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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 00:00

Sommes-nous maîtres de nos vies ou les simples jouets du destin, autrement dit du hasard ? Les choix, les rencontres, le jeu des circonstances forment de multiples combinaisons et d'infinies possibilités. C'est à ce petit jeu de prédiction - et si ? - que nous convie Hervé Commère, à travers un type ordinaire embringué (presque) malgré lui dans une histoire qui le dépasse.


Les-ronds-dans-l-eau.jpgRien ne prédisposait Yvan, jeune serveur de bar neurasthénique marinant depuis 6 ans dans son chagrin d'amour, à croiser la route de Jacques Trassard, "truand à l'ancienne" menant désormais une paisible retraite sur les bords de la Vilaine. Si ce n'est un cambriolage foireux et un malheureux concours de circonstances. 

Tout allait déjà mal dans la vie d'Yvan, jusqu'au jour où il découvre effaré que son ex, égérie d'une nouvelle émission de téléréalité, a décidé de lire à l'antenne les lettres d'amour qu'il lui avait envoyées. Ni une ni deux, il file en Bretagne, afin d'y récupérer son courrier du coeur et de sauver ce qui lui reste d'amour-propre.

Tout allait plutôt bien dans la vie de Jacques Trassard, jusqu'au jour où débarque chez lui une chroniqueuse judiciaire de renom venue lui tirer les vers du nez à propos d'une vieille histoire : quarante ans plus tôt, Trassard et quatre complices ont réalisé un fabuleux casse chez un mafieux de la cote est, avec à la clé un tableau de maître et une substancielle rançon. Le caïd ricain avait juré de se venger, les cinq compères se sont dispersés aux quatre vents et ont passé leur vie à regarder derrière eux.  


Une décision hasardeuse, un geste anodin, un fâcheux quiproquo, et les pires ennuis s'abattent sur le pauvre Yvan, tombé au mauvais endroit au mauvais moment et victime d'un "effet papillon". Si on suit avec un certain plaisir les mésaventures du personnage, on ne tremble guère, et Les ronds dans l'eau s'avère un thriller plus ludique qu'effrayant, avec gangsters pittoresques (et quelques scènes de violence que l'auteur semble introduire moins par conviction que par concession aux règles du genre), jeu de l'amour et du hasard et dénouement heureux : après avoir traversé moult épreuves, le post-adolescent falot, solitaire et apathique se sera mué en un homme volontaire, chanceux en amour et entouré d'amis - happy-end d'une légèreté rafraîchissante ou versant dans la sensiblerie, selon son humeur ou/et sa capacité d'attendrissement.

S'il manque un peu de mordant à mon goût, c'est un roman rondement mené malgré tout, 
avec son lot de péripéties et de ricochets, et doté d'une écriture fluide et sans esbrouffe. Au passage, Hervé Commère aurait peut-être dû se dispenser du rebondissement final, malgré la sympathie que nous inspire son facétieux démiurge...


Les ronds dans l'eau / Hervé Commère (Fleuve Noir, 2011)

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 00:00
"L'important est d'être là, de bon matin, dans la nuit encore noire, hébétés de sommeil et d'angoisse dans la saleté d'une salle de classe, gentils gladiateurs sans cuirasse face aux bêtes féroces. Fais ton boulot et ferme ta gueule, débats-toi avec la saloperie culturelle, sociale, familiale, psychologique, psychiatrique parfois, judiciaire à la rigueur, et sois-en remercié par l'insulte des uns et le mépris des autres (...), ferme ta gueule et lève-toi, sois toujours fidèle au poste pour tenter de créer de jolies sculptures avec de la merde servie par pelletées à chaque jour de rentrée, toute cette merde à bien garder loin des rues tant qu'elle n'a pas atteint les seize ans d'âge."


Je-tue-les-enfants-francais--jpgL'enseignement est un sport de combat, nous dit Lisa, jeune professeure de collège. Tous les jours, partir au travail la peur au ventre. Affronter la meute, emmenée par Adrami et Malek, se coltiner des cohortes de "gentils médiocres", supporter les insultes, les crachats. Maintenir un semblant d'ordre et tenter d'enseigner. Compter les jours qui la séparent des prochaines vacances scolaires, du mois de juin, d'une hypothétique mutation.

Tel un soldat abandonné derrière les lignes ennemies, ou plutôt en plein no man's land, Lisa est prise en étau, entre d'un côté l'indifférence des collègues et l'incompétence de sa hiérarchie, de l'autre des élèves belliqueux et d'une bêtise crasse. Alors qu'elle croit encore un peu en la noblesse de sa mission, la mort de Samira, brillante et prometteuse élève, lui fera perdre ses dernières illusions.
Entretemps, les incidents se multiplient, les menaces se font plus précises, le danger croît.


Dans un style délié, une langue ni trop empesée ni trop familière, avec des mots qui font poids, Marie Neuser dit avec justesse toute la lassitude, l'écoeurement, l'angoisse, la détresse, la colère qui envahissent la jeune femme, jusqu'à former cette haine froide, inflexible, une haine lentement polie par les insultes et les affronts quotidiens.
  

Ce n'est pas un roman agréable, il ne vous fera pas passer un bon moment de lecture. Dénué de la moindre parcelle d'angélisme - "tout ce baratin sociologique à tendance marxiste qui tend à transformer les bourreaux en victimes" -, Je tue les enfants... fait une description sans tabous d'une institution scolaire en lambeaux, offrant une vision certes partiale, partielle de l'école et des élèves - des "parasites", des "merdes", des "imbéciles" - mais qui porte aussi en elle une réalité tangible et quelques douloureuses vérités. 

Marie Neuser signe un premier roman abouti*, dont la brièveté accentue encore l'impact, et duquel se dégage une tension palpable, graduelle, jusqu'à l'acte final, et ce geste terrible qui scelle à la fois la victoire de Lisa et la défaite de ses idéaux.
Saisissant.
      

Je tue les enfants français dans les jardins / Marie Neuser (L'Ecailler, 2011)

* ... et peut-être nourri par sa propre expérience : tout comme son héroïne, Marie Neuser occupe un poste de professeur d'italien dans un collège du sud de la France.
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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 00:00
Je n'ai guère de goût pour les commémorations nationales, encore moins pour la chose militaire. Néanmoins, je porte beaucoup d'intérêt à la guerre 14-18 ainsi qu'à la (vaste) littérature qