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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 00:00

L'association Les Habits noirs s'installe au Musée du Quai Branly, pour un tour du monde du polar. Première rencontre le jeudi 28 janvier à 19h, en présence de l'auteur Bernard Mathieu.


Hier soir, l'émission Mauvais Genres diffusait un entretien avec l'écrivain Jack O'Connell.


Une
interview de Barouk Salamé sur le site de Rue89. L'auteur du Testament syriaque, publié l'année dernière aux éditions Rivages, évoque l'Islam.
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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 09:57

"Un jour, il faudrait bien inventer le ciseau à couper les ficelles, toutes les ficelles, celles qui nous lient les uns aux autres et abolir du même coup la loi de la pesanteur."

Après l'imposant Underworld USA, que lire ? Pour ma part, je vous conseillerais bien un roman de Pascal Garnier. Court, percutant, un univers singulier qui n'appartient qu'à lui, à la fois improbable et familier.

Si son précédent roman était un huis-clos, celui-ci tient plus de l'équipée sauvage...


Le grand loinDrôle de bonhomme ce Marc. Un peu à côté de ses pompes, comme on dit. Divorcé, une nouvelle femme, Chloé, une fille, Anne, internée en hôpital psychiatrique et qu'il visite régulièrement. Un type sans histoires, plutôt introverti, docile face aux événements.

En arrêt sur un pont d'autoroute, il médite face à l'incessant et hypnotique défilé de véhicules ; à quatre pattes, il observe à la loupe le tapis de son salon, étonné d'y découvrir un territoire à la fois microscopique et immense, "dont les les motifs évoquaient tour à tour des fleuves tumultueux, des forêtes tropicales ou des déserts arides." Sur un coup de tête, il achète un vieux chat, aussi placide que lui. Boudu le chat.
Un étranger au monde et à soi-même. A moitié absent, à moitié vivant.


L'envie lui vient de s'échapper un peu, d'aller voir plus loin s'il y est. Envie d'aller au bout, pour une fois. Au bout de quoi ? Loin, c'est tout. S'extraire un peu de la glu du quotidien, casser l'ordonnancement des jours.  

Tiens, s'il allait voir sa fille aujourd'hui ? On n'est pas le 14, et alors ? Tiens, si on se faisait une petite virée sur la côte, "marcher dans le sable, regarder les trucs qui bougent dans les flaques, comme quand tu étais petite" ?
Anne est d'accord. Direction Le Touquet, villas closes, plage déserte, coma artificiel de hors-saison.

Mince, il n'a pas prévenu Chloé de son départ. Pas envie de rentrer chez lui, de toute façon. Alors, Marc poursuit le voyage, accompagné de ses deux fauves - le chat Boudu "qui dort, qui bouffe, qui chie", Anne et son énergie brute, qui vit dans l'immédiateté, agit à l'instinct, sans réfléchir ni mesurer ses actes. 

La petite escapade se transforme en fugue. Descendre vers le sud, Limoges, Agen, jusqu'au bout de l'impasse, jusqu'au grand loin.
Des incidents bizarres surviennent, des gens disparaissent soudainement. Mais que se passe-t-il donc ?


Garnier aime bien les duos et nous en a encore concocté un bien curieux. Des personnages à la fois fragiles, banals, imprévisibles, dont il sonde les failles, passant de la caresse au pincement. L'un suit une trajectoire rectiligne, l'autre est bringuebalé, irrésolu, ne trouvant aucune prise sur les parois lisses de son existence. L'un entraine l'autre au bout de sa folie.  

Avec bon goût, il cause aussi du mauvais goût de l'époque, de ses futilités. Et toujours avec cet humour, cette poésie, ce sens aïgu de la métaphore.

Lire un roman de Pascal Garnier, c'est se retrouver en suspension, entre deux eaux, deux courants - air froid/air chaud, en sachant que le pire n'est jamais loin et que la chute sera brutale.

C'est un clin d'oeil suivi d'un sourire carnassier. 
 

Conseil(s) d'accompagnement : Marc Villard pose les questions, Lalie Walker lit des extraits, Pascal Garnier parle de lui et de ses romans : ça donne une très chouette interview et c'est sur le site des Habits Noirs.


Le Grand Loin / Pascal Garnier (Zulma, 2010)

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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 00:00

"Le monde que nous partageons est humainement inquantifiable et idéologiquement confus. lequel de ces deux-là est capable d'y mettre en oeuvre le bien ou le mal le plus reconnaissable ?"


Prologue : février 1964, braquage d'un convoi blindé. Billets et émeraudes. Trois convoyeurs-deux braqueurs sur le bitume. Butin envolé. 
Une scène d'ouverture hallucinante, typiquement/intrinsèquement polar, et le noeud gordien du roman, d'où s'étend une multiplication/superposition/fusion d'intrigues. Un vrai mille-feuilles narratif (
voyez le plan en coupe de l'ami Jean-Marc), composé d'histoires secondaires, souterraines, d'histoires d'amour antithétiques et superbes, de machinations, de coercitions, de destins individuels qui se greffent à l'Histoire, qui font l'Histoire. Une Histoire qui suit le cours de courants souterrains, de confluents.


