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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 08:00



Manotti

                                                                   © Ramor


Avant de vous demander comment vous êtes venue au polar, j’ai envie de vous demander comment vous êtes venue au militantisme ?

J’étais très jeune au moment de la Guerre d’Algérie. Cela a été un choc pour toute ma génération. Je me souviens très précisément de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. C’était une manifestation exclusivement algérienne, mais tous les militants français étaient dans la rue à ce moment-là quand même. Nous n’avons pas réalisé tout de suite l’ampleur du massacre, parce que les manifestants n’ont pas été massacrés sur place par la police, mais montés dans des cars et massacrés après. Les historiens, aujourd’hui, sont d’accord sur un bilan de plus de 300 morts. Plus de 300 morts dans une manifestation absolument pacifique du FLN à Paris en octobre 1961.

Dans ces années là, j’étais étudiante à la Sorbonne et quand on passait sur la place du Panthéon, on entendait hurler dans le commissariat de police du Vème arrondissement. A cette époque, le quartier latin, en tout cas cette partie située autour de l’église St-Séverin, était peuplée d’Algériens. Les immeubles étaient extrêmement dégradés, de vrais taudis. C’était le phénomène de dépérissement des centres-villes à ce moment-là. Il y avait une répression anti-algérienne effarante. Et tout le monde savait qu’on torturait. Après, c’est le problème de la circulation de l’information. Pour faire un parallèle, on découvre aujourd’hui que les Alliés, pendant la Seconde Guerre mondiale, avaient été informés de l’existence des camps de concentration et de la Solution finale. Simplement, l’information, à certains moments, ne circule pas, elle n’est pas prise au sérieux, et c’est-ce qui s’est passé concernant ces événements. Ça été le traumatisme de ma génération, celle qui a fait de la politique avant mai 68. Ça été le point de départ.

Après, dans les années 70, j’étais syndicaliste, secrétaire générale de l’Union départementale de Paris, à la CFDT. On pensait qu’on était en train de faire évoluer cette société et qu’on allait pouvoir la faire changer en profondeur, même si ce n’était pas dans une optique révolutionnaire, sous la forme du « grand soir ». On y croyait.

Et pour moi, la grève des Turcs dans le Sentier en 1980, c’est la dernière des grandes grèves des années 70. Quand Mitterrand a été élu…

 

Ce n’était pas le « grand soir » pour vous…

Ah non, pas du tout. Pour moi, et beaucoup d’autres, cette élection signifiait la fin de nos espoirs. Tout ce que j’avais espéré dans les années 70 et ce pour quoi je m’étais battu, c’était fini.

 

Et vous avez cessé brusquement toute activité militante ?

Non, pas tout de suite, ça a pris 2 ans. Mitterrand était ministre dans plusieurs gouvernements qui ont fait la Guerre d’Algérie, qui ont envoyé le contingent en Algérie, et en particulier quand il était Ministre de la Justice, il n’a pas gracié un certain nombre de gens qui ont été condamnés à mort et exécutés. A l’époque, je ne connaissais pas du tout le passé d’extrême-droite de Mitterrand mais j’avais déjà une conscience très précise de ce qu’il avait fait dans la politique française. Et s’il y a un type dont je n’ai jamais cru qu’il était un homme de gauche, c’est bien lui.

Donc, l’arrivée de Mitterrand, c’était clairement, dans les conditions dans lesquelles ça s’est fait - les types d’alliances, de programme -, la fin d’une espérance qui me faisait avancer depuis les années 60. Et puis, j’étais à l’intérieur de la CFDT, et vécu de façon douloureuse et tragique ce syndicat dans lequel on avait beaucoup discuté de l’autonomie syndicale, du rapport complexe au politique et de l’absolue nécessité d’assurer l’autonomie du syndicat. Et en 6 mois de temps, j’ai vu les ¾ des cadres de la CFDT rejoindre les rangs du gouvernement !

 

Certaines réformes ont quand même dû trouver grâce à vos yeux, non ? Comme l’abolition de la peine de mort ou…

Ah, j’étais sûre qu’on allait tomber là-dessus ! Vous savez, il n’y a pas besoin de faire la révolution pour supprimer la peine de mort.

 

… ou les radios libres.

Oui, aussi, et ça été une sacrée bagarre d’ailleurs. Bon, vous avez tout à fait raison, et l’abolition de la peine de mort est un changement profond, mais ça ne touche pas au cœur du fonctionnement de la société. C’est un changement culturel profond et important, que je soutiens absolument, mais c’est très loin des choses qu’on espérait et qu’on souhaitait voir mettre en œuvre.

Et ça été assez clair, à partir de 82-83, que le changement important de société pour lequel je m’étais battu, ce n’est pas moi qui le verrai. Peut-être mes petits-enfants. Même vous, à mon avis… (rires) Donc, j’ai arrêté, et j’étais plutôt abattue…

 

Alors comment on passe au polar après ça ?

Eh bien, on passe au polar parce que 10 ans plus tard on lit LA Confidential de James Ellroy ! Et tout d’un coup, à lire quelque chose qui bouleverse autant, qui remue autant, on se dit « ça vaut le coup d’essayer ». Voilà.

 

(public) Vous parlez de votre engagement politique, avez-vous aussi participé aux luttes féministe, contemporaines aussi des années 60-70 ?

J’ai été une des toutes premières adhérentes du planning familial, en 1961, quand il a ouvert son premier centre public. Et j’ai été très impliquée dans les bagarres du MLAC [Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception]. A la CFDT aussi, on s’est beaucoup battu sur la question du travail des femmes, sur la question par exemple du travail à temps partiel. Mais je n’ai jamais milité dans des associations exclusivement féminines.

 

Une question, entre parenthèses : que pensez-vous des interventions d’Elizabeth Badinter actuellement dans les médias, à propos de libération des femmes par rapport à la maternité ?

Ah ! Alors je ne vais pas me faire que des amis, mais je partage tout à fait son point de vue : toutes les mères sont mauvaises. Si on court après la « bonne » mère, on est cuit !

 

"Je ne crois pas au message en littérature"

Revenons à nos moutons. Vous avez dit dans une interview : « j’écris le roman de ce que j’ai renoncé à changer dans la société. Ma part de fiction est une forme de désenchantement. Tout m’échappe, alors au moins je voudrais raconter cela. » La littérature est-elle un prolongement de votre activité militante ? Voulez-vous faire passer un message ? Rendre compte ?

Oui, on peut dire « rendre compte », davantage que « faire passer un message ». Je ne crois pas au message en littérature. On me dit souvent, à propos de mon dernier roman : « vous dénoncez la police ». Pas du tout. La dénonciation, c’est un discours idéologique, c’est quelque chose de très abstrait et moi j’essaye d’écrire des romans très concrets.

 

De décrypter plutôt…

J’essaye de décrypter, voilà. J’ai connu ce monde-là, avec mon engagement, mes convictions. Je ne dis pas du tout que je fais une lecture neutre, mais j’essaye de ra-con-ter. De raconter ce que je vois, de la façon dont je le comprends.

 

Et pourquoi le roman noir, justement ? Grâce à James Ellroy ?

Pas seulement. Avant Ellroy, je lisais déjà beaucoup de romans noirs. Ensuite, je crois que le type de choc qu’a représenté pour moi la Guerre d’Algérie explique en grande partie mon goût du roman noir. Je m’explique : quand je me suis trouvé confrontée à ce qui se passait en Algérie, j’avais une bonne éducation humaniste, je faisais des études de latin/grec, envisageais l’égyptologie comme métier, lisais Corneille… Et quand j’étais petite, j’ai lu Alexandre Dumas, les romans de cape et d’épée, qui véhiculaient le brio, le brillant, l’honneur… bref, toute une instruction « classique » et qui contenait un discours auquel je croyais. Et découvrir que tout cela n’est qu’un discours idéologique sur une réalité sanglante, masquée, enterrée, c’est un choc. D’où cette espèce de tournure d’esprit que j’ai désormais : quand j’entends un discours, je me demande toujours ce qu’il y a « derrière ». Je n’y crois pas ! Qu’est-ce qu’il cache ? Il a une fonction de masque de théâtre, de mise en scène. Et je me demande toujours : derrière, il y a quoi ? Et ça, c’est fondamentalement une démarche de roman noir.

 

Après votre premier roman paru en 1995, vous écrivez une sorte de triptyque sur les années 80, avec A nos chevaux, Kop et Nos fantastiques années fric, où en partant de la crise des otages du Liban en 1985, vous évoquez à travers un trafic d’armes les compromissions au plus haut niveau de l’Etat. Une petite question pour commencer : j’adore ce titre, c’est vous qui l’avez trouvé ?

Disons que c’est la famille… (elle regarde son mari, dans la salle, sourit)

 

Il est beaucoup question de corruption, de magouilles, d’argent-roi, de guerre des services de police… C’est un règlement de compte avec les années Mitterrand, les « années fric » ?

C’est très important le virage que prend la gauche à ce moment-là. Les années 80 réhabilitent complètement, dans la gauche officielle, l’argent et l’entreprise. C’est un tournant très important.

 

En exergue de Lorraine Connection, vous écrivez « Ceci est un roman. Tout est vérité. Tout est mensonge. » C’est une des caractéristiques de vos romans : à un moment, on ne distingue plus la réalité de la fiction.  Pour écrire Nos fantastiques années fric, vous vous êtes appuyée sur des faits réels, notamment l’affaire des otages du Liban, ou encore sur François de Grossouvre qui a inspiré le personnage de Bornand, non ?

Alors, pour les faits, oui. La trame de mes romans, c’est un ensemble de faits réels. Comme je suis historienne et que j’ai quand même des scrupules, je ne modifie pas ces faits. Je calque mon histoire inventée sur cette carcasse de réalité. Les personnages, c’est une tout autre histoire. Les personnages sont toujours des personnages de fiction. Vous parlez de Grossouvre, mais il y a aussi Dumas, François le banquier suisse de Mitterrand… Il y a plusieurs personnages à qui j’ai emprunté un certain nombre d’éléments historiques et puis il y a une part, importante, d’éléments fictionnels. Autant le cadre historique me parait important, autant j’essaye de ne pas fonctionner sur la base des personnages à clé. Parce que la construction des personnages, c’est vital pour un romancier. C’est-ce qui va vous permettre à vous, lecteur, d’être embarqué dans l’histoire, ou non. C’est par les personnages que vous êtes séduit, attiré, repoussé, ému, bougé. C’est avec eux que vous vivez tout ce qu’on est en train de raconter.

La démarche du romancier n’est pas celle de l’historien. On ne cherche pas à mettre à jour ce qu’a véritablement fait telle ou telle personne, mais on s’efforce, pour entrer dans l’histoire, de faire une synthèse plus puissante que la réalité. Et là-dessus, je prends même la précaution de ne pas entrer trop profondément dans la biographie des personnages historiques, parce que je veux me laisser les mains libres pour inventer les miens.

 

Comment votre travail d’historienne a influencé votre travail d’écrivain ?

Il l’a énormément influencé. D’abord dans ma méthode de travail.

 

Justement, dites-nous comment vous préparez un livre comme Nos fantastiques années fric. Vous consultez de la documentation, vous rencontrez des gens ?

Alors, si vous voulez, j’ai écrit à peu près un roman tous les 2 ans. C’est mon rythme.  Et… Bon, il y a des auteurs qui commencent un roman parce que tout d’un coup, y a une phrase qui leur vient et ce sera la première de leur roman. Moi je ne fonctionne pas du tout comme ça. Au départ, j’ai envie de traiter un sujet, le foot, l’embargo des armes vers Iran et l’Irak et la façon dont il a été détourné… Alors je commence par faire de la documentation. Sur l’Iran et l’Irak par exemple, c’était assez facile au moment où j’ai commencé à écrire, à ce moment là, il y avait le procès d’une entreprise qui s’appelait « Luchaire » et qui avait été prise sur le fait de violation de l’embargo. J’ai récupéré les documents publics du procès et commencé à travailler là-dessus. Il y a aussi beaucoup d’informations dans les journaux ou des livres, j’interviewe des témoins, des journalistes qui étaient alors accrédités à l’Elysée…

 

Ca se fait facilement de prendre contact et de discuter avec des gens, comme ça ?

Oui. Et je le fais toujours correctement, c’est-à-dire que je dis toujours que je le fais pour un polar.

 

Quand ils entendent le mot « fiction », ça les rassure ?

Peut-être. Mais toujours est-il que je ne me fais pas passer pour je-ne-sais-qui. Et non, je n’ai jamais rencontré de problème pour rencontrer des gens.

Alors, j’accumule pendant 6 mois de la documentation, je prends des notes, je rédige des fiches biographiques, très factuelles, sur tous les gens que je rencontre. Durant ce temps-là, je n’écris pas une seule ligne de fiction. Et de façon assez spontanée, les personnages se forment petit à petit. Avant l’histoire.

 

Au fur et à mesure, alors même que vous n’avez pas encore écrit une ligne du roman, vous parvenez à les situer, à leur imaginer des manies, une personnalité, à les mettre dans certaines situations ?

Voilà. Les personnages se forment à partir de la doc, ils en sortent en quelque sorte. Il y a des phrases qui viennent, des tics, des comportements, des réactions… A partir de ce moment-là, je fais des fiches biographiques de mes personnages fictifs, et puis, au bout de ce travail-là, je construis mon histoire, avec un plan, assez précis, qui tient sur 3-4 pages. Et c’est seulement après tout ça que je commence à écrire.

 

Alors… Vos livres sont quand même assez complexes, avec des trames qui se superposent, qui s’imbriquent… Tout ça, vous l’avez donc déjà en tête, ou disons sur votre plan, avant de commencer ?

Oui, complètement. Je ne sais pas si le terme est bon, mais j’appelle ça des « filières » : une filière politique, une filière drogue, une filière trafic d’armes… Et je sais à quel moment du récit ces filières vont se recouper.

 

A l’aide de personnages-pivots, qui lient ces différentes filières ?

Oui, c’est ça. Et c’est même assez précis pour que je puisse éventuellement ne pas écrire les scènes dans l’ordre. Il y a quelquefois des scènes que j’ai envie d’écrire, alors je commence par celles-là, avant de les remanier, de les réinsérer dans le texte.

 

C’est-ce qui donne du rythme aussi à vos romans, avec une succession de points de vue, de plans, de situations…

Oui, grâce à ces entrecroisements. Et il n’y a pas de point de vue unique.

 

Dans tout le processus de la construction d’un roman, entre la recherche d’information qui dure 6 mois et le travail d’écriture qui dure…

Un an, un an et demi.

 

… quelle phase préférez-vous ?

La phase la plus excitante, c’est celle où l’histoire prend forme, où les personnages apparaissent. Et c’est sûrement excitant parce qu’il y a une part d’incontrôlé, où l’imaginaire fonctionne un peu tout seul.

La partie de recherche est aussi très intéressante parce qu’on apprend plein de choses. J’ai toujours fait des découvertes, et des rencontres. Mais ça reste assez proche de ce que je faisais quand j’étais historienne. Tandis que le plaisir du moment où les personnages commencent à prendre vie, ça c’est vraiment le meilleur moment.

Et puis y a un moment terrible : c’est l’écriture du dernier tiers du livre. On ne trouve plus rien, on ne fait que finir, achever… Et à chaque fois on a le sentiment que ça ne va intéresser absolument personne ! C’est presque une discipline de continuer. C’est épouvantable !

 

[public] Comment vous travaillez ? Est-ce vous vous levez le matin, et faites 8-12h ? Ou alors, peut-être que tout à l’heure, en rentrant chez vous en train par exemple, vous pouvez penser à quelque chose et prendre des notes ?

