait que c’était très… juste. Après ça, j’ai donné les épreuves à ma mère et à ma grand-mère. Elles étaient un peu choquées mais toutes les deux m’ont dit «  tu as dit la vérité ». Ça, c’était très important pour moi, d’avoir dit « la vérité ». Après la publication du livre, toute ma famille – j’ai beaucoup de cousins, cousines, tantes, oncles… partout dans le pays - a lu et apprécié le livre. C’était un soulagement énorme pour moi. Mais il y a toujours ce lecteur, ou plutôt ce non-lecteur, qu’est mon père. Je ne suis plus en contact avec lui, et je ne sais pas s’il l’a lu ou pas.

Vous avez mentionné « la bourgeoisie noire ». Votre livre est aussi une histoire des afro-américains des années 30 à nos jours. Vous évoquez vos souvenirs d’enfance et la lutte pour les droits civiques, la façon dont vous avez pris conscience d’être Noir, dont vous avez été confronté au racisme… Comment les choses ont évolué pour les Noirs depuis les années 60 ?

 

C’est une autre raison pour laquelle je ne voulais pas écrire de fiction : à travers l’histoire de mon père, j’avais envie de montrer de façon complètement réaliste comment les Etats-Unis ont changé entre les années 30 et 80. Quand mon père était enfant, dans le Sud, la ségrégation était une grosse machine d’oppression. Il y avait des lynchages, le refus du droit de vote… Moi qui ai grandi dans les années 60 et 70 à New York, j’ai vu un racisme beaucoup plus subtil, insidieux et difficile à cerner. La façon dont les attitudes racistes sont projetées sur les gens, souvent de façon inconsciente, c’était aussi ça que je voulais montrer dans le livre.

Vous parlez aussi de la discrimination positive… Et de ses effets pervers ?

 

Pas les effets pervers, mais la résistance qui existe parmi beaucoup de gens, avec cette idée notamment que sans l’« affirmative action », les Etats-Unis seraient une méritocratie. Mais j’ai vu à Harvard, par exemple, quelque chose de tout à fait contraire. Dans le système des grandes écoles privées, il y a un processus pour être admis : tous les étudiants sont « groupés », et il y a un groupe spécial pour les « légataires ». C’est-à-dire : si votre père ou votre mère est allé à Harvard, vous êtes un « légataire ». Et vous avez 3 fois plus de chances d’être admis… C’est une question d’argent : vous êtes le fils ou la fille de gens qui ont donné de l’argent à Harvard. Et j’ai rencontré des légataires qui étaient complètement nuls ! Il y a le même système à Yale. Par exemple, Georges Bush Jr. était un étudiant médiocre…

Ne vous énervez pas tout de suite…

 

(rires) … mais il est allé à Yale parce son père est allé à Yale, son grand-père est allé à Yale, parce qu’ils ont donné de l’argent à Yale… Je pense donc que prendre en compte les racines d’un candidat pour avoir plus de diversité à l’université était une bonne idée contre ce système de discrimination négative qui existe depuis toujours.
C’est différent dans le monde des entreprises, et c’est sûr que l’une des raisons pour lesquelles j’ai obtenu le boulot à Time Magazine, était que j’étais Noir. Mais dans ce monde du travail, celui du Time par exemple, tu as 6 mois pour prouver que tu es qualifié. Si tu ne passes pas cette période, tu es viré, le système américain est ainsi. Dans ce système, on voit comment l’« affirmative action » fonctionne. Après, comme je l’écris dans le livre, l’ambiance au Time était très blanche, et il y avait beaucoup de Noirs qui ne réussissaient pas à s’imposer dans ce milieu.

Avez-vous ressenti une certaine frustration, du fait que votre couleur de peau passait parfois avant vos compétences ?

 

Pas pour tout le monde mais dans les yeux de certains, oui. Une fois que j’avais montré mes compétences, on a eu aussi le désir de m’utiliser pour traiter des questions raciales et de pauvreté, pour mettre un visage noir devant le public. C’était un grand conflit pour moi parce que le Time Magazine, historiquement, est un journal plutôt conservateur tandis que j’étais toujours très à gauche. J’ai accepté le boulot, parce je pensais que ce serait une bonne expérience pour un écrivain, mais parfois j’avais honte d’avoir mon nom sous certains articles qui étaient transformés, réécrits.

A un moment du livre, un de vos amis vous dit un moment : « Tu sais quel est ton problème, Jake ? Tu es trop blanc pour les Noirs et trop noir pour les Blancs »…

 

Oui, ça part du communautarisme, très fort aux Etats-Unis et particulièrement dans le système scolaire. Mon lycée était très progressiste, il y avait un bon mélange, mais à Harvard, les groupes étaient délimités selon leur race, c’était presque de la ségrégation choisie. Les WASP avec les WASP, les juifs avec les juifs, les Noirs avec les Noirs… Rester avec des gens comme toi, cette idée du chacun chez soit, c’est presque une règle. Moi j’ai rejeté ça, j’avais des amis noirs, blancs, d’origines différentes… L’ami qui m’a dit cette phrase trouvait que ça représentait un problème.

On dirait que vous ne gardez pas de très bons souvenirs d’Harvard…

 

Non, c’est vrai, même s’il y avait quand même des bonnes choses. Je me rappelle d’un prof formidable, d’ateliers d’écriture, de cours où j’ai beaucoup appris. Mais il y avait un esprit de compétition qui est je pense encore pire aujourd’hui, où l’idée est juste de gagner de se faire une situation et de faire beaucoup d’argent.

Il y a un autre passage où vous dites : « être Noir était la chose la plus importante de ma vie, et en même temps absolument sans importance pour moi ».

 

Je dirais que c’est toujours le cas, et que ça dépend du contexte. Il y a des moments où mon ethnicité est hyper-importante, mais la plupart du temps, je ne m’en préoccupe pas. Et même quand j’écris sur les questions raciales, la chose la plus importante pour moi est d’écrire une bonne phrase. C’est l’expérience de tous les écrivains, cette lutte d’écrire, d’écrire quelque chose de bon, de juste.

Une dernière question avant de parler de vos romans, à propos du terme « afro-américain », un terme apparu a priori dans les années 80 et en vogue dans les salles de presse. Est-ce que c’est un terme politiquement correct comme « amérindien » ? Est-ce que les Noirs utilisent ce mot ? Qu’est-ce qu’il recouvre exactement ?

 

Je pense que c’est un signe de la difficulté de classer les Noirs dans la société américaine. Les termes pour désigner les Noirs ont changé plusieurs fois tout au long de l’Histoire. Quand mes parents étaient jeunes, dans les années 30-40, le terme poli était « coloured ». Quand on écoute les discours de Martin Luther King, il utilise « négro », qui n’était pas du tout péjoratif au début des années 60. Les choses ont changé un peu après, et peut-être que tu connais les paroles de la chanson de James Brown, « I’m black and i’m proud », là c’était un grand changement, pour dire que « noir » était quelque chose de bon, de positif… Le terme politiquement correct est resté « Noir » pendant plusieurs années avant de devenir « african american » à la fin des années 80.
Je ne suis pas très occupé par toutes ces appellations, mais il faut rappeler que les Etats-Unis sont un pays d’immigrés, que tous les américains ont une double identité, et c’est complètement commun aux Etats-Unis de parler d’italo-américains, d’irlando-américains, de chinois-américains…

Bourgeois blues sort en 1991 aux Etats-Unis – vous aviez déjà quitté le Time Magazine -, reçoit un Prix en 1992. Vous gagnez un peu d’argent et décidez, en 1993, de venir passer un an à Paris, où vous vivez toujours ! Pourquoi Paris ?

 

En fait, j’étais inspiré par tous les auteurs américains qui sont venus avant moi, et principalement par James Baldwin. J’ai lu La conversion quand j’avais 12 ou 13 ans et j’étais bouleversé par ce livre. J’ai demandé à mon prof qui était ce James Baldwin, et j’ai appris qu’il habitait à Paris. Ça semblait complètement exotique pour moi, et l’idée est restée depuis ce jour-là. Après Baldwin, j’en ai aussi lu d’autres, Richard Wright, Ernest Hemingway, Henry Miller, Francis Scott Fitzgerald, Gertrude Stein… C’est une longue liste.
Quand je suis arrivé, je ne parlais pas un mot de français, je connaissais une seule personne, un ami d’université, mais j’ai trouvé que c’était très facile de rencontrer les autres américains…

Il y a une forte communauté américaine à Paris…

 

Oui, importante, et accueillante aussi. Et puis j’ai adoré l’ambiance de cette ville. J’y suis donc resté une deuxième année, et à la fin de la troisième année j’ai rencontré une femme géniale, et je suis resté !

[public] Elle est française ?

 

Elle est… compliquée ! [rires] Son père était suisse, sa mère est hollandaise, elle est un peu italienne, elle est né en Allemagne et habite à Paris depuis 30 ans. Disons qu’elle est « paneuropéenne ».

Vous avez eu le culot d’épouser une femme blanche ?!

 

Oui, oui ! [il rit]

Les couples interraciaux aux Etats-Unis, c’est un véritable tabou, non ?

 

Je pense que les gens sont un peu plus à l’aise aujourd’hui par rapport à ça. Ma femme et moi étions à New York en 2006, et pendant 15 jours, nous n’avons croisé que quatre couples mixtes. Nous sommes revenus en 2008, trois semaines après l’élection d’Obama, et nous en avons vu beaucoup plus !

Grâce à Obama ?!

 

J’imagine… Un peu comme si les gens avaient reçu une permission. Quelque chose s’est passé, maintenant je ne sais pas si ça va durer…

A travers vos personnages ou votre expérience personnelle, on voit que des gens a priori tolérants et progressistes acceptent très mal que leurs enfants ou leurs proches entretiennent une relation avec une personne de couleur différente…

 

Absolument. J’en parle dans mes romans et aussi dans Confessions d’un fils modèle. A Harvard, j’avais une amie, une Blanche. Nous étions juste amis pendant 2-3 ans et tout à coup, nous avons commencé une romance. Ses parents me connaissaient et m’appréciaient beaucoup, mais à partir de là, ils étaient… dérangés. Ce n’est pas ce qu’ils avaient envisagé pour leur fille.

[public] Dans Rendez-vous dans le 18ème, vous dites qu’un Noir américain en France est d’abord vu comme un américain. Vous le diriez encore aujourd’hui ?

 

Oui, et c’est toujours quelque chose d’intéressant pour les Noirs américains, et d’ailleurs je ne suis pas le premier écrivain à noter cela, James Baldwin l’avait déjà fait dans les années 50…

Une petite anecdote par rapport à cela : vous racontez que quand vous vous faisiez contrôler par des policiers à Paris, alors que vous étiez en situation irrégulière,  il vous suffisait de montrer votre passeport américain pour qu’ils vous laissent tranquille.

 

Absolument, et pas seulement à Paris d’ailleurs. La dernière fois, c’était dans un train en Alsace, un flic m’a vu avec mon sac, il a peut-être cru que j’étais un immigré illégal et m’a demandé mes papiers. Du moment qu’il a vu mon passeport, aucun problème ! Mais ce n’est pas le cas pour mes amis africains, antillais, maghrébins…
Aux Etats-Unis, le racisme est toujours lié à la couleur alors qu’en France, il est plus compliqué, plus lié à l’histoire de France et du colonialisme. J’ai rencontré des africains qui pensent qu’ils  plus maltraités que les antillais, des maghrébins qui pensent qu’ils sont plus maltraités que les africains de l’Ouest, des guadeloupéens qui pensent qu’ils sont plus maltraités que des tunisiens, des algériens qui pensent qu’ils sont plus maltraités que des Noirs marocains... et c’est vraiment compliqué à comprendre pour un américain, parce qu’aux Etats-Unis, c’est toujours noir et blanc.

Toujours dans Rendez-vous dans le 18ème, quand on lui demande ce qui le retient à Paris, Richy Jenks, votre personnage de pianiste américain exilé à Paris, répond : « la bouffe ». A mon tour de vous demander ce qui vous retient à Paris…

 

A part la bouffe ? [rires] J’ai trouvé pourquoi les écrivains américains venus avant moi adoraient Paris, c’est le respect qui existe dans ce pays pour les artistes et les écrivains. Aux Etats-Unis, ce n’est pas le métier d’écrivain qui est respecté, c’est le succès. En France, il y a toujours un public intéressé par la littérature et le métier d’écrivain, comme ici ce soir, et comme dans tous les festivals et les salons du livre auxquels je participe. Et c’est vraiment agréable pour un écrivain.
Il y a 15 jours, j’étais à un festival à Montpellier. Il y a un écrivain de romans noirs qui était là, William Bayer, et c’était formidable pour lui d’être en France. Aux Etats-Unis, où il a publié une dizaine de livres, il n’est pas beaucoup considéré, pas comme un écrivain raté mais pas non plus comme un auteur important, c’est-à-dire quelqu’un comme Dan Brown qui écrit des best-sellers.

J’ai l’impression que c’est le cas pour beaucoup d’écrivains américains, notamment des auteurs de romans noirs, comme James Ellroy par exemple…

 

Ah, je connais Ellroy, et quand il est en France, c’est une rock-star ! [il se trémousse]. Il est connu et apprécié aux Etats-Unis, grâce au cinéma notamment, mais pas du tout dans les mêmes proportions qu’ici.

Quel accueil ont vos romans aux Etats-Unis ?

 

J’ai un lectorat fidèle, et j’ai de la chance parce que je connais des écrivains ayant écrit 3 ou 4 romans qui ne trouvent plus de maison d’édition pour publier leur roman suivant, à cause des chiffres de vente qui ne sont pas assez importants. Ça n’a pas toujours été comme ça : quand j’ai reçu mon premier contrat il y a une vingtaine d’années, la politique était de publier des auteurs peu connus avec l’argent gagné grâce à des Dan Brown, qui vendaient beaucoup. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, tout est basé sur les ventes, sur les chiffres.
Pour ma part, parce que j’ai un lectorat, parce qu’on sait que je vends un peu, on me permet de continuer. Mais je ne suis pas du tout un grand best-seller.

Vous vendez plus en France qu’aux Etats-Unis ?

 

Je vends plus de livres aux Etats-Unis mais proportionnellement, je pense que je vends mieux en France.

C’est à Paris que vous terminez d’écrire votre premier roman, The last integrationnist, Nous avions un rêve dans l’édition française [publié en 2005]. Chacun de vos personnages éclaire une facette du problème racial aux Etats-Unis dans un avenir proche, et vous vous montrez d’ailleurs très pessimiste…

 

J’ai commencé à écrire ce roman pendant la présidence de Bush père, en 1991, et quand le livre a été publié en 1996, des gens étaient vraiment dérangés par cette vision pessimiste. D’une certaine façon, ce livre a anticipé beaucoup de choses. La guerre contre le crime dont je parle dans le roman a quelques similitudes avec la guerre contre le terrorisme de Bush fils. Il y a aussi toute une rhétorique contre le voyou, le criminel, les jeunes de banlieue… Une rhétorique qui est d’ailleurs arrivée en Europe et en France entre la publication du livre aux Etats-Unis et sa publication en France en 2005.

C’est assez surprenant la façon dont ce roman, paru en 1996, préfigure le gouvernement réactionnaire et paranoïaque de Bush fils, élu en 2000. Vous avez des dons de voyance ?!

 

(rires) Non, non ! J’ai simplement « exagérer » les choses que je voyais autour de moi, des signes annonciateurs…

Une politique ultra-sécuritaire, des centres de rééducation pour les toxicomanes, des exécutions par pendaison retransmises à la télévision…

 

… oui, et je suis surpris qu’il n’y ait pas encore eu d’exécution télévisée ! J’ai peur que ça arrive un jour.

 

C’est drôle, parce qu’avec l’élection d’Obama je pensais que le livre serait daté – puisque je parle d’un vice-président Noir, d’un ministre de la Justice Noir, ce qui existe désormais – mais en fait, on y retrouve la colère et la férocité actuelles des ennemis d’Obama, et le fait qu’il ne va peut-être pas y arriver…

Vous montrez aussi dans ce roman comment des Noirs ont retourné l’arme du racisme contre les Blancs. Vous pensez qu’une partie des afro-américains se sont trompés de chemin, de combat, après les années 60 et le « rêve » de Martin Luther King ?

 

Oui, c’est le cas ! Prenez le personnage de Rashid : il a reçu une bonne éducation, il a bénéficié du rêve de Martin Luther King, mais il se renferme sur lui-même. Quand il tombe amoureuse d’une jeune femme blanche, il rejette cette relation parce qu’elle est contraire à ses principes communautaristes. J’ai connu beaucoup de gens comme lui. Et souvent, on en revient à ce qu’on disait tout à l’heure, la dernière barrière est la barrière sexuelle, avec l’idée de métissage… J’espère que les choses s’amélioreront.

En tout cas, Nous avions un rêve se termine sur une note positive, l’un des personnages disant à propos d’un enfant : « c’est l’avenir », et c’est aussi le dernier mot du roman.

 

C’est la lueur d’espoir, et l’idée que le métissage est l’avenir. Et qu’on doit embrasser cet avenir. .

Etes-vous plus confiant sur les relations interraciales aux Etats-Unis depuis qu’un certain Barack Obama est à la Maison Blanche ?

 

Oui… disons un « oui » dans le sens de « on verra ». Pendant ce voyage aux Etats-Unis après son élection, j’ai quand même vu un changement dans les rues de New-York… Je n’avais jamais vu les new-yorkais si calmes, si zen…

En même temps, on a coutume de dire en France que New-York n’est pas l’Amérique…

 

Je dirais que New York, même si elle reste plus cosmopolite, s’est rapproché politiquement du reste des Etats-Unis après le 11 septembre, et que les new-yorkais ressemblent davantage aux autres américains en termes de patriotisme et de méfiance de l’étranger.
Cela dit, la réputation de New York comme étant une île européenne n’a jamais été la vérité non plus. Historiquement, c’est une ville très communautariste, avec les chinois à Chinatown, les italiens à Little Italy, les irlandais à Hell’s Kitchen, les Noirs à Harlem, les juifs dans le Lower East Side… Ce communautarisme fait partie de l’histoire de cette ville. Si les gens sont plus à l’aise aujourd’hui avec ces questions, c’est génial, mais il faut voir avec le temps…

Vous avez plusieurs points communs avec Barack Obama : vous avez le même âge, êtes passés par Harvard et avez écrit une autobiographie alors que vous étiez encore jeunes…

 

J’ai publié la mienne d’abord ! [rires]

Avant l’élection, si on en croit vos articles de l’époque – puisque vous continuez des activités de journaliste -, vous étiez plutôt pessimiste quant aux chances d’Obama…

 

Oui, complètement. Toute l’année 2007, je me disais qu’il n’y avait aucune chance pour qu’il soit élu, j’étais convaincu que c’était impossible, que le racisme était encore trop fort aux Etats-Unis. Et quand il a battu Hillary Clinton lors des primaires dans l’Iowa, cet Etat à 90% blanc, ça été une révélation pour moi, et je suis dit « c’est possible ».