Underworld USAChronologie : 14 juin 1968-11 mai 1972.
Adios Ward Littell, adios Pete Bondurant, adios Hoffa. Mais on retrouve :
Freddy Turentine l'as des micros, Fred Otash le roi de l'extorsion, le comique Milt Chargin, Sonny Liston le boxeur accro, Mesplède le mercenaire "franco-corse", et "cette tante" d'Hoover.
Hoover est affaibli, Hoover se soigne aux amphet', Hoover a la cervelle en marmelade. Seule sa HAINE - des "bamboulas", des "gauchistes", des "Rouges" - est intacte.

On retrouve Dwight Holly, "le bras armé de la loi", de retour au FBI. Fiche de poste : nervi de Hoover. Docile, efficace et... redevable. Une mission : recruter/téléguider/coordonner des informateurs chargés d'infiltrer des groupuscules Noirs, prévenir/provoquer des actes criminels afin de discréditer l'ensemble du Mouvement de lutte. Dwight s'exécute. Mais : Dwight s'acoquine avec une Rouge. Dwight a les convictions qui flanchent.

Wayne Tedrow Jr. a pris du galon, Wayne travaille pour la mafia, Wayne travaille pour et contre Howard "Drac" Hugues. Wayne est surmené. Wayne est brillant et très compétent. Mais : Wayne est politiquement instable. Wayne a des kas de konscience. Wayne fricote avec une "négresse". Wayne poursuit un but qui se situe au-delà de sa propre volonté.

Novembre 68 : Nixon remporte les élections. Les parrains ont mis la main à la poche, Richard le Roublard fait copain-copain. Les parrains viennent de "s'acheter quatre années d'opulence". Et d'impunité. Les Parrains s'envoient des cocktails et jouent au golf.
Wayne Tedrow poursuit le plan initié par Ward Littell : vente des casinos de Vegas à Hugues le Milliardaire, écrémage des bénéfices, blanchiment, ré-injection à l'étranger. Le nouveau terrain de jeu : la République dominicaine. Un pantin de droite au pouvoir, installé sur son trône par l'Oncle Sam. Police politique, misère, opposants muselés : situation politique stable. Par ici les casinos, par ici la monnaie, Bienvenidos !
République Dominicaine / chantiers de construction / ouvriers-esclaves / mercenaires-contremaîtres / vaudou - herbes haïtiennes - zombification !

Donald "Trouduc" Crutchfield, le p'tit nouveau. Crutch le Mateur, détective privé en sous-traitance, adore regarder par les trous de serrure. Crutch a le nez creux, Crutch est aspiré par le tourbillon de l'Histoire. Crutch apprend vite, Crutch est opinîatre, Crutch se sent pousser des cojones. Il accroche des cocos à son tableau de chasse. Son nouvel ami Mesplède le tueur l'adooore !


Des hommes mauvais.
Des hommes bien plus complexes qu'il n'y paraît, gouvernés moins par l'argent, le pouvoir, la justice ou la morale que par une nécessité, une quête personnelle, une tentative d'accomplissement. Placés sur une orbite personnelle, ils font ce qu'ils sont. Mais : en équilibre instable, hantés par des actes abominables, sujets à des excroissances de bonté, des tiraillements de conscience.

Cherchez la femme.
Face au trio de personnages principaux gravitent des dizaines d'autres et, surtout, une troïka de femmes. Voilà qui différencie grandement ce roman des précédents : Ellroy inclue et étoffe particulièrement des personnages féminins absolument magnifiques : Joan la Déesse Rouge, Karen la quaker circonspecte, Célia/Gretchen l'intrépide/l'insaisissable révolutionnaire.
Des femmes qui mettent leurs homologues masculins face à leurs doutes, leurs contradictions, leurs obsessions, leur secret désir de rédemption. Conjuration - expiation - sédition.


Une ribambelle d'acteurs/témoins. On écoute leurs pensées, on observe leur paysage mental se modifier. Ellroy incorpore des extraits de journaux, des conversations téléphoniques, des rapports... Vues au grand-angle, au télé-objectif. Vision périphérique, panoramique, omnisciente. Ellroy change de focale avec un brio et une cohérence étonnants.


S'il est préférable d'avoir lu les deux premiers opus, on peut malgré tout commencer par celui-ci. Vous ferez l'impasse sur quelques allusions, quelques extensions, mais chaque roman possède sa propre unité, son propre souffle.

Et son rythme propre :
American tabloid : allegro ma non troppo.
American Death Trip :
allegro mosso.
Underworld USA : allegro moderato. Le tempo se fait plus lent, la narration plus fluide, les interjections/riffs plus rares. La musicalité, les tonalités, le rythme sont très travaillés : comme dans American Death Trip (mais avec moins de risques de troubles cardiaques !), vous calquez inconsciemment votre respiration sur celle du texte ! Saluons à propos l'excellent travail du traducteur Jean-Paul Gratias.


Underworld USA clôture de façon magistrale un cycle entamé il y a maintenant une quinzaine d'années, d'une force, d'une densité et d'une profondeur de vue exceptionnelles. Au final : un tryptique monumental.

Underworld, c'est la tectonique des plaques, et quelques séismes - maîtrisés tant bien que mal - en surface.
Underworld, c'est la contre-histoire de l'Amérique entre 1958 et 1972 : Ellroy a transformé Clio en putain sublime.
Underworld, c'est le temps des Croisades dans une Amérique en plein effondrement moral et institutionnel, minée par un racisme solidement enraciné, une corruption et une collusion crime organisé/pouvoir politique endémiques. 

Préparez-vous.


Underworld USA / James Ellroy (Blood's A Rover, 2009, trad. de l'américain par Jean-Paul Gratias. Rivages/Thriller, 2010)

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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 22:54

J'étais ce soir au Théâtre du Rond-Point, à Paris-Champs-Elysées, pour écouter James Ellroy lire des extraits de son nouveau roman, Underworld USA. La lecture/rencontre était organisée conjointement par Télérama et le Théâtre. Laissez-moi vous raconter un peu ça :


19h15, il y a beaucoup de monde devant le théâtre. 19h30, la salle est bondée. Sur la scène : Jean-Michel Ribes, directeur du théâtre ; Michel Abescat, critique littéraire à Télérama ; François Guérif, directeur de collection aux éditions Rivages ; un interprète dont j'ai oublié le nom (désolé).

Avant d'accueillir James Ellroy, Michel Abescat/Télérama prend la parole. Présente le bouquin, pose quelques questions introductives à l'éditeur. Guérif, pas bavard : "Absolument." ou "Il faudra lui demander." et "... ce serait donc l'occasion de commencer" !

Ellroy entre en scène. Veston cintré, noeud-pap', chemise, pantalon, chaussures "bateaux", un foulard sort de sa poche-poitrine. Applaudissements nourris. Ellroy fait le pitre, grimace, tape des mains, encourage le public, plus-fort-plus-fort. Se dirige vers le micro et, comme il a coutume de le faire devant une assemblée, commence ainsi : "Good evening peepers, prowlers, pederasts, skanks, panty-sniffers and dips" ("Bonsoir voyeurs, rôdeurs, pédérastes, ordures, renifleurs de petites culottes et pickpockets"). Le ton est donné. Ellroy est goguenard. La salle rit encore

Jambes écartées, genou droit légèrement fléchi, tassant son 1,90m, Ellroy se met à lire. Il mime, éructe, invective, tonne, s'emporte, s'apaise. Modifie sa voix et ses intonations. Il vit son texte.
Ce qu'on remarque immédiatement en écoutant le texte, c'est sa musicalité. La traduction - excellente - en rend compte aussi, mais il y a inévitablement une déperdition. Là, dans le texte, on se rend pleinement compte du travail réalisé sur la langue, les sonorités, le rythme. Et avec Ellroy comme orateur, je vous assure que ça rendait du tonnerre !

30 minutes plus tard. Lumières, applaudissements nourris. Ellroy fait le pitre, chauffe la salle. S'affale littéralement sur son siège. M. Abescat/Télérama reprend le micro, lui pose quelques questions. Ellroy répond, dévie, digresse. Le traducteur prend des notes, a du mal à retrouver le fil. Ellroy ponctue ses phrases de "motherfucker" et autres "fuck". L'interprète est au supplice. Il expurge, la salle siffle gentiment, allez pas de chichis, de toute façon on a compris.

Deux micros circulent dans la salle. Questions du public. Pertinentes, impertinentes. Ellroy répond, digresse, fait le cabotin, déconne sur son ex-femme... Le micro vadrouille et change de main. Autre question, posée en anglais : "If you trust in God.... America ... political.... " Je n'ai pas tout entendu/saisi mais c'est une question à la c.., on le comprend tout de suite au changement d'air et à la tête d'Ellroy, qui enchaine, hausse le ton, bombe le torse, balance la purée. Avant de s'arrêter net. L'interprète est aux abois. Il commence timidement "Oui, je suis un fervent croyant .... je suis né en Amérique .... on a ... un chimpanzé à la Maison-Blanche".

Silence dans la salle. C'est du lard ou du cochon ? Ma voisine s'agite, se retourne : "mais c'est n'importe quoi-mais c'est n'importe quoi..." Outrée. Je ne réponds rien, je réprime un sourire.
Oui, madame, c'est n'importe quoi. Mais : Ellroy en fait des tonnes, il provoque, il en rajoute, d'autant plus quand la question est insidieuse ou provocante ou hors de propos. C'est un comédien. Il vient d'en donner un aperçu il y a quelques minutes, lors de sa lecture. Une performance scénique. Il est en re-pré-sen-ta-tion. On ergote depuis des années sur le personnage. On lui a collé une étiquette de facho/réac/extrémiste. Il joue avec, il force le trait.


Suivent d'autres questions, d'autres réponses :
"j'écris j'écris j'écris je réécris beaucoup, chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe, jusqu'à temps que ça sonne comme il faut..."
"je ne regarde pas la télévision, je ne lis pas les journaux, je n'écoute pas la radio, je ne vais pas au cinéma, je ne fais rien qui pourrait distraire mon esprit de la période 68-72 sur laquelle je suis en train d'écrire..."
"je n'écrirai jamais un livre qui se situera chronologiquement après Underworld USA [1972]
. Après, l'Amérique ne m'intéresse pas."


Dernières provocations, derniers bon mots. M. Abescat/Télérama ponctue : "Quel sens de la provocation !" comme pour dire ce n'est que de la provocation, mesdames et messieurs, rassurez-vous ! La rencontre se termine. Séance dédicace, embouteillage, je sors, tant pis.
Je rencontre un
bloggueur. Toujours sympa de "mettre un visage sur une page web". Tiens, on a des amis communs. On papote. Polar, librairie, SF, amis communs...


Chouette soirée, quoi.