Alors oui, c’est vrai que c’est une activité assez obsessionnelle. Quand on est dans une phase de construction et d’écriture, on a du mal à s’abstraire totalement. On peut effectivement penser à des choses, et à ce moment-là j’essaye de les noter avant de les oublier, dans le métro ou n’importe où ailleurs. Sinon, je n’ai pas de discipline de travail. Je travaille tous les jours, mais je n’ai pas d’horaires précis et si j’ai un rendez-vous, eh bien j’y vais. J’ai très peu de « trucs » obsessionnels pour me mettre au travail, ça repose sur la volonté pure (rires).

 

"Si vous lisez le roman [Bien connu des services de police], vous verrez : presque tout ce qui va vous choquer a été dit ou a été fait."

Vous avez une méthodologie rigoureuse, vous vous appuyez sur des faits réels, vous inspirez de personnes ayant existé. Le risque n’est-il pas de livrer un documentaire ?

C’est ça le problème, et ce qu’il faut éviter à tout prix. C’est pourquoi la construction des personnages est tellement importante. Le risque le plus élevé, c’était avec Bien connu des services de police.  Je n’ai jamais dans aucun roman recyclé autant d’éléments réels, c’est-à-dire du matériau brut. Une multitude de petites phrases, de petites remarques, de petits faits. Si vous lisez le roman, vous verrez : presque tout ce qui va vous choquer a été dit ou a été fait.

 

[public] Vous pourriez reprendre votre métier d’historienne pour traiter ces faits dont vous parlez mais via le documentaire ?

Ah non, je préfère le roman, et je suis convaincue qu’il est beaucoup plus porteur et qu’il fait bien davantage penser, réfléchir, bouger, que l’étude historique.

 

Parce qu’il porte une émotion…

Oui, il porte une émotion, il s’adresse à la sensibilité. Tiens, on est en train de déménager.  On a environ 10000 livres et là où on va, on ne peut pas les garder. Donc on est obligé de purger notre bibliothèque et de donner des livres. Eh bien, c’est très difficile pour la littérature, on n’arrive pas à se séparer des livres, tandis que purger la bibliothèque d’histoire et de sociologie ne pose aucun problème ! Les ¾ des livres sont dépassés. Et il y a très peu de livres d’histoire qui aient la même puissance que le roman, et là je pense à un livre comme Le dimanche de Bouvines de Georges Duby. Mais ils sont rares.

 

Parlons de Bien connu des services de police. C’est votre expérience d’enseignante en Seine-Saint-Denis qui vous a donné l’idée de ce roman ?

Oui, bien-sûr. J’ai eu envie de raconter cela, ce que je voyais autour de moi, ce qui arrivait à tous ces gosses.

 

[public] Avez-vous rencontré des policiers pour préparer ce livre, qui est très réaliste ?

Oui, j’en ai rencontré, et d’ailleurs ce n’est jamais un travail exclusif sur les documents. D’abord, j’ai enseigné 27 ans dans le 93, et j’ai eu beaucoup de contact avec les policiers, pour aller récupérer mes étudiants dans les locaux de la police notamment ! D’autre part, j’ai beaucoup participé à une série de comité de soutiens quand il y a avait des bavures. J’ai aussi beaucoup fréquenté, et c’est une source très intéressante, les tribunaux quand des policiers passaient en jugement. Et enfin, j’ai rencontré des policiers, dont un certain nombre ont démissionné. Et ce qu’on ne dit pas, c’est que la politique actuelle pèse très lourdement sur les policiers eux-mêmes. C’est une profession qui est dans une situation terrible. Il faut quand même savoir que sur 11 mois de l’année 2009, il y a eu quarante sept suicides de policiers. Quarante sept. Dont une très grande majorité avec l’arme de service, ce qui est aussi très significatif. Voilà mes principales sources.

Mais il y a une chose que je n’ai pas faite, c’est d’aller voir le service de presse du Ministère de l’Intérieur et de lui demander de m’envoyer dans un commissariat de banlieue ; j’aurais été très bien reçue, on m’aurait mise dans une voiture puis faire un tour pendant lequel il ne se serait strictement rien passé !

 

[public] Par rapport à un engagement militant, n’est- ce pas un peu frustrant ? Quand on est militant, on peut imaginer qu’on a un peu plus de poids ou de pouvoir pour changer les choses…

Eh bien, si j’étais militante, je n’écrirais pas. Mais il y a une chose qui est terriblement frustrante, c’est de ne plus pouvoir trouver dans cette société une forme d’engagement militant, et ce n’est pas le roman qui va régler l’affaire. Les romans ont rarement contribué à un changement de société. Ca leur est arrivé, on a quelques exemples au XIXème siècle, je pense à des livres comme David Copperfield par rapport au travail des enfants ou aux Misérables de Hugo.

 

Vous voyez un lien entre ces romans du XIXème siècle et le roman noir aujourd’hui ?

Oui, il y a une parenté, il me semble, dans le sens où il s’agit de littératures très engagées dans le décryptage du réel. Et puis avec une connotation tragique.

 

Il y a une chose très importante dans vos romans, c’est la chronologie. La plupart du temps, vous renseignez le jour, voire l’heure. C’est une déformation professionnelle ?

Oui, c’est typiquement une déformation d’historienne. Mais à la base, il y a tout de même une conviction, selon laquelle les événements changent les hommes, modifient leur façon de voir et leurs comportements.

Prenons Le corps noir par exemple : j’ai situé mon histoire entre le 6 juin 44, date du Débarquement, et le 25 août 44, date de la Libération de Paris. J’ai pris un groupe de collabos à Paris et j’ai regardé comment ça évoluait. Et je pense que le 05 juin par exemple, les gens ne réagissent pas de la même façon que le 07 juin.

Pour un historien, la chronologie est extrêmement importante. Quand on met à jour un matériau quelconque, un écrit, une pièce de monnaie, n’importe quoi, ça ne devient un document historique que quand on le date. S’il n’est pas daté, il n’existe pas.

C’est une habitude dont j’essaie de m’abstraire, et sur le dernier roman j’ai enlevé les dates. Ceci dit elles y étaient quand je l’ai écrit ! (rires)

 

La plupart de vos romans se déroulent sur une période relativement courte. C’est pour la tension dramatique ?

Oui, et je crois que le roman noir rend compte d’une crise. J’essaye de prendre des gens en situation de crise. Il se passe quelque chose de fort, et je regarde comment ça éclate autour. Ca aussi c’est une notion très historique. Le temps historique n’est pas homogène du tout.

 

Au niveau de la géographie par contre, vous prenez certaines habitudes. Bien connu des services de police se déroule à « Panteuil » et « Sainteny ». Pourquoi pas Montreuil, pourquoi pas Saint-Denis ?

L’un des procédés du romancier est de concentrer son l’action sur un lieu, et tout ce qu’il raconte est plus ou moins arrivé, mais pas au même endroit évidemment, ni sur un laps de temps aussi court, c’est un effet de concentration. Et je craignais de stigmatiser un lieu précis. Alors, quand c’est une grande ville comme Paris, je mets « Paris », ça ne va déranger personne. Là, « Panteuil » ou « Sainteny » incarnent toute les villes de banlieue.

 

"... le polar est probablement la chose la plus contemporaine qui soit, c’est la littérature d’aujourd’hui. Vraiment."

[public] Avec votre formation d’historienne, pourriez-vous envisager d’écrire un roman sur le Moyen Age ou une autre période, si celle-ci vous intéresse ?

Non. Je n’aime pas vraiment le polar historique, même si certains m’ont beaucoup amusé comme la série du juge Ti. Si vous voulez pour moi, le polar historique est un voyage folklorique, dans un décor qui vous dépayse.

 

Ce type de polar évoque une réalité passée, et même largement passée. Vous préférez vous coltiner une réalité présente ?

Oui, et je vais vous dire, le polar est probablement - même si je n’ai jamais travaillé historiquement là-dessus -, la chose la plus contemporaine qui soit, c’est la littérature d’aujourd’hui. Vraiment. Parce que les histoires policières sont des histoires d’aujourd’hui. On a peut-être des embryons d’enquête policière au XVIIIème siècle mais sûrement pas chez les moines du Moyen Age.

Donc non, je n’ai pas envie d’écrire du polar historique, je préfère rester dans mon époque, et je me répète, je pense que le polar est vraiment la littérature du XXème et du XXIème siècle.

 

Vous êtes spécialiste de l’histoire économique du XIXème siècle, est-ce que vous vous êtes déjà appuyée dans vos recherches sur des œuvres de fiction ?

Oui, on utilise beaucoup les romans, mais attention : on ne les utilise jamais « en direct ». Prenons Balzac qu’on utilise énormément : on ne s’en sert jamais comme source directe, mais comme témoignage de la façon de voir de l’époque. Ce sont des sources extrêmement riches, mais il faut les prendre pour ce qu’elles sont. C’est-à-dire qu’elles ne disent pas la vérité, la romancent plutôt, tout en témoignant absolument des mentalités de l’époque.

 

[public] Vous avez évoqué la guerre d’Algérie, très importante dans votre parcours, mais vous ne l’avez jamais abordée dans vos romans ?

Non, c’est vrai, mais je pourrais.

 

Justement, tous vos romans, hormis Le corps noir, se déroulent après les années 80, après que vous ayez abandonné, non sans mal, votre activité militante et syndicale. Du coup, je me demande si vous pourriez écrire sur les années 60-70 qui correspondent pour vous à des années de luttes et d’espoirs, ou y a-t-il un fossé définitif entre ces années-là et le roman noir ?

Je ne sais pas… C’est possible qu’il y ait un fossé. Si je n’ai jamais écrit là-dessus, c’est peut-être pour des raisons de fond qui seraient celles-là, mais ce n’est pas conscient. Mais en tout cas, je ne m’y refuse pas, non.

 

[Dominique Manotti lit un extrait de Bien connu des services de police. Il s’agit du dernier échange entre Balou et Ivan, vers la fin du roman]

   

Dans cet extrait on sent très bien le travail sur la langue, avec un rythme très syncopé, nerveux, des phrases courtes. Est-ce que vous retravaillez beaucoup votre texte, est-ce que vous supprimez, barrez beaucoup ? Ou est-ce que dès le départ vous avez une écriture disons minimaliste ?

C’est les deux. Je pense qu’on ne peut pas construire un style contre sa pente naturelle, et la mienne c’est la phrase courte, l’utilisation du présent qui fait qu’on est plus dans l’action, enfin me semble-t-il. En français, en principe le récit est à l’imparfait, qui est, me concernant, un temps « lourd », alors que le présent est plus direct. Voilà, on a une façon de voir les choses et de s’exprimer qui est plus ou moins naturelle. Après, ça se travaille. Mais toujours en fonction d’une inclination personnelle et naturelle.

 

Est-ce que le rythme de la phrase est aussi conditionné par ce qu’on raconte ?

Exactement. L’idée est que selon ce qui est raconté, il faut trouver un rythme adéquat. Le rythme de la phrase est une des façons de faire sentir au lecteur ce qu’on veut lui dire. Alors, le rythme peut être plus lent à certains moments, comme des moments de repos, des prises de souffle, ou très rapide, soit parce que le personnage est en crise soit parce que l’action se précipite…

Ensuite, il y a un problème de vocabulaire. Simenon en dit très peu sur sa façon de travailler, mais il quand même écrit une vingtaine de pages, que j’ai lus et…

 

Vous voulez parler des « mots-matières » ? Expliquez-nous un peu cela…

Oui, les « mots-matières ».  C’est-à-dire des mots qui sont lourds en eux-mêmes, des mots qui font images, qui font poids, qui existent, et qui n’ont pas ou peu besoin d’adjectifs ou de comparaisons. Donc : chercher les mots, ce qui n’est pas toujours très facile, et couper. Couper, couper, couper tout ce qui n’est pas fondamental.

Et puis la dernière chose qui est importante, c’est la structure du récit, qui a beaucoup changé depuis le XIXème siècle et qui a été influencée notamment par le cinéma. On n’a plus la même façon de raconter des histoires. Et en particulier, je pense qu’il faut supprimer l‘« exposition », c’est-à-dire raconter les choses comme elles se passent dans la vie. Par exemple : vous vous trouvez en relation avec des gens que vous ne connaissez pas, personne ne va vous dire « ce monsieur est né à tel endroit, il a fait telle ou telle chose, a tel ou tel passé et voilà pourquoi aujourd’hui il est dans cette situation… » Tout ça, je supprime, et j’essaye de mettre le lecteur tout de suite en contact, et de faire en sorte que la connaissance du personnage qu’a le lecteur s’acquiert petit à petit.

La seconde chose, c’est supprimer les scènes de dénouement où pendant 30 pages on vous explique la fin… Ma copine Sylvie Granotier m’a passé les onze règles du cinéaste Billy Wilder sur la façon d’organiser un récit, et la onzième c’est « quand c’est fini, c’est fini, pas de prisonniers » ! C’est une règle que j’essaye d’appliquer systématiquement. Y en a une autre qui est formidable, c’est « quand ça ne marche pas à l’acte III, c’est que c’est mal foutu à l’acte I »…

 

"...je considère qu’à partir du moment où le roman est publié, il ne m’appartient plus. Chaque lecteur lit le livre comme il veut, et il va peut-être s’en faire une idée très éloignée de la mienne."

On peut d’ailleurs dire que vous avez une écriture assez cinématographique, et  à propos du film Une affaire d’Etat d’Eric Valette, j’étais quand même assez étonné de voir que Nos fantastiques années fric allait être adapté, au regard notamment de l’ambiguïté de vos personnages et de la complexité de votre intrigue…

Je pense que j’ai effectivement une écriture cinématographique, dans le sens où le cinéma m’a énormément influencée et que j’ai besoin de voir pour écrire. Et j’espère que le lecteur voit certaines scènes quand il les lit.

Mais avoir une écriture cinématographique ne garantit pas du tout qu’on soit adapté, et je pense d’ailleurs que mes romans ne sont pas du tout faciles à adapter, par rapport, comme vous disiez, à la structure du récit et des personnages.

Donc, quand ils ont adapté ce roman, ils ont commencé par couper les ¾ et, dans ces « filières » dont je vous parlais tout à l’heure, ils en ont pris une. Mais je reprends au début : y a un producteur qui prend une option…

 

Justement, comment ça se passe concrètement un projet d’adaptation, qui prend contact avec qui ?

Eh bien, le producteur prend contact avec l’éditeur, signe un contrat, prend une option…

 

… mais avez-vous un droit de regard ?

Oui, mais en gros c’est l’éditeur qui décide. Un peu plus tard, je rencontre le producteur qui me demande si je veux participer à la construction du scénario. Bon, je dis non.

 

L’écriture du scénario ne vous intéressait pas ?

Non, on m’a demandé et j’ai refusé.  J’ai donné à mon propos la forme que je désirais, dès lors c’est terminé.  Maintenant, si les gens sont frustrés par la version cinématographique, ils peuvent lire le livre !

 

[public] Que représente pour vous l’adaptation au cinéma de Nos fantastiques années fric ? Une façon d’étendre votre auditoire ? Et craigniez-vous que vos propos soient plus ou moins manipulés ?

Pour ma part, je considère qu’à partir du moment où le roman est publié, il ne m’appartient plus. Chaque lecteur lit le livre comme il veut, et il va peut-être s’en faire une idée très éloignée de la mienne. Je n’ai aucun contrôle là-dessus, et c’est bien comme ça. Prenons le cas Ellroy : le fait qu’il soit un homme de droite ne me gêne absolument pas. Je garde mon autonomie par rapport à ce qu’il écrit. Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? C’est quelqu’un qui emmagasine et qui restitue tout un niveau du réel. Dans ce qu’il charrie, moi je choisis ce que j’aime ou pas, ce que je comprends ou non, j’interprète, bref je fabrique ma lecture d’Ellroy.

Alors je ne veux pas me comparer à Ellroy mais je pense que c’est pareil pour tous les livres. A partir du moment où je l’ai écrit, il ne m’appartient plus et s’il ne m’appartient plus, chacun peut en faire ce qu’il veut. Un film est une création à son tour. Le seul truc, c’est que, personnellement, je ne veux pas adapter mes romans, je ne veux plus y toucher.

 

Alors, comment s’est passée la rencontre avec le producteur ?

C’était vraiment extraordinaire ! Le roman se passe dans les années 80, sous Mitterrand, et c’est un aspect très important. Or, le producteur me dit « ça ne se passera pas à cette époque parce que c’est trop cher, 1985 c’est déjà un film historique, on ne peut plus tourner dans la rue, les voitures ne sont plus les mêmes etc… ».

 

C’est la principale facette du livre quand même…

Oui, oui ! (rires) Et puis, pour le rôle de la jeune flic beurette, il me dit « peut-être, si on trouve une actrice d’origine maghrébine et « bankable », sinon on prendra un mec… » (elle rit de nouveau) Donc, voilà, ça se passe un peu comme ça l’adaptation.

 

Mais vous, ça ne vous dérange pas…

Non, non. Je sais qu’il y a beaucoup d’auteurs qui veulent avoir leur mot à dire, mais ce n’est pas mon cas. Moi, mon problème, c’est que le film fasse vendre des livres. Cela dit, je suis très contente, et pour trois raisons. La première, c’est que c’est quand même très amusant de voir ses personnages incarnés au cinéma.

 

Et le casting est formidable…

C’est vrai, André Dussolier, Jean-Marie Winling, Thierry Frémont, ils sont tous formidables. Et le film est bien. Il ne ressemble pas vraiment au livre, mais c’est un film dynamique, plein d’action, j’aime beaucoup la mise en scène. Le film avait peu de moyens et pourtant Valette a fait quelque chose de bien, par exemple filmé Paris de façon magnifique.

La seconde raison, c’est que le cinéma rapporte de l’argent alors que les livres non. Je crois qu’on peut le dire. Et la troisième, c’est que j’espère que ça fera vendre des livres.

 

Parlons un peu argent, alors. Est-ce que la cession des droits du roman vous rapporte plus d’argent que les ventes de livres ?

Sans aucune comparaison ! Sur une échelle, c’est de 1 à 10. Si vous voulez, sur un livre en poche comme Nos fantastiques années fric, l’auteur touche 5% du prix de vente.

 

Sur un grand format, à disons 20 €, l’auteur touche environ 2 €. Vous tournez à combien d’exemplaires ? Entre 4 et 6000 ?

Un peu plus, autour de 9000 exemplaires. Là, on gagne un peu d’argent. Mais après, sur le poche… Par contre, ça peut permettre de relancer les autres. Enfin, pour résumer, il faut vendre énormément pour pouvoir vivre de sa plume, et beaucoup d’écrivains professionnels multiplient les interventions, les salons etc…

 

[public] Quels thèmes avez-vous envie d’aborder à l’avenir ?

En ce moment, je suis en train de travailler à un roman à quatre mains avec DOA. Un roman qui va se passer entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007, où il sera notamment question de la restructuration de la filière nucléaire comme enjeu caché des élections. Au départ, on avait un projet de série télévisée qui est tombé à l’eau, alors on s’est dit qu’on n’allait pas laisser perdre ce travail et qu’on allait en faire un roman.

J’ai aussi un projet de comédie policière à quatre mains avec Sandro Thomas. Je l’espère légère, je n’ai jamais fait ça et je ne sais pas du tout si ça va marcher…

Et enfin, un projet assez énorme et qui n‘est pas encore entamé. Et je ne sais pas si on va parvenir à mettre ça sur pied. Ce serait une espèce de saga du trading du pétrole, depuis son apparition dans les années 70 jusqu’à nos jours.  C’est une branche de l’économie absolument hallucinante qui est vraiment révélatrice de l’évolution des 50 dernières années et à travers laquelle on retrouve toute la contrebande avec l’Afrique, le programme pétrole contre nourriture, la pollution toxique, et puis plus généralement le capitalisme financier…

 

 

Il y a comme un fil conducteur dans vos romans, dont Le corps noir serait la genèse. Peut-on dire qu’il s’agit d’une chronique sociale et politique de la génération du baby-boom ?

Oui, on peut dire ça, en tout cas c’est ce que j’efforce de faire. Et qui naît de ce silence sur la guerre, un silence que j’ai ressenti enfant et qui m’a donné envie d’aller voir de quoi il retournait.

 

Nous en avons terminé… Avez-vous envie de répondre à une question qu’on n’aurait pas posé ?

(rires)

  

Merci Dominique Manotti.



Propos recueillis le 13 février 2010 à la médiathèque du Val d'Europe

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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 00:00
Je viens d'apprendre, un peu interloqué, la mort de Pascal Garnier. La soixantaine à peine dépassée, et quelques petits bijoux de romans au compteur - Comment va la douleur ?, Les Hauts du Bas, Lune captive dans un oeil mort...

J'avais eu l'occasion de croiser le bonhomme au festival Etonnants Voyageurs de St-Malo l'an dernier. Il sortait d'une rencontre - il avait fait marrer toute la salle pendant une heure -, et rejoignait son stand au Salon du livre, on avait discuté un peu sur le chemin.
Plein d'humour, de finesse, de gentillesse. C'est l'impression que je garde de lui et de ces 10 p'tites minutes passées en sa compagnie. Une impression que je dois partager avec beaucoup, beaucoup de gens.

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 12:00
A l'heure où vous lisez ces lignes, je suis en train de me prélasser sur une plage polynésienne, une pina colada à la main, amortissant agréablement le contre-coup du décalage horaire... Vous êtes jaloux, hein ?!

Bon, en fait ce n'est pas tout à fait vrai. A cette heure, je serai plus vraisemblablement sur le périphérique rennais à essayer de ne pas me faire flasher par un bataillon de radars...

Toujours est-il que j'ai quelques jours de congés devant moi. La Bretagne n'étant pas le désert de Gobi, j'arriverai bien à dégoter une connexion internet pour poster 1 ou 2 billets - notamment la rencontre avec Dominique Manotti.
Je ne pars pas non plus les mains vides, et à mon retour je vous parlerai notamment d'un polar islandais (mais pas d'Indridason) et du dernier roman de la japonaise Natsuo Kirino. D'ici-là, portez-vous bien, et que la Force soit avec vous ! 

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 00:00

"Ceci n'est pas une autobiographie. Je n'en mérite pas vu que je n'ai jamais rien fait pour la promotion des bonnes manières. cela dit, j'ai une ou deux histoires à raconter et tu vas les entendre."

Ça faisait longtemps que je n'avais pas autant rigolé en lisant un bouquin ! Le genre de lecture à vous attirer quelques regards suspicieux dans les transports en commun, après quelques éclats de rire difficilement étouffés...
Il faut dire que l'auteur, Rich Hall, est avant tout l'auteur de one man shows et qu'avant d'être un roman, Otis Lee Crenshaw a d'abord été un spectacle (on trouve des extraits sur internet).


Otis Lee CrenshawBienvenue dans le Vieux Sud, bienvenue dans le Tennessee, au pays des petits blancs pauvres, de la country et des trailer park.

Otis Lee Crenshaw est de ceux-là. Il tire le diable par la queue, il aime la vraie country - Johnny Cash, Hank Williams, Merle Haggard... -, les pick-up, le bourbon et a un faible pour la gent féminine.

Mais pour le moment, il est à la barre et fait le mariolle devant le juge. Passez donc par la case prison, ça vous apprendra. 
Otis Lee Crenshaw est un collectionneur acharné : d'emmerdes, de procès et de femmes prénommées Brenda.
Sinon, quand il ne vole pas des mobiles homes avec un de ses bras cassés de copain ("quand je dis "voler" (...), cela ne signifiais pas que je les cambriolais."), il court après Brenda n°1 qui s'est enfuie avec... James Earl Ray (l'assassin de Martin Luther King) ou tente de percer dans la musique.


Otis, ce n'est pas le mauvais bougre, et même tout le contraire d'un lourdaud. Plutôt un philosophe défroqué qui nous fait partager, tout au long des 350 et quelques pages de sa curieuse odyssée (déjà finie ?!), sa singulière vision du monde et nous abreuve de réflexions et d'aphorismes tous plus hilarants et pertinents les uns que les autres, concernant les femmes, l'Amérique et l'existence en général.

Vous aurez notamment droit à : un conseil d'ami pour surmonter une peine de coeur, un match de basket joué à dos d'âne, une invasion de cigales, la compagnie d'un co-détenu qui s'endort avec un mannequin de secourisme, et j'en passe...


Dans la famille "losers magnifiques", je demande Otis le comique. Crenshaw, c'est un peu Candide aux Amériques ou un Homère redneck rentrant (enfin) chez lui complètement bourré !
Otis Lee Crenshaw contre la société, c'est aussi, et surtout, une vision à la fois désenchantée et satirique de l'Amérique. 

En tout cas, voilà le genre de bouquin qu'on a envie de refiler illico à son entourage, "tiens faut absolument que tu lises ça, tu vas tomber sur le c..". Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire.



Quelques mises en bouche, avant de vous payer des bonnes tranches de rire :

"Aux Etats-Unis, ton nom trahit la position que tu occupes sur l'échelle sociale. S'il est placardé à l'extérieur du bâtiment dans lequel tu travailles, c'est que tu es riche. S'il figure sur ton bureau, c'est que tu appartiens à la classe moyenne. S'il est épinglé à la pochette de ta chemise, c'est que t'es un putain de pauvre."

"Le problème, avec le coup de foudre, c'est que tu sais que ton coeur vient de signer un chèque que ton cerveau ne peut pas créditer, mais que tu essaies quand même de faire accepter par ta banque."


"Si tu veux briser la glace avec une nana, fais-la parler du cul d'une autre fille - ça marche à tous les coups. Les femmes sont constamment occupées à juger le cul des autres femmes. C'est probablement de là que vient leur sens de la répartie."


J'ai plus qu'à vous souhaiter une bonne virée avec Otis Lee Crenshaw...


Otis Lee Crenshaw contre la société / Rich Hall (Otis Lee Crenshaw : I Blame Society, 2004, trad. de l'américain par Thierry Beauchamp. Rivages, série humoristique, 2010)

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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 00:00

Depuis cette semaine, Télérama propose en vente couplée le magazine + un polar. Soit dit en passant, il fut un temps où Télérama la sainte-nitouche n'aurait même pas adressé un regard à ce vaurien de Polar...
Il faut croire qu'elle s'est encanaillée (ou est-ce le polar qui s'est acheté une conduite ?!), et les temps ont bien changé, comme l'explique... Télérama, dans un (bon) article consacré justement au succès (commercial, d'estime...) du polar.

A 6,20 € le livre (+ 2,30 € pour le magazine), on aurait malgré tout aimé un petit effort... Mais enfin, c'est l'occasion de (re)découvrir quelques jalons du polar.
Et cerise sur le gâteau : les couvertures ont été réalisées par l'illustrateur Miles Hyman.

8 titres (tous issus du catalogue Rivages/Noir) sont prévus et on aura donc dans l'ordre, et jusqu'au 14 avril :
Les morsures de l'aube (Tonino Benacquista), La bête contre les murs (Edward Bunker), J'étais Dora Suarez (Robin Cook), Merci pour le chocolat (Charlotte Armstrong), Les six jours du Condor (James Grady), Rouge est ma couleur (Marc Villard), Scarface (Armitage Trail) et Nighfall (David Goodis).



Les éditions Après la lune avaient beaucoup fait parlé d'elle il y a quelques temps, suite au procès intenté (et perdu, heureusement...) par l'Opus Dei contre la maison et le roman Camino 999 de Catherine Fradier.  
Aujourd'hui, l'écrivain Yasmina Khadra débarque dans la maison créée par Jean-Jacques Reboux, et s'occupera d'une collection dédiée aux littératures du Maghreb.  

La maison d'édition inaugure aussi une nouvelle collection, "l'invitation au noir", avec deux titres à paraître en avril (et notamment des histoires signées Caryl Ferey).



J'ai découvert via le site K-Libre un nouveau blog, "exclusivement consacré aux romans et nouvelles traitant de meurtres en chambre close et autres crimes impossibles." Le blog s'appelle justement Crimes impossibles et il s'agit (pour l'instant ?) d'une base de données. Avis aux amateurs.



Enfin, mais je ne vous apprend rien je pense, avant-hier est sorti sur les écrans Shutter island de Scorsese, tiré du roman de Dennis Lehane. La sortie était prévue pour l'automne dernier, avant d'être repoussée, de quoi aiguiser l'attente des uns et des autres...
Certains d'entre vous l'ont-ils déjà vu ? Qu'en avez-vous pensé ?
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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 00:00
Les éditions Moisson Rouge nous ont encore dégoté un ovni, et celui-ci vient de Russie. "Vladimir Kozlov est né en 1972 à Moguilev (Biélorussie). "Comme tous les russes", il a grandi dans une cité prolétaire et fait ses études dans une école soviétique de l'ouest de la Russie."


Années 80, quelque part en URSS, ou plutôt ce qu'il en reste. Le cadavre communiste est encore chaud - certains jurent l'avoir vu bougé -, Gorbatchev est aux manettes de la perestroïka (la "Reconstruction"), et c'est toujours la même zone dans les cités pouilleuses où s'entassent des "prolétaires finis à l'urine".

racaillesDans un de ces ghettos made in URSS, bordé par une usine chimique et une rivière "orange-marronnasse", Koslov dépeint le quotidien d'une bande d'ados désoeuvrés, des branleurs sans éducation ni avenir.
On a donc affaire à Byk, Viek, Byr et Klok,entre autres, sans compter notre guide/narrateur, Gontsov, un peu plus fûté que les autres mais bien atteint quand même.

Horizon bétonné, aucune perspective et quelques lignes de fuite : la baise, l'alcool et la baston.
La baise triste et mécanique, et si la fille rechigne, on lui tape un peu dessus. L'alcool de contrebande ou le mauvais vin qu'on ingurgite par litres, on dégueule et on recommence. La castagne pour défendre les couleurs du quartier contre ceux d'en face. Quartier Cosmonaute, quartier Travailleur, quartier Pionnier, quartiers désaffectés qui suintent la misère, la promiscuité, le désespoir et la violence. 

Jungle urbaine à la soviet, et malheurs aux plus faibles. On rackette, on tabasse, on se biture, et puis demain on recommence. Quoi d'autre...
"En cours de russe, on doit composer une rédaction sur le thème "Qui je veux devenir plus tard". Je ne sais pas quoi inventer. Je ne veux devenir personne (...) Je sors."


Pas de trame ni d'intrigue, mais une succession d'épisodes - l'école, les virées, les bastons, de la cité à la Crimée en passant par le kholkoze... - relatés avec un apparent détachement face au sordide ou au scabreux, et surtout, avec un vocabulaire particulièrement restreint mais qui dit beaucoup.

Pas de sociologie, pas de "contextualisation", mais du brut, du cinglant et de l'immédiat, le tout sur un tempo rapide, désuni, free - Koslov parle au présent, et la réalité nous saute au visage.

Pas de discours ni de synthèse, mais la photographie éloquente d'une jeunesse en perdition dans un monde à l'agonie, tandis que le suivant n'est pas encore né.
Un no-man's land, une faille temporelle, et quelques silhouettes qui dérivent...


Racailles / Vladimir Kozlov (Gopniks, trad. du russe par Thierry Marignac. Moisson Rouge, 2010)

Gontsov n'arrête pas d'écouter les Modern Talking... (ça a vieilli, quand même, on va le dire comme ça...)
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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 10:07
Second roman de l'américaine Gyllian Flynn après Sur ma peau, Les Lieux sombres devrait connaître un beau succès si l'on se réfère aux nombreux et élogieux papiers qu'elle inspire, notamment sur la toile.

Un roman édité chez Sonatine, la p'tite maison qui monte, après s'être rapidement faite une place sur le créneau pourtant encombré du thriller : des auteurs qui s'imposent (Ellory), de belles maquettes, voyantes sans être vulgaires.
Même si je continue à regretter leurs 4ème de couv. racoleuses, qui aguichent le passant à coups de superlatifs et de dithyrambes dégoulinantes, genre : "Allez monte chéri, j'vais te montrer des trucs que t'es pas près d'oublier, crois-moi !"

Ok, j'te suis. Après tout y a pas de raison que tout le monde en profite sauf moi ! Alors ? Alors rien d'inoubliable, mais un bon moment quand même.


G.FlynnLibby Day, la trentaine bien tassée et d'une paresse maladive, a une nette tendance à l'auto-apitoiement depuis que sa mère et ses deux soeurs ont été tuées à coups de couteau/hache/fusil (ça fait beaucoup...) il y a presque un quart de siècle. Elle seule y a réchappé.
A l'époque, son frère Ben, un adolescent solitaire et complexé, a été accusé des meurtres et purge depuis une peine à perpétuité. Le témoignage de Libby, sept ans, avait contribué à le faire condamner.

Libby ne se contente pas de se morfondre, elle a aussi su profiter de sa "day-vaine" et de la générosité des gens, émus par cette triste histoire qui a fait le tour du pays. Mais voilà, le pactole a pratiquement fondu, et elle doit trouver une solution pour poursuivre une vie oisive qui lui sied plutôt bien.
Justement, elle vient d'être contactée par un club un peu spécial  : des fondus d'histoires criminelles et apprentis-détectives - convaincus de l'innocence de Ben - qui lui proposent de remonter un peu le passé contres espèces sonnantes et trébuchantes.
Peu à peu, Libby va se prendre au jeu et chercher à découvrir, enfin, ce qui s'est passée cette nuit-là.


Première remarque : Gyllian Flynn a le bon goût de ne pas faire de son héroïne une courageuse et émouvante victime. Non, Cosette (ou Dorothée, du Magicien d'Oz) est une sale peste qui n'inspire guère la sympathie, tout au plus une compassion de circonstance.


La construction du récit est ordinaire mais habile, alternant les points de vue et les époques, retraçant notamment la chronologie des événements qui ont émaillé la dernière journée précédant le massacre : une succession de malentendus, de hasards malheureux, d'actes stupides ou désespérés.

En arrière-plan, Flynn fait une peinture sans concessions d'un midwest pauvre et rétrograde, et d'une famille écrasée par la misère. L'action se situe en partie en 1985, mais on a parfois l'impression d'être dans les années 30, en pleine Dépression.
Beau portrait aussi que celui de Patty, la mère-courage qui n'en a plus beaucoup, et qui peine tellement à élever ses quatre enfants et à gérer la ferme. Les dettes s'accumulent, et quand ce ne sont pas les créanciers qui frappent à sa porte, c'est son raté d'ex-mari qui vient lui soutirer un peu de fric.
Hormis Runner, on a d'ailleurs droit à une belle brochette de raclures et de malades en tous genres.

Par contre, si l'auteur réussit, avec force détails et descriptions, à installer une ambiance, son récit perd en intensité au fil des pages et le suspense bat de l'aile, si bien que j'ai ressenti un peu de lassitude au bout d'un moment, et terminé "en roue libre".
Malgré tout, voilà du travail bien fait.


"Alors mon chou, tu reviendras ?
- Un de ces jours."


Les Lieux sombres / Gyllian Flynn (Dark Places, 2009, trad. de l'américain par Héloïse Esquié. Sonatine éditions, 2010)
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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 12:08

J'avais déjà eu l'occasion ici de vous parler de l'italien Piergiorgio Di Cara, à propos de son dernier roman Verre froid et du personnage de Salvo Riccobono, flic à la brigade anti-mafia de Palerme et "double" de l'auteur.

Dans ce nouveau roman, on croise bien Riccobono dans les couloirs de la questure, et l'ombre de Cosa Nostra plane comme une chape de plomb, mais on a changé de service et fait connaissance avec Pippo Randazzo et son équipe, de la criminelle.


Di CaraRandazzo, la trentaine plus ou moins célibataire, est issu d'une famille bourgeoise - un père ancien député de gauche, qui "avec le massacre de l'opération Mains propres (...) a réussi à traverser l'océan de merde en restant propre" - aurait pu être rentier ou haut-fonctionnaire, mais il a choisi d'être flic. Pas par vocation, mais plutôt par un concours de circonstances, un concours d'inspecteur en l'occurence. Pour le moment, ça lui convient, il verra plus tard si...

Une mère de famille sans histoires vient d'être torturée et battue à mort à son domicile. L'enquête est au point mort. Seule piste : une série d'appels anonymes reçus par le mari.

Les procédures se mettent en place - écoutes, filatures, interrogatoires... - et les méninges aussi. Randazzo et ses collègues échafaudent, vérifient, confrontent, s'enlisent et s'extirpent tour à tour dans une affaire aussi banale que sordide.


Un artiste a eu beau installer une inscription géante "HOLLYWOOD" sur la montagne qui domine Palerme, on n'est pas dans un film. Pas d'effets spéciaux chez Di Cara, mais un souci de réalisme, en ce qui concerne notamment le métier de policier : des tonnes de paperasse et de formulaires, un travail d'investigation lent et fastidieux, et surtout un travail d'équipe. Oubliez les courses-poursuites, les fusillades et les héros, chez Di Cara il n'y a que des hommes qui font simplement leur boulot, et ont une vie après ce boulot... quand ils ne sont pas rappelés en catastrophe !

Les personnages sont d'ailleurs bien croqués - dans leurs manies, leur façon de s'exprimer, leurs relations avec leurs collègues ou leurs proches -, l'intrigue convaincante, et j'aime aussi la façon dont Di Cara parle de sa ville et lui donne vie.


Malgré tout, je suis resté un peu sur ma faim. Même si j'ai passé un bon moment, même si je n'ai pas grand-chose à reprocher à ce polar, sinon un manque de tension dramatique (comme au cinéma ?!) et un Pippo Randazzo qui n'a pas (encore ?) l'épaisseur d'un Salvo Riccobono.

Mais peut-être cela viendra-t-il, et j'irai même vérifier car Di Cara a, de toutes façons, piqué ma curiosité.


Un autre avis sur actu-du-noir.


Hollywood Palerme
/ Piergiorgio Di Cara (Hollywood, Palermo, 2005, trad. de l'italien par Hervé Denès. Métailié, Noir, 2010)

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Published by jeanjean - dans italie
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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 00:00
Vous l'avez peut-être remarqué, cela fait quelques semaines que j'insère, à partir de la couverture du livre (et quand celui-ci est au catalogue) un lien vers le site de la librairie Entre-deux-noirs de Christophe Dupuis, située en Gironde, par ailleurs.

En quelques clics vous pouvez donc commander l'ouvrage. Surtout n'hésitez pas, surtout que j'ai une clause avec Christophe : il doit me céder son fonds de commerce au bout de 495 784 ventes...
Plus sérieusement, c'est simplement une façon de soutenir la librairie indépendante, d'autant plus que vous n'y trouverez pas simplement un catalogue, mais aussi les avis des libraires (une courte critique pour chacun des ouvrages !), de nombreuses interviews ainsi qu'un rayon jeunesse et littérature générale.

Ancien directeur de collection chez Baleine, Christophe a aussi créé l'association
L'Ours polar. En plus de ses activités à la librairie, il assure des formations aux quatre coins de l'hexagone et a des projets en pagaille. 


Une p'tite interview, afin que vous fassiez connaissance avec le bonhomme :

entre-2-noirs-90x728Cette passion du polar, elle a commencé comment ? Tu es tombé dans la "potion magique" quand tu étais petit ?
Yes, c’est lié à mes parents, tous les deux grands lecteurs et qui m’ont refilé leur passion de la littérature et le polar, c’est mon père qui, mordu du genre, me préparait des piles de livres quand j’allais en vacances chez lui “tiens, c’est Pouy, il faut lire“ “tiens, un Daeninckx“…

Comment a démarré l'aventure Entre-deux-noirs ?
Il y a dix ans (1er avril, ça ne s’invente pas) avec 30 000 francs (autant dire rien), des livres d’occasion et des étagères de brocante. J’étais tellement court financièrement qu’on faisait neuf et occasion car je n’avais même pas assez d’argent pour acheter de quoi remplir 15m2 de livres neufs…

"Ici on ne vend que ce qu'on aime". Tu peux développer ?
On nous serine régulièrement que les daubes qu’on vend permettent de vendre des choses plus « pointues », que ça vaut pour la librairie et pour l’édition… moi j’y crois pas de trop (en tous cas pour des petites librairies provinciales comme la mienne) et depuis 10 ans, on ne vend pas Dan Brown et Cie et on réussit à s’en sortir… en gros on a pas de pic de ventes, mais de nombreux titres de qualité qu’on vend bien. Et ça, c’est vrai, j’en suis fier.

Sur le site, tu indiques que "la librairie est à vendre",
tu en es où de ce côté là ?
De bonnes pistes, mais tant que rien n’est signé…

La revue L'Ours polar a fêté dernièrement son 50ème et dernier numéro, tu prévois de passer moins de temps à la librairie... Tu as d'autres projets, toujours concernant le polar ?
Oh oui, des tonnes : voir grandir ma fille, assurer des formations et animations sur le polar, me lancer dans une thèse sur le polar (sur la naissance du roman noir : en gros, comment le contexte social et historique de l’Amérique crée le roman noir et font qu’on passe du roman d’énigme au roman noir), écrire avec un ami [il s'agit de Emeric, alias Duclock, qui s'occupe aussi de l'association Fondu au noir] une série d’essais englobant polar et musique (l’historique du roman noir dans les grands pays à travers les courants musicaux), réaliser une série de documentaires sur le polar avec
Sébastien Gendron, série intitulée "notes sur auteurs et villes" qui s'intéresse aux auteurs ancrant leurs fictions dans un lieu bien précis, sur la relation qu'ils entretiennent avec ce lieu... 
Et j’ai aussi monté une petite structure d’accompagnement auprès des collectivités pour leurs projets d’accompagnement de la librairie indépendante (réflexions sur la passage au numérique, accompagnement pour le développement culturel des centre-villes, cartographie de la librairie indépendante...).

Tu organisais une rencontre avec James Ellroy à Bordeaux il y a peu, non ? Comment ça s'est passé ?
De l’avis du public très bien, vous pouvez aller mater ça
sur le site de Mollat.

J'ai vu que tu offrais même le café dans ta librairie, chouette...
euh, disons qu’on le vend mais comme on est pas commerçant, c’est vrai qu’on l’offre assez régulièrement…
 
Et un p'tit verre de bordeaux, c'est possible ?!
Oui, on offre toujours un coup de rouge quand on a des rencontres avec les auteurs !



Interview réalisée par courriels les 12-13 février 09. 

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 00:00

"Si vous ne vous intégrez pas, personne ne le fera pour vous. C'est ça le problême avec ce pays, tout le monde se plaint, personne ne veut rien faire, personne ne veut oublier le passé." 

Hier, l'Afrique du sud fêtait l'anniversaire de la libération de Nelson Mandela - le 11 février 1990. "Madiba" avait mené dans les années 90 un processus de réconciliation nationale qui a porté ses fruits. Mais des problèmes demeurent : criminalité, pauvreté, sida, tensions inter-ethniques.

Pour s'en rendre compte, on peut ouvrir un livre d'histoire. On peut aussi ouvrir un polar de Deon Meyer, un auteur aujourd'hui incontournable.


13heuresOn avait fait connaissance avec l'inspecteur Benny Griessel dans Le Pic du diable. Alcoolique, au fond du gouffre. Sa femme l'avait jeté dehors. Règle tes problèmes, après on verra. Benny a bientôt purgé sa peine : six mois d'exil hors du foyer conjugal, six mois d'abstinence, à peine un accroc extra-conjugal. Ce soir il a rendez-vous avec Anna, quelle va être la sentence ?

Mais pour le moment il n'a pas le temps de s'en inquiéter. Réveillé à l'aube, deux affaires sur le dos : une jeune touriste américaine a été tuée tandis que sa copine est toujours poursuivie dans les rues du Cap par une bande de Noirs et de Blancs - étrange ; un célèbre producteur de musique afrikaans a été retrouvé assassiné chez lui.
Dans les deux cas, la pression monte - diplomatique, médiatique. Le temps presse, la journée va être longue et éreintante. 
Comme si ça ne suffisait pas, Griessel doit jouer les gardes-chiourmes. Il a été chargé par sa hiérarchie de former et de superviser de jeunes enquêteurs, des produits de la discrimination positive et d'une nouvelle politique au sein d'une police par ailleurs minée par la corruption. 
Les "bleus" :
La zouloue Mbali Kaleni se heurte au machisme de ses collègues, qui se moquent de ses rondeurs. Elle n'en a cure et fonce droit devant, pleine d'autorité et de détermination.
Vusi Ndabeni, un Noir plein de bonne volonté, se heurte le plus souvent à l'indifférence, à la suffisance ou au mépris.
Fransman Dekker, un métis à la rage difficilement contenue. Pas assez noir, pas assez blanc, c'est selon.


A travers ces personnages, Deon Meyer donne à voir les tensions ethniques qui parasitent toute la société sud-africaine. Entre zoulous, xhosas, afrikaners, métis... Chacun restant sur son quant-à-soi, englué dans ses préjugés, ses ressentiments, ses incompréhensions et parfois son auto-apitoiement.
Malgré tout, il se montre plutôt optimiste pour l'avenir : les couleurs de l'arc-en-ciel bavent un peu, mais ces hommes et ces femmes, malgré leurs différences et leur défiance mutuelle, parviendront finalement à travailler et à résoudre les problèmes ensemble.

Si chacun des personnages incarne un pan de la société et agit comme révélateur, l'auteur ne s'en sert pas seulement pour servir son propos, mais leur confère une vraie personnalité (comme d'habitude, ai-je envie de dire), à commencer par Benny Griessel, un rescapé (d'un système, d'une bouteille, d'un naufrage conjugal) et un homme de bonne volonté, avec ses faiblesses, ses failles et ses espoirs.

Voilà pour le fond.
Sur la forme, rien de bien nouveau mais une méthode bien rôdée : des histoires qui s'entremêlent savamment et une intrigue millimétrée. Du bon boulot, rondement mené.

Un glissement, cela dit : la chronique sociale est toujours présente, mais il me semble que Deon Meyer s'attèle davantage au suspense, raccourcit ses chapitres, accélère encore le rythme.

Est-ce pour cela que 13 heures me semble un cran au-dessous des précédents ? Sûrement, mais de toute façon on se laisse embarquer une fois de plus, et le plaisir est intact.


13 heures /
Deon Meyer (13 UUR, trad. de l'anglais (Afrique du Sud) par Estelle Roudet. Seuil Policiers, 2010)


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Published by jeanjean - dans afrique
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