Qu’avez-vous ressenti au moment de son élection ?

 

Ah, j’étais… fou de joie ! J’étais à la télé ce jour-là, et quand je me revois, j’ai un de ces sourires ! Pas de larmes, j’étais juste… heureux. C’était magnifique…

Quel bilan faites-vous de ses 2 premières années de présidence ?

 

Je pense qu’il réussit plutôt bien. La réforme du système de santé, c’est quelque chose d’énorme ! Le plan de relance économique c’est plus d’argent pour l’éducation, pour l’énergie propre… A la Cour suprême, il a aussi placé une juge très à gauche politiquement.

Est-ce qu’Obama a évoqué la question raciale ?

 

Ça c’est quelque chose de très sensible pour lui, et il a hésité à adopter la cause spécifiquement noire. Dans sa vision, s’il aide les pauvres, s’il crée plus d’égalité, il va mécaniquement aider les Noirs.
Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de Noirs et de gens de gauche qui sont déçus, qui pensent qu’il n’a pas assumé leur cause. Moi je pense qu’ils ne réalisent pas à quel point les Etats-Unis sont un pays conservateur. Conservateur dans l’âme. Et à quel point un Président comme Obama doit choisir ses luttes et se montrer prudent.

On va revenir un peu à la littérature et à vos « romans parisiens », où vous continuez d’explorer la question raciale mais aussi celle plus large de l’identité des individus…

 

Dans mes premiers livres qui se déroulent aux Etats-Unis, j’étais très occupé par les questions raciales mais en changeant de décor à Paris, j’ai trouvé que ces questions étaient une façon de parler de la question plus vaste de l’« autodéfinition ». C’est-à-dire : quel est l’élément le plus important dans la conception que vous avez de vous-même ? Est-ce que c’est votre race, votre ethnicité, votre religion, votre sexualité, votre nationalité… ?

Des personnages qui s’interrogent sur leurs origines, leur milieu social, leur sexualité… Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ces questions d’identité personnelle ?

 

Ce que je voudrais suggérer, c’est que les questions d’identité sont complexes et difficiles à résoudre. Certains de mes personnages sont très « mixtes » dans la définition qu’ils ont d’eux-mêmes, d’autres se définissent d’abord par leur religion ou leur race par exemple. C’est une attitude un peu dangereuse à mes yeux.

Vous vivez et situez vos romans dans le 18ème arrondissement, le quartier multiethnique par excellence…

 

Oui, et c’était une grande surprise pour moi quand je suis arrivé de découvrir à quel point Paris est une ville multiculturelle. Et le 18ème est comme une ville dans la ville. Il y a le quartier touristique autour du Sacré-Cœur, la frontière de Pigalle, le quartier chaud, il y a Barbès, le plus grand quartier arabe africain de Paris, il y a l’avenue Junot, pleine de belles et grandes maisons, et là où j’habite avec ma femme, autour de la Mairie du 18ème, un des quartiers les plus mixtes de Paris… J’avais envie de parler de ce Paris que je connaissais, multiculturel et complexe.

On trouve une multitude de personnages dans vos romans,  notamment dans ceux qui se déroulent à Paris. Dans Les fantômes de la Saint-Michel, par exemple, on croise des américains exilés, des espions de la Guerre Froide… Vous évoquez aussi l’Histoire et des épisodes peu glorieux comme les manifestations algériennes de 1961. Je me demandais comment vous construisiez vos intrigues…

 

Ça commence par des personnages… Je commence par faire un petit diagramme de personnages, comme un arbre généalogique. Et même si je n’ai pas encore leurs noms, je peux écrire « le pianiste », « son cousin », « sa femme »… Je mets le diagramme au mur et je commence mon plan - j’écris à la main, sur de grands cahiers - en pensant à des situations, des événements... Avec Rendez-vous dans le 18ème, par exemple, j’avais en tête les 2-3 premiers chapitres avant de faire un plan et de passer aux chapitres suivants.

Vous connaissez déjà la fin quand vous commencez un roman ?

 

Non, pas au début. Je découvre la fin dans le processus d’écriture. Avec Rendez-vous dans le 18ème, qui m’a pris 2 ans, j’ai dû connaître la fin au bout d’un an et demi environ.

Le fait d’écrire du polar, c’est un choix ou une façon naturelle de raconter vos histoires ?

 

C’est marrant parce que quand mon éditrice a reçu le manuscrit de Nous avions un rêve, elle m’a dit « Tiens, tu as écrit un polar ! ». Pour moi, c’était surtout un livre politique, avec un côté très satirique aussi.
Après, je pense que c’est ma façon d’écrire. J’aime les rebondissements, le suspense, les histoires qui « bougent », mais je n’étais pas très préoccupé par la question du genre. C’est seulement avec mon quatrième livre, Le caméléon noir, que j’ai décidé consciemment d’écrire un polar. J’évoquais toujours les questions politiques mais c’était surtout un exercice de style, avec un cadavre au début et la résolution à la fin, à la manière du « whodunit ». J’ai trouvé que c’était une belle forme pour attaquer des questions politiques et sociales sans être trop polémique. Pour les romans qui se déroulent à Paris, j’ai décidé de reprendre cette forme car je n’avais pas envie d’écrire un récit de voyage.
Maintenant, je suis en train d’écrire un livre qui n’est pas du tout un roman noir. Ça ne se déroule pas à Paris, ça ne parle pas des questions raciales. C’est un nouveau départ.

Et ça parle de quoi ?

 

Oh non, je ne peux pas en dire plus que ça ! [rires] [en fait Jake a donné un indice dans une autre interview, je lui ai rappelé et il m‘a regardé avec des grands yeux ronds, il ne se rappelait plus tout qu‘il avait donné cette information ! Et puisque qu‘il préfère garder ça pour lui, je ne le répéterai pas ici ] Seulement que j’ai commencé ce livre depuis 2 ans et que j’espère que je vais le terminer d’ici 1 an.
Et c’est la première fois que j’écris sans avoir de contrat. Au bout de 15 ans et de 6 livres, j’en avais assez de cette façon de travailler. Je ne voulais plus avoir un éditeur qui m’attend avec impatience et j’avais aussi quelques conflits avec les éditeurs sur cette question du genre justement. Ils me disaient « j’ai acheté un polar et ton livre n’est pas assez « polaresque » ! » Notamment parce que je n’ai pas de flics ou de détectives privés comme protagonistes, seulement des gens ordinaires coincés dans des circonstances bizarres.

Depuis 1h30, on a pu se rendre compte que vous parliez très bien français. Est-ce que vous envisagez d’écrire un jour dans cette langue ?

 

J’ai travaillé avec une compagnie d’acteurs et j’ai écrit des dialogues pour un spectacle. Mais sur la longueur, pour un roman, une nouvelle ou même un article, ce serait trop compliqué pour moi.

[public] Quels contacts avez-vous avec les écrivains français ?

 

J’en connais beaucoup, et j’ai quelques amis parmi eux, comme Dominique Manotti. Je lis des nouvelles, des articles, mais c’est toujours difficile pour moi de lire un roman entier en français. Et même quand je lis des livres en anglais, je préfère lire des auteurs beaucoup plus âgés que moi ou… morts [rires]. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais il me semble qu’en tant qu’écrivain je peux apprendre plus avec eux. Le dernier livre qui m’a marqué par exemple, c’est Le cinquième enfant de Doris Lessing, qui a une maîtrise de l’écriture hallucinante.

[public] Savez-vous comment vos lecteurs américains ont apprécié vos romans qui se passent en France ?

 

Oui, les lecteurs « ordinaires » aiment beaucoup les livres qui se déroulent à Paris. Les critiques sont bonnes aussi, sauf avec Rendez-vous dans le 18ème qui est paru en 2003, l’année de l’invasion en Irak. Là, une partie de la presse me considérait presque comme un traître. Mais en 2006, lors de la parution de Les fantômes de la Saint-Michel, on ne voyait presque plus cette attitude.

[public] Est-ce que vous avez envie de retourner vivre aux Etats-Unis ?

 

Non. Je n’ai rien contre les Etats-Unis, mais maintenant je suis bien installé ici. Et après 17 ans, mes meilleurs amis sont en France.

Question on ne peut plus d’actualité : dans Rendez-vous dans le 18ème qui se déroule en 1998 pendant la Coupe du Monde, votre personnage principal, Ricky, parie sur la victoire de l’équipe de France. Et vous, vous avez un pronostic pour ce soir [France-Uruguay débutait au même moment] ?

 

Pour la Coupe, je ne sais pas, mais ce soir la France va certainement gagner ! [sic]

Une dernière question, et on bouclera la boucle avec
Confessions d’un fils modèle et la vie de votre père. Sans vouloir faire de psychanalyse de bazar, j’ai eu l’impression de voir votre père dans chacun de vos romans ou presque, Hutchinson dans Nous avions un rêve, Brogus dans Le caméléon noir, Cash Washington dans rendez-vous dans le 18ème, qui sont des personnages très ambigus, pleins de contradictions et d’obsessions. Je me trompe ?

 

Ça c’est intéressant… Je ne crois pas que je pensais à mon père pour Cash Washington, mais pour les deux autres… Ce n’est pas conscient, mais vous avez raison.

Merci Jake.



 

Propos recueillis le 11 juin 2010 à la médiathèque du Val d’Europe.

 

 

 

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3 juillet 2010 6 03 /07 /juillet /2010 00:00

La maison où je suis mort autrefois. Avouez qu'avec ce titre on ait envie de pousser la porte.


La maison où je suis mort...Sayaka Kurahashi n'a aucun souvenir de sa petite enfance. Aucun document, aucune photo. Un vide qui a toujours provoqué en elle un mal-être diffus, un vide qu'elle va peut-être pouvoir combler quand, à la mort de son père, elle reçoit une clé et le plan d'une maison isolée. Elle décide de s'y rendre et demande à un ex-petit ami de l'accompagner - une sorte de personnage-outil dont le rôle se borne finalement à donner la réplique à Sayaka, en la questionnant ou en échafaudant des hypothèses.

Arrivés sur les lieux, ils découvrent une maison abandonnée depuis une vingtaine d'années, mais qui semble tout de même avoir été entretenue. La porte est condamnée, on ne peut pénétrer dans les lieux que par la cave. Toutes les pièces sont restées en l'état, les objets sont à leur place, comme si ses habitants allaient revenir d'un moment à l'autre. Toutes les horloges sont arrêtées et indiquent la même heure.

Un couple assez âgé et leur jeune fils, Yusuke, vivaient là. Grâce au journal intime du garçon trouvé dans sa chambre, aux indices que livre la maison et aux flashs de Sayaka, ils reconstituent peu à peu l'histoire de cette famille, à la manière d'un puzzle dont on ne devine pas encore l'effrayant motif.


Entre fausses pistes et jeux de miroirs, Higashino s'y entend pour ménager le suspense, et on se laisse volontiers mener par le bout du nez, même si on devine ou pressent parfois le coup suivant.
Coincé entre ces quatre murs, l'atmosphère devient rapidement oppressante, et on se demande, avec ce petit pincement d'excitation, quels lourds secrets vont être dévoilés.

Des secrets et des non-dits qui ont à voir avec la façon dont l'histoire familiale conditionne et influence notre existence et notre vision du monde, et la façon dont les traumatismes de l'enfance s'impriment en nous et nous font parfois répéter les mêmes erreurs (le thème de la maltraitance, on le voit venir gros... comme une maison).


Au final, même si je ne partage pas complètement l'enthousiasme de Pierre ou de Claude, je dois dire que cette maison exerce un certain attrait.


La maison où je suis mort autrefois / Keigo Higashino (Mukashi bokuga shinda ie, 1997, trad. du japonais par Yukata Makino. Actes Sud, Actes noirs, 2010)

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 00:00

Je me suis un peu endormi sur mon clavier ces derniers temps. Les jours qui s'allongent, l'été qui prend ses aises, on regarde distraitement un match de foot à la télé, on est gagné par la langueur et on ralentit ses mouvements, un peu comme les joueurs de l'équipe de France, quoi...
On ouvre quelques bouquins, on en referme certains, et on en finit d'autres comme ce très bon Jass de David Fulmer.


JassLa Nouvelle-Orléans, 1908.
Après l'affaire des meurtres de la Rose noire, relatée dans Courir après le diable (premier volume d'une trilogie, et réédité simultanément en poche), ce ne sont plus les prostituées qui tombent comme des mouches, mais des musiciens. En l'espace de quelques jours, quatre sont morts. Pas de quoi en faire toutte une histoire - pensez, quelques nègres à qui on aura réglé leur compte pour une histoire de femme ou de drogue... - sauf quelques musiciens qui poussent le détective créole Valentin Saint-Cyr à enquêter.  

Saint-Cyr travaille toujours pour Tom Anderson, qui règne sur la quartier chaud de Storyville, où s'entassent dans les cafés et les cabarets prostituées, truands, voleurs, opiomanes, ivrognes... et où résonne une musique nouvelle et sauvage :

"Le jass que jouait l'orchestre avait franchi Canal Street depuis un an à peine. Avant, on ne pouvait l'entendre que dans les bouges minables et les dancings de Rampart Street. C'était là que tout avait commencé avec Bolden et ses musiciens. Ils s'étaient emparés de cette musique venue des tripes que certains appelaient le blues, du ragtime, de la musique d'église, du cake-walk, et de tout ce qui leur tombait sous la main, pour en faire un mélange qu'ils déversaient par les pavillons de leurs instruments dévergondés. C'était une musique comme personne n'en avait jamais entendu, rugueuse et tapageuse, bruyante et rapide."

Si Charles "Buddy" Bolden a disparu du paysage - enfermé dans un hôpital psychiatrique où il passera le restant de sa vie -, on croise d'autres précurseurs comme Jerry Roll Morton, qui à cette époque pianote encore dans les bordels plutôt que dans les studios.


Niveau rythme, ce roman n'a rien d'un ragtime endiablé, et on peut reprocher à l'auteur de reprendre le même schéma que dans son précédent roman.

L'essentiel n'est pas là cependant, mais plutôt dans l'ambiance et dans la façon dont David Fulmer ressuscite une époque et une ville mythiques pour les amateurs de jazz, au son des orchestres et au gré des pérégrinations de Saint-Cyr à travers la ville, ses différents quartiers, ses bordels, son effervescence et sa population bigarrée - créoles, Noirs, quarterons, Blancs, métisses, italiens, miséreux, bourgeois, policiers... Un véritable chaudron où mijotent le crime, la corruption, le vaudou, et la musique, toujours la musique.
Quant aux femmes, c'est un monde bien dur pour elles, contraintes à la prostitution ou courant après un parti qui leur permettra d'assurer leur sécurité matérielle, à défaut de garder leur liberté...

La qualité du roman tient aussi à la personnalité de Valentin Saint-Cyr, à ses empathies, à ses faiblesses, à sa part d'ombre. Un personnage auquel on s'attache facilement et qui prend encore un peu plus d'épaisseur dans ce deuxième opus, notamment à travers sa relation avec Justine, une ex-prostituée hantée par son passé.


Un jass quelque peu académique mais qui ne manque pas de saveur, surtout si vous aimez le jazz et le "niou orlins". La suite pourrait bien se dérouler à Saint-Louis, un autre berceau du blues et une belle bal(l)ade en perspective.


Jass /
David Fulmer (Jass, 2005, trad. de l'américain par Frédéric Grellier. Rivages/Thriller, 2010)

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 00:00

"Ce roman raconte une histoire vraie. Il s'agit d'une affaire mineure et désormais oubliée de la chronique policière, mais qui à mes yeux, au fur et à mesure que je faisais des recherches, a acquis la lumière et le pathos d'une légende."


Argent brûléC'est l'histoire d'un braquage et des événements qui ont suivi. Septembre 1965 : une bande de gangsters attaquent un fourgon blindé dans la banlieue de Buenos Aires. Ils tuent plusieurs hommes et volent plus d'un demi-million de dollars avant de se réfugier en Uruguay. Le 05 novembre, l'appartement qu'ils occupent à Montevideo est encerclé par des centaines de policiers. Le siège - plutôt le bain de sang - va durer plus de 15 heures.


A la fin du volume, Ricardo Piglia explique qu'il a voulu respecter "la continuité de l'action et le langage de ses protagonistes et des témoins de l'histoire". Pour cela, il s'est beaucoup aidé des archives, des enregistrements radio, des témoignages, autant de sources qu'il cite tout au long du récit ("d'après un indic"... "aux dires d'un témoin"...).

 

S'il s'appuie sur des faits tangibles, l'auteur n'en oublie pas moins la dimension romanesque, et s'attache notamment à rendre les protagonistes plus... réels, s'attardant sur chacun d'entre eux, Malito, Mereles le Corbeau, et surtout les "jumeaux" "Bébé" Brignone et le Gaucho Dorda - dont la relation homosexuelle imprègne tout le récit. Focus et flash-back éclairent tour à tour leur passé, leur personnalité et leurs obsessions.

Sans oublier Silva, le flic qui veut leur peau. Un homme tout aussi mauvais symbole d'un régime corrompu (les voleurs ont d'ailleurs bénéficié de complicités dans l'administration et la police) et violent, qui a recours à la torture ou à l'emprisonnement arbitraire.

Malheureusement, le contexte politique de l'époque - les tensions entre péronistes, radicaux, extrême-droite, sur fond de répression et de coup d'Etat - est très peu mis en avant, et seules les explications du traducteur nous apportent quelques clés.


En multipliant les points de vue, en jouant sur plusieurs registres (esthétique, réaliste, journalistique...), Ricardo Piglia fait preuve d'une certaine dextérité, mais a contrario le tout manque un peu de cohérence et d'unité, un peu comme s'il hésitait constamment entre plusieurs façons de raconter l'histoire.
 


Il réussit quand même un petit tour de force : tandis que la fin approche, que le destin des "voyous" est scellé, on se prend d'une curieuse (et dérangeante) sympathie pour ces hommes qui ont "ont choisi leur mort" et font preuve d'un certain courage. A une époque et dans un pays où la vie humaine n'avait pas beaucoup de valeur, on se surprend à se préoccuper du sort de ces assassins dénués de scrupules, gavés de came et animés d'une volonté farouche.
Un peu comme si, enfermés avec eux dans cette planque assiégée par des centaines de policiers, nous étions victimes du syndrome de Stockholm...


Au final, Argent brûlé reste un bon roman noir, malgré des choix narratifs un peu "mous" à mon goût. Et si Piglia, à travers le nihilisme et la résistance héroïque des truands, ne parvient pas véritablement à donner à ce fait divers une dimension épique, il possède tout de même un sens certain de la dramaturgie.

Paul Maugendre et Anne-Sophie sont plus enthousiastes.


Argent brûlé / Ricardo Piglia (Plata quemada, trad. de l'espagnol (Argentine) revue et corrigée par François-Michel Durazzo. André Dimanche, 2001, rééd. Zulma, 2010)


 

Un film a été tiré de ce roman en 2000 par le réalisateur argentin Marcelo Pineyro, sous le titre Vies brûlées (Plata quemada), et a reçu le Prix Goya du meilleur film étranger.
 

 

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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 00:00

"Nous ne savons pas qui nous sommes (...). En tant que Noirs, nous avons absolument besoin de découvrir qui nous sommes".

Lauréat du Grand Prix du Roman noir étranger au Festival de Cognac, Nous avions un rêve est certainement le plus dense, le plus abouti des romans de Jake Lamar, et l'un des meilleurs romans noirs publiés en France ces dix dernières années, tout simplement.



nous avions un reveMelvin Hutchinson est un Noir qui a réussi, un exemple pour sa communauté. A force de travail et d'abnégation, il a gravi un à un les échelons. Avocat, puis juge, il occupe désormais le poste de Ministre de la Justice.
Bénéficiant d'une extraordinaire cote de popularité, il incarne à lui seul la lutte contre le crime. Après avoir instauré des centres de rééducation pour toxicomanes et rétabli la pendaison pour les condamnés à mort (les exécutions sont d'ailleurs publiques et retransmises à la télévision), "Hutch-la-Potence" pourrait bien devenir le premier Président noir des Etats-unis.

Autour d'Hutchinson gravitent une constellation de personnages reliés les uns aux autres au fur et à mesure du récit, et qui, chacun à leur manière, éclaire l'une des facettes de la question raciale aux Etats-Unis, un thème omniprésent dans l'oeuvre de Jake Lamar.

Une question complexe, à laquelle chacun répond de manière très différente : Seth est un Blanc fasciné par les Noirs depuis l'enfance, tandis qu'Alma refuse de choisir un camp, quitte à être rejetée par sa communauté ; certains nourrissent leur rancoeur, d'autres, comme Rashid, tombent dans la radicalité, enfermés dans leur haine anti-Blancs.


Qu'est devenu le rêve de Martin Luther King ?
Tout en retracant l'histoire récente des Afro-américains, depuis la lutte pour les droits civiques jusqu'à nos jours, l'auteur dépeint une société américaine encore profondément raciste, où les individus sont d'abord déterminés par leur race, plutôt que par leur culture, leur milieu social ou leurs talents -,
il donne aussi à voir comment une partie des Noirs ont cultivé les clivages raciaux et retourné l'arme du préjugé contre les Blancs, enfermés dans leurs contradictions, se fourvoyant dans la victimisation, l'ethnocentrisme, le repli sur soi ou le communautarisme.

Une démonstration intelligente et toute en nuances, à travers une construction narrative impeccable et des personnages magnifiquement ambigus, qui incarnent une part de l'équation sans pour autant perdre de leur personnalité ni de leur libre-arbitre.


Au-delà des enjeux raciaux, Nous avions un rêve est un sidérant (et effrayant) roman d'anticipation politique. Publié aux Etats-Unis en 1996, cette dystopie préfigure le règne des néo-conservateurs d'un gouvernement Bush particulièrement réactionnaire, paranoïaque et impérialiste.

"Ampleur et profondeur", tel est le vade-mecum inculqué aux journalistes du Times Magazine, où Jake Lamar a travaillé pendant quelques années. Pour son premier roman, il a bien retenu la leçon.


Nous avions un rêve / Jake Lamar (The Last Integrationnist, 1996, trad. de l'américain par Nicholas Masek. Rivages/Thriller, 2005)

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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 00:00

"L'époque où nous avons grandi a été un poème."

Du Texas au Montana en passant par la Louisiane, des années 40 à nos jours, Jésus prend la mer regroupe une dizaine de nouvelles (publiées aux Etats-Unis entre 1992 et 2007) et nous fait pénétrer l'univers de James Lee Burke, au gré de ses souvenirs, de ses rencontres et de ses expériences personnelles. Il a manifestement mis beaucoup de lui-même dans ces histoires, qui n'en sont que plus émouvantes.

 

Jesus prend la merDes histoires de gens marqués par la vie, par la pauvreté, par le deuil, ou qui ont "ramené le Vietnam dans leurs valises".

Comme  Lisa Guillory, accro à la dope, hébétée, ravagée par la douleur, après que l'Irak et un ouragan lui ont tout volé.
Comme Skeeter, boutefeu sur une barge de forage, qui à ses moments perdus abandonne dans l'océan des figurines en plastique représentant Jésus, afin d'accompagner les hommes, les femmes et les enfants japonais qu'il a tués pendant la guerre. "Toutes mes mers se rejoignent, pas vrai ?"
Comme Albert Hollister, universitaire à la retraite hanté par un souvenir douloureux, qui ne supporte plus la bêtise et la méchanceté des hommes.

Des histoires de labeur et d'hommes de l'eau sur les barges pétrolières, d'errances et de galères de deux copains musiciens tandis qu'un p'tit gars de Memphis nommé Elvis commence à faire parler de lui.

Des histoires au goût d'enfance et d'orages électriques : Burke ravive sa jeunesse avec un brin de nostalgie, mais sans aigreur. Les amis fidèles avec lesquels il a partagé tant de choses, les parties de boxe, les bagarres avec la teigne du coin, les émois, les humiliations, tous ces jalons initiatiques qui l'ont construit peu à peu.



Et à chaque page, on retrouve, on ressent cette nature sublimée par l'écriture et le lyrisme de Burke, cette explosion de saveurs, de senteurs, quand il décrit le bayou, les pacaniers, la brume qui s'accroche dans les branches des arbres, les variations de la lumière, la moiteur de l'air ou les chênes verts.

"Voilà comment c'était à l'époque. Quand on se réveillait le matin, ça sentait les gardénias, l'odeur électrique des tramways, le café à la chicorée et la pierre verdie par le lichen. La lumière était toujours tamisée par les arbres, elle n'était donc jamais agressive, et il y avait des fleurs toute l'année. La Nouvelle-Orléans était un poème, mon pote, un chant qu'on avait dans le coeur et qui ne mourrait jamais".

Malgré le temps qui passe et les amis disparus, pourrait-on ajouter.

Malgré les ouragans qui dévastent périodiquement les côtes. Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la dernière, nous sommes à La Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina. Deux amis ont trouvé refuge sur un toit, tandis qu'à leurs pieds l'eau charrie détritus et cadavres. "Personne ne s'est donné la peine de nous expliquer pourquoi on nous a laissés tombé". La phrase résonne longtemps.


Le panorama d'un monde disparu, enfoui sous les ans comme sous les eaux, ravivé un instant par l'un de ses survivants.


Jésus prend la mer / James Lee Burke (Jesus Out the Sea, 2007, trad. de l'américain par Olivier Deparis. Rivages, 2010)

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Published by jeanjean - dans un peu de blanche
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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 09:58

Le nouveau numéro du magazine Lire est un "spécial polar", comme tous les ans à la même époque. L'année dernière, j'avais déjà bien égratigné leur dossier, alors je ne vais répéter les mêmes choses (à savoir qu'en gros, ils ne se foulent pas beaucoup), sinon on va dire que je m'acharne !


Vous trouverez donc dans ce numéro :

- une sélection des 10 meilleurs polars de l'année. On y croise Craig Johnson, William Gay, Larry Beinhart... (tiens, ils parlent de
Savemore, tant mieux, voilà de quoi passer un très bon moment).


- un extrait du dernier roman de Mo Hayder (comme l'année dernière) ; quelques planches du prochain Manchette/Tardi, La position du tireur couché (sortie le 09 novembre, et ça promet !)

- dans la rubrique "l'univers d'un écrivain", on a droit à ce qui va bientôt devenir un marronnier en soi : à Venise avec Donna Leon.

- un article sur les "tueurs en série(s)", ou le boom des séries policières (surtout américaines).

- un autre sur "les sept familles du polar" (thriller, polar historique, roman noir, polar fantastique...) avec quelques références et pointure du genre : Tony Hillerman pour le "polar des grands espaces" (avant c'était pour le polar ethnologique, ça change, que voulez-vous...), Qiu Xialong pour "le polar exotique" (bel exemple d'ethnocentrisme), Naïri Nahapétian pour "le roman d'énigme" (ah bon ?!)... Bon, je ne voudrais pas me montrer trop négatif, Lire cite aussi Hammett, Highsmith ou Poe, et les met même dans les bonnes cases ! Si tant est que ce jeu des sept familles soit pertinent. Cela dit, ça peut donner quelques indications au lecteur lambda, c'est vrai.

Un autre truc qui m'a gêné, c'est l'encart et le coup de pub pour la collection Belfond Noir en plein milieu du dossier. Moyen.


Enfin, tout n'est pas si... noir, et je dois dire que j'ai bien aimé l'article de Christine Ferniot,  qui traite du succès et de la diversité d'un genre dont on ne met plus en doute la valeur littéraire, sans oublier d'évoquer les enjeux éditoriaux.

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Published by jeanjean - dans monde du polar
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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 00:00

La bête de miséricorde fait partie de ces p'tits bijoux de romans noirs des années 50. Paru une première fois en France en 1967, il bénéficie aujourd'hui d'une nouvelle traduction d'Emmanuel Pailler, plus fidèle au style "court, percutant, presque desséché" de ce touche-à-tout de génie qu'était Fredric Brown. La première édition n'était "pas mauvaise [mais] en décalage avec le lieu, l'époque, et surtout le style de l'auteur", nous explique le traducteur dans la préface.


bête de miséricordeJohn Medley mène une vie tranquille et routinière dans une banlieue résidentielle de Tucson, Arizona. Jusqu'au jour où il trouve un cadavre dans son jardin. En bon citoyen, il ne touche à rien et prévient la police.

L'homme est rapidement identifié. Il venait de perdre sa femme et ses enfants dans un accident de voiture. Il était désespéré, et parmi son entourage, on pense immédiatement à un suicide. Seulement, il a reçu une balle dans la nuque, et l'arme est introuvable. Pas d'indices et aucun lien entre Medley et la victime. Frank Ramos et Fred Cahan, les flics chargés de l'affaire, sont dans l'impasse.
Ramos, plus intuitif et obstiné que ses collègues, commence à soupçonner Medley. Mais pourquoi un paisible retraité tuerait-il un parfait inconnu ?

 

Concis, percutant, Fredric Brown va à l'essentiel sans pour autant négliger la psychologie des personnages, bien au contraire.

Au fil des chapitres, il donne la parole à chacun d'eux (un procédé aujourd'hui courant mais certainement original à l'époque) et superpose ainsi plusieurs histoires, plus intimes, plus signifiantes qu'une simple enquête policière : le douloureux secret de Medley ; le bonheur amoureux de Cahan ; les déboires conjugaux de Ramos ; l'alcoolisme de sa femme qui s'apprête à le quitter...
Autant de trajectoires tracées par un destin plus ou moins capricieux, et un tableau plutôt sombre de la condition humaine, où affleurent nos peurs profondes, nos angoisses familières.

Serait-ce exagéré d'y voir aussi une photographie contrastée de cette Amérique des années 50, incarnée d'une part par l'insouciance de Cahan, ce (proto)type qui profite de la vie sans trop se poser de questions, d'autre part par Ramos, ce flic mexicain sensible et cultivé mais sans avenir, en butte au racisme larvé de son chef ? 


Un beau lifting pour un roman qui n'a pas pris une ride. Je laisse le dernier mot à ce cher Pascal, qui sans le savoir a parfaitement résumé ce bouquin ! "Nous implorons la miséricorde de Dieu, non afin qu'il nous laisse en paix dans nos vices, mais afin qu'il nous en délivre." Vous avez trois heures...
... de lecture. Après je ramasse les copies.


La bête de miséricorde / Fredric Brown (The lenient Beast, 1956, trad. de l'américain et préface par Emmanuel Pailler. Moisson rouge, 2010)
  

PS : ce roman a été (librement) adapté il y a quelques années par Jean-Pierre Mocky, avec Jackie Berroyer et Bernard Menez dans le rôle des flics (!). Quelqu'un aurait-il vu ce film ?

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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