Allez, je vous laisse, et vais me replonger Underworld, il me reste 30 pages. J'essaye de vous en parler demain.
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10 janvier 2010 7 10 /01 /janvier /2010 13:06
...en attendant le prochain billet sur le "monstre" Underworld USA d'Ellroy, demain ou mardi.


Justement : Ellroy paye sa tournée. Plusieurs lectures/rencontres/dédicaces avec l'auteur américain sont prévues à partir de la semaine prochaine.
Le programme est sur le site des éditions Rivages.


L'éditeur de poche Points lance son premier Prix polar cette année.
"Le Prix du Meilleur Polar des lecteurs de Points récompensera chaque année un roman policier, un roman noir ou un thriller plébiscité par un jury indépendant composé de libraires, de critiques et de lecteurs, délibérant sous la présidence d’un grand nom du polar international." Et cette année, la présidence sera islandaise, en la personne d'Arnaldur Indridason.
Toutes les infos sur le site.


Asphalte ; c'est le nom d'une nouvelle maison d'édition, "
née de la rencontre de deux éditrices, Estelle Durand et Claire Duvivier, toutes deux passionnées de culture urbaine, de littérature contemporaine et de bourlingages en tous genres. Elles ont à cœur de publier des ouvrages ancrés à la fois dans la ville et dans le monde, à la frontière entre les genres."
Les premiers titres - dont Paris noir, un recueil de nouvelles de Marc Villard, Patrick Pécherot, DOA, Hervé Prudon ... - sont prévus pour le printemps prochain.
La maison possède son site, et les deux éditrices tiennent depuis quelque temps un blog, où elles causent avec enthousiasme et humour du lancement et des inévitables tracas, interrogations, prospections...


Sur le site K-Libre, vous pouvez lire une interview de l'argentin Ernesto Mallo - réalisée par Julien Védrenne -, l'auteur d'un excellent premier roman paru il y a quelques mois chez Rivages, L'aiguille dans la botte de foin


Sur le
blog des éditions Métailié, vous trouverez un texte de l'italien Giancarlo de Cataldo, l'auteur de Romanzo criminale. "Je suis le fils d'un professeur de langue et de littérature française..."


Le polar se porte bien, on le sait, et donne envie d'en parler. Trois nouveaux blogs sur le genre : Le blues du libraire, Noir suspense, Toute une histoire.
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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 00:00
"Ils n'étaient plus la jeune garde. La jeunesse s'était éparpillée en cent lieux différents, partie en lambeaux sous les coups de gégène des interrogatoires, ensevelie dans les fosses secrètes qu'on découvrait peu à peu, partie en années de prison, dans des chambres étranges de pays plus étranges encore, en retours homériques vers nulle part, et il ne restait que des chants révolutionnaires mais plus personne ne les chantait car les maîtres du présent avaient décidé qu'il n'y avait jamais eu au Chili de jeunes comme eux, qu'on n'avait jamais chanté La Jeune Garde et que les lèvres des jeunes filles communistes n'avaient jamais eu la saveur de l'avenir."


SepulvedaIls ne sont plus la jeune garde : Cacho Salinas, Lolo Garmendia et Lucho Arancibia, d'anciens militants de gauche, se retrouvent dans un entrepôt, situé dans un quartier populaire de Santiago. Trois vieux de la vieille. Les cheveux se sont clairsemés, les ventres arrondis, mais les rêves et l'enthousiasme juvénile sont toujours là.

C'est Pedro Nolasco Gonzalez, dit le Spécialiste, qui les a secrètement réunis, pour préparer un coup. L'ennui, c'est qu'en venant au rendez-vous, il a "rencontré" un obstacle : un tourne-disque jeté d'une fenêtre pendant une scène de ménage lui atterrit lourdement sur le crâne et le tue net ! Drôle de fin pour ce drôle d'oiseau, petit-fils d'anarchiste et militant de la première heure, qui fut de toutes les luttes. Et quelle scène !

A sa place débarque Coco Aravena, une vieille connaissance, ex-maoiste (mais celui-là n'a pas retourné sa veste...), et propriétaire contrit du tourne-disque homicide !


Au fil de leurs discussions et de leurs souvenirs, c'est toute une époque qui ressurgit : l'engagement politique, la jeunesse en effervescence, les frictions entre fractions socialistes, maoistes, anarchistes..., l'espoir, le progrès en marche, les lendemains qui chantent.
Avant le 11 septembre 1973. Avant les bruits de bottes, avant Pinochet et l'oppression. Puis vinrent les luttes, la clandestinité, les "actions sympathiques", les camarades tués, disparus, l'exil pour certains  : "... on ne revient pas de l'exil, toute tentative est un leurre, le désir absurde de vivre dans le pays gardé dans sa mémoire. Tout est beau au pays de la mémoire (...) C'est le pays de Peter pan, le pays de la mémoire".

Les quatre camarades palabrent, refont le monde et l'Histoire, et dans un dernier sursaut révolutionnaire, se disent : "On tente le coup ?". Le coup : un trésor de guerre, planqué par le Spécialiste. Il est temps d'oublier ses rhumatismes et de se remettre en selle pour un dernier baroud d'honneur !


Qu'ils sont touchants ces quelques hommes. Ils ont tout perdu, sauf leur rage, leurs rêves, et cette capacité de s'indigner, de se battre, encore et toujours.
Qu'il est lourd de secrets et de crimes, ce passé.
Qu'il est prometteur l'avenir, malgré tout, à travers cette jeune femme, qui fait "partie de la première génération de flics capables de donner de la dignité à [son] travail".

Tour à tour cocasse, grave, ironique, Luis Sepulveda nous livre, une fois de plus, un bien beau texte.


L'ombre de ce que nous avons été / Luis Sepulveda (La sombra de lo que fuimos, trad. de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. Métailié, 2010) Parution le 14/01/10


PS : la semaine prochaine, plusieurs rencontres/dédicaces sont organisées avec Luis Sepulveda. Plus d'infos ici.
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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 00:00
En attendant le dernier opus très attendu de la trilogie Underworld USA, j'ai bien fait mes devoirs de vacances, relu American Tabloïd cet été, enchainé sur American Death Trip cet hiver. 1750 pages plus loin (il faut un peu de temps devant soi, et les idées claires pour suivre le rythme démentiel d'Ellroy !), je suis quand même un peu essouflé, et surtout, impressionné.

Ellroy revisite, que dis-je, pénètre par effraction dans l'Amérique contemporaine, saccage les mythes - JFK en tête -, s'empare de l'Histoire, expurge, remodèle, rebranche les multiples inter-connexions, liens - incestueux pourrait-on dire - entre le pouvoir et la mafia, et recrache une histoire souterraine, imaginaire mais non moins réelle que l'officielle, qui l'éclaire brutalement, en mélangeant savamment fiction et réalité.


American TabloidNovembre 1958 - 22 décembre 1963. Exit John Fitzgerald Kennedy.
« Jack Kennedy a été l’homme de paille mythologique d’une tranche de notre histoire particulièrement juteuse (…) . Jack s’est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté. Les mensonges continuent à tourbillonner autour de sa flamme éternelle. L’heure est venue de déloger son urne funéraire de son piédestal et de jeter la lumière sur quelques hommes qui ont accompagné son ascension et facilité sa chute. »

Trois hommes de l'ombre vont être impliqués plus ou moins directement dans cet "énorme putain de hurlement" de Dallas. Trois personnages imaginés parmi une multitude d'autres protagonistes, réels ou inventés.

On a :
Pete Bondurant, factotum du milliardaire fantasque Howard Hugues, mercenaire, bouffe à tous les rateliers.
Ward Litell, agent du FBI : le Fantôme en mission confidentielle rapporte des biscuits à Bobby, marche sur les plate-bandes de la mafia.
Kemper Boyd, infiltré au comité McClellan (chargé d'enquêter sur les agissements de la pègre) par le patron du FBI, le tout-puissant Edgar Hoover qui se moque de la mafia autant qu'il est obsédé par les cocos. Hoover le sadique, le stratège machiavélique, la clé de voûte indéboulonnable d'un système pourri jusqu'à la moëlle.

1959 : Fidel Castro s'empare de Cuba et nationalise les casinos. Le spectre communiste frappe à la porte de l'Oncle Sam, la pompe à fric s'assèche : le gouvernement américain pisse dans son froc, les Godfathers ont des vapeurs. Main dans la main avec la CIA, ils vont financer la Cause. Camps d'entrainement, réfugiés cubains, encadrement assuré par des barbouzes. Objectif : déloger le Barbu. Résultat : le fiasco de la baie des Cochons.

Kennedy père a des liens avec la mafia. La mafia compte sur John pour récupérer ses billes à Cuba. La mafia met la main au portefeuille, lui paye la Maison Blanche. Discrètement. On lui dira après, quand il sera installé.
Problème : John installe son frère au Ministère de la Justice. Bobby hait le crime organisé. Bobby a les crocs plantés dans la couenne de Hoffa. Bobby est incorruptible. Bobby est dangereux.

John paiera pour son frère. Deux tireurs d'élite, un bouc-émissaire : Oswald, le coco notoire. Pour le pouvoir et le FBI, une version à ériger en vérité : un tireur isolé.


American Death TripSix ans après American Tabloid sort American Death Trip. Ellroy continue de saboter consciencieusement les fondations du Rêve américain déchu, de dévaliser l'Histoire officielle.
22 juin 63 - 08 juin 68. Exit Robert Kennedy.

On retrouve Ward Littell et Pete Bondurant. Un troisième larron entre en scène :
Wayne Tedrow Junior, fils d'une figure de l'extrême-droite, jeune flic dévoyé envoyé à Dallas pour descendre un type, va malgré lui être embringué dans le complot Kennedy. Wayne est recruté par Pete. Wayne tue des Noirs. Wayne est chimiste et prépare de la blanche. Wayne s'englue dans sa haine, fait des choses seulement pour se prouver qu'il peut les faire.

Littell est désormais avocat de la mafia, Littell est rentré en grâce auprès de Hoover, Littell joue sur plusieurs tableaux, prépare le terrain pour la revente des casinos de Vegas à Howard "Dracula" Hugues, assure la défense de Jimmy Hoffa, joue les espions pour le FBI. Multi-activités. Littell compartimente, cloisonne, étanchéifie. Littell éponge sa culpabilité à coups de chèques envoyés à l'association du révérend King. Littell est fatigué. Littell veut reprendre sa liberté.

Pete revient de loin. Continue à jouer les gros bras pour la mafia. Deux mètres et cent kilos de force de persuasion. Loue ses services à la CIA. Villégiatures au Vietnam, trafics de dope, d'armes, faire du fric. Pete a gardé la "foi", Pete vit pour la Cause : Cuba.

Le KKK rentre en jeu. Eglises incendiées, chasse aux "nègres", kabotages en eaux cubaines, chasse aux scalps fidelistos. Kollusions KKK/CIA/mafia. Mais Fidel peut dormir tranquille, l'Histoire ne se passe plus là-bas. Jeux de dupes, poudre aux yeux, intérêts divergents.

Dans le Sud, le révérend King fait du bruit. Lutte pour les droits civiques, marches, rébellions. Hoover décharge sa haine. Exit Martin Lucifer King. Un porte-chapeau du Klan, un second tireur. des empreintes sur un fusil et un peu de nettoyage.

La convention démocrate approche. Bobby tergiverse. Puis se lance. Gagne les Primaires ! Danger danger danger s'écrient les mafiosi. Cette fois, ne pas attendre.


Pour creuser underworld, Ellroy y va au marteau-pilon (plus encore dans le second), mitraille ses phrases, tac tac tac sujet-verbe-complément. L'écriture est hachée, nerveuse, scandée. Rythme frénétique, sentiment d'urgence, lecteur au bord de la tachychardie ! Le procédé peut agacer parfois, mais le tout dégage une énergie folle.
D'autant plus qu'à la narration vient s'ajouter les rapports d'enquêtes, retranscriptions d'écoutes et de conversations téléphoniques, extraits de journaux...


Underworld USA 1 et 2 impressionnent par l'ampleur de la tâche, l'amplitude, la puissance, le sens du détail d'un récit foisonnant, où se succèdent à toute allure complots meurtres alliances trahisons magouilles ruses compromissions règlements de compte... La Grande Histoire a Grand soif : d'argent, de pouvoir, de vengeance. A l'échelle d'une Nation. De Los Angeles à Dallas, de Las Vegas à Miami, du Vietnam à Cuba.

Mais derrière la Grande Histoire, Ellroy, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, nous en raconte mille autres, en narrant le quotidien de quelques hommes, aux trajectoires incertaines, aux ambitions mouvantes, traversés par le doute et des sentiments contradictoires.
"L'heure est venue d'ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu'ils ont payé pour définir leur époque en secret".

Epopée, évangile apocryphe, livre d'histoire, histoire du crime, crime novel étourdissant. Underworld USA est tout cela à la fois.

En attendant le dernier chapitre.


American Tabloid (American Tabloid, 1995, trad. de l'américain par Freddy Michalski. Rivages, 1995 ; rééd. poche 1997)
American Death Trip (The Cold Six Thousand, 2001, trad. de l'américain par Jean-Paul Gratias. Rivages, 2001 ; rééd. poche 2003)


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4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 06:00

"Observant l'ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c'était précisément l'impression qu'il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s'il détournait le regard un instant, s'il l'oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s'il n'avait pas la volonté de l'avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu'à la seule volonté de Roy."


Sukkwan IslandSukkwan Island. Une île sauvage et déserte au sud-est de l'Alaska, seulement accessible par bateau ou hydravion. C'est là que débarquent un beau matin de juin Jim Fenn et son fils de 13 ans, pour y rester une année durant.
Roy vit en Californie avec sa mère et sa soeur. Jim est finalement parvenu à le convaincre de le suivre. Arguments : retour à la nature, authenticité, école de la vie. "La Frontière". "Pionnier". "Sauvage". Des mots glissés ça et là dans un récit qui nous renvoie immanquablement aux mythes américains - colons, Conquête... Pères fondateurs.


Après l'excitation passagère, la dure réalité : la radio ne fonctionne pas, le bois est mouillé, un ours dévaste leur chalet...
Le père propose, entreprend, organise, mais ne se montre guère à la hauteur. Il n'est pas préparé à survivre dans cet environnement, ni à éduquer son enfant. S'il donne le change durant la journée, enthousiaste et affairé, il pleure toutes les nuits, sombrant dans une profonde dépression. Couché près de lui, Roy redoute ses sanglots et ses maladroites confessions.

On assiste dès lors à une curieuse et troublante inversion des rôles : tandis que le père, veule, geignard, puéril, se vautre dans l'auto-apitoiement et reporte inconsciemment sur son fils sa propre lâcheté et ses obsessions, le gamin se montre étonnamment mature, responsable, sensé.
Mais à treize ans, on ne peut assumer à sa place les problèmes de son père, ni toujours comprendre son attitude.
"Il se demandait pourquoi ils étaient là, quand tout ce qui semblait importer à son père se trouvait ailleurs. (...) Il commençait à se demander si son père n'avait pas échoué à trouver une meilleure façon de vivre. Si tout cela n'était qu'un plan de secours et si Roy, lui aussi, ne faisait pas partie d'un immense désespoir qui collait à son père partout où il allait."


Bon an mal an, père et fils se préparent à passer l'hiver, emmagasinent nourriture et bois de chauffage. Les choses semblent mieux se passer, on sent même poindre une pointe de complicité et de chaleur réciproque entre les deux hommes.
Jusqu'à ce que, de façon aussi soudaine qu'insupportable, tout implose. La déflagration d'une phrase, quelques mots qui laissent abasourdi. A partir de là, une autre histoire commence, impossible à raconter sans livrer le noeud du récit. A vous de la découvrir.

Après avoir fait quelques recherches sur internet, j'ai appris que le père de David Vann s'est suicidé à l'âge de quarante ans ; un fait qui éclaire le roman d'un jour nouveau et explique beaucoup de choses (attention, ça ne veut pas dire que la fiction reprend la même trame...).


Vous projetiez de vous installer prochainement sur une île vierge de toute présence humaine ? Avec un proche peut-être ? Dans ce cas, Sukkwan Island risque de ralentir vos préparatifs...
Voici un roman qui ne manquera pas de vous mettre mal à l'aise, étant donné la relation (ou la non-relation, plutôt) bizarre voire malsaine entre les deux personnages (et décrite avec beaucoup de subtilité), qui fait naître une atmosphère particulièrement anxiogène, et encore renforcée par le lieu qui les entoure, nature coriace pleine d'une vie immuable, magnifique, intimidante - ruisseaux galets montagnes bêtes pluie froid neige forêts pas d'humain, si ce n'est deux solitudes mal partagées.


J'aurais aimé que Vann extirpe un peu plus le malaise du père, pour arrimer davantage un récit... comment dire... un peu vaporeux, et qui a tendance à se dissiper dans l'air froid du "pays du soleil de minuit".

Voilà ma seule réserve concernant cet excellent/terrifiant/dérangeant premier roman.


Sukkwan island / David Vann (Sukkwan Island, 2008, trad. de l'américain par Laura Derakinski. Gallmeister, Nature writing, 2010)

PS (05/01/09) : A l'occasion de son séjour en France pour la parution de son roman Sukkwan Island, David Vann rencontrera ses lecteurs à la librairie Atout Livre, 203 bis, avenue Daumesnil dans le 12ème arrondissement de Paris, le 22 janvier 2010 à partir de 19h30.

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Published by jeanjean - dans amérique du nord
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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 00:00


"Edogawa Ranpo est le "père" du roman policier japonais contemporain ; le prix Edogawa récompense le meilleur polar japonais de l'année depuis 1955. Ses romans sont considérés comme tordus avec des rapports pervers entre les personnages. Je te conseille
La Proie et l'ombre (mal adapté au cinéma par Barbet Schroeder), Le Lézard noir ou encore La Chambre rouge."
Voilà ce qu'en disait "Laurette", il y a quelques mois sur ce blog. Un conseil avisé.


Quelques éléments biblio-biographiques, d'abord : de son vrai nom Tarô Hirai (1894-1965), il choisit comme pseudonyme  Edogawa Ranpo, en hommage à Edgar Allan Poe auquel il vouait une profonde admiration. Auteur prolifique (quelques dizaines de nouvelles et une trentaine de romans à son actif), il s'est fait connaître en publiant quantité de récits dans des revues spécialisées, telle Shinseinen ("Les Nouveaux Jeunes Gens"), sorte de Black Mask nippon créé en 1920 et qui a beaucoup fait pour l'essor de la littérature policière au Japon. Un engouement qui ne date pas d'hier, puisqu'en 1947 naissait, toujours sous la férule d'Edogawa, l'Association des écrivains policiers du Japon.

Comme celles de son illustre mentor, les histoires d'Edogawa
lorgnent vers le fantastique et le morbide, et distillent savamment l'inquiétude, puis l'angoisse.
Mais il a su s'affranchir de ses modèles (on peut aussi citer Conan Doyle ; Maupassant et Villiers de l'Isle d'Adam étaient-ils traduits au Japon à cette époque ? En tout cas, on pense aussi au Horla et aux Contes cruels...) et créer un univers bien à lui, mêlant étroitement l'érotisme au bizarre (un genre appelé "ero-guro") ; d'autre part, les multiples références sociales et historiques, ainsi que les usages et les moeurs des personnages ancrent ses récits dans un cadre typiquement nippon.


ChambreRougeComme j'aime les nouvelles, j'ai commençé par La chambre rouge, un recueil de "récits policiers" (sans policiers) qui donne un bon aperçu du style et des obsessions de cet écrivain.

Une épouse apparemment dévouée martyrise son homme-tronc de mari, revenu de la guerre gravement mutilé. "Le lieutenant était à la fois terrorisé par sa femme et fou de désir, tandis que, de son côté, elle avait découvert le plaisir suprême de l'exciter et de le faire souffrir."
Dans La chaise humaine, un ébéniste au "physique repoussant", à qui un grand hôtel a commandé un énorme fauteuil, a une idée folle : aménager l'intérieur pour s'y cacher, et jouir  du contact sensuel que lui offrent les postérieurs féminins.
Dans une petite station thermale, deux hommes se lient d'amitié et se confient. Lorsque Ihara raconte le dramatique événément qui marqué sa vie, Saito l'écoute avec une attention toute particulière, et l'invite à envisager une autre version...
Dans La chambre rouge se réunissent secrètement quelques hommes qui, pour échapper à un profond ennui, sont en quête de plaisirs nouveaux et de sensations fortes. Ce soir-là, ils accueillent un nouveau membre. Celui-ci leur raconte par le détail son histoire et son hobby : une forme particulièrement subtile et odieuse d'assassinat.
Jeux de pistes, codes secrets et savantes inductions : l'ombre de Conan Doyle plane sur La pièce de deux sens, la dernière nouvelle du recueil, où un apprenti-détective tente de résoudre le mystère d'un cambriolage pour le moins audacieux. 

Bien-sûr, on aurait à redire sur la vraisemblance de ces récits, mais nous ne pénétrons pas ici une mécanique policière, plutôt les arcanes d'une imagination débridée et fantasque. Rien de cartésien, mais de la rigueur cependant, dans la manière qu'a l'auteur de dérouler son histoire et de préparer la chute, toujours saisissante.


LaProieEdogawaSon roman La Proie et l'Ombre est de la même eau, si ce n'est que Ranpo Edogawa opère une astucieuse mise en abîme, puisqu'il se met lui-même en scène : un auteurs de romans policiers vient en aide à une jeune femme délicate, terrorisée par les lettres de menaces d'un ancien amant éconduit. Le danger se précise quand le mari de celle-ci est retrouvé mort.
Notre narrateur devient bien vite l'ami de la belle, puis son compagnon de... jeux érotiques disons singuliers... La troublante Shizuko est moins innocente qu'il n'y parait. La perverse serait-elle aussi perfide ?

Stratagèmes macchiavéliques, jeux de miroirs, faux-semblants... Edogawa joue sans cesse avec le lecteur, l'interpelle, le surprend, et l'égare pour son plus grand plaisir, jusqu'au dénouement, une lumière soudaine qui n'éclairera d'ailleurs qu'une partie des zones d'ombres de cette "ténébreuse affaire"...


"Le monde visible est chimère, la réalité se trouve dans les rêves de la nuit", disait Edogawa. Qui ne se contente pas de monter de belles horlogeries littéraires, mais explore les territoires intimes - l'alcôve plutôt que la rue -, fend la carapace de la respectabilité et de l'inhibition, et en extirpe les passions et les perversions humaines, avec un immense talent de conteur.

Et pour vous donner une idée du ton d'Edogawa, de sa manière de s'exprimer (une langue à la fois souple et soutenue) et de raconter une histoire, rien de mieux que d'emprunter la voix d'un de ses personnages, qui débute ainsi son récit :

"Par où commencer ? Mon histoire est si insolite et les faits que je dois rapporter si étranges que je crains de ne pas trouver les mots pour les exprimer ; ma plume tremble... Il le faut pourtant : laissez-moi vous raconter les événements tels qu'ils se sont déroulés."


On a envie de s'installer confortablement et de l'écouter, non ?


La chambre rouge : récits policiers (P. Picquier, 1995)
La proie et l'ombre suivi de Le test psychologique (Inju suivi de Shinri Shiken. P. Picquier, 1994)
Traduction du japonais par Jean-Christian Bouvier

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Published by jeanjean - dans asie
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19 décembre 2009 6 19 /12 /décembre /2009 00:00
L'année s'achève bientôt, l'occasion pour moi de revenir un peu sur les lectures qui m'ont marqué en 2009.

Avec les "short lists", il est coutume d'en retenir 3, 5 ou 10. Pas évident, d'autant plus qu'on a été gâté cette année. Allez, je me plie tout de même à l'exercice, sans trop réfléchir ni tergiverser ni reprendre mes notes, mais simplement en donnant mon sentiment, là, tout de suite, aussi spontanément que possible.

Donc :

Sur le podium :

Un pays à l'aube de Dennis Lehane, pour son ampleur et sa maîtrise.

Le magnifique, noir et profond
Les coeurs déchiquetés d'Hervé Le Corre.

Souvenez-vous de moi de Richard Price, un auteur et un livre absolument brillants, et dont on n'a pas assez parlé.



je retiens 5, j'ajoute :

 L'inventif et génial 
Dans les limbes de Jack O'Connell.

186 marches vers les nuages de Joseph Bialot, qui me disait dans un mail "Je crois que je n'écrirai plus sur les camps. Trop dur... Je replonge dans mes cauchemars." Merci Monsieur Bialot pour ce beau et fort roman.



Je retiens 10, j'ajoute :

La loi de l'Ouest de Sébastien Rutès, pour son humour, son insolence, sa saine colère.

Les prometteurs
Little bird  (Craig Johnson) et L'aiguille dans la botte de foin (Ernesto Mallo). Que nous réservent-ils donc pour l'avenir ?

Le toujours talentueux George Pelecanos, en belle forme avec Un jour en mai.

L'ébouriffant et tonitruan(d)t La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait de Margot Marguerite.



Et puis si on se moque des chiffres ronds, je pense aussi...

...au glaçant
Anaisthêsia d'Antoine Chainas, au rigoureux L'hiver de Frankie Machine de Don Winslow, aux
Dunes froides de Jeanne Desaubry qu'éclairerait une Lune captive dans un oeil mort (Pascal Garnier).


Enfin, et dans la catégorie... hors catégorie, comment ne pas citer la Moisson rouge d'Hammett, savamment dépoussiérée par une salutaire nouvelle traduction.


J'en ai peut-être oublié un ou deux, mais je voulais juste évoquer ceux qui me revenaient naturellement à l'esprit, sans me triturer les méninges, pesant/contrepesant le pour et le contre. Une méthode comme une autre, et une question, tiens : parmi tous ces romans (et d'autres), on se souviendra desquels, dans un an, dans cinq, dans dix ?


Et vous, vous retenez quoi de cette année 2009 ?
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Published by jeanjean - dans polarenvrac...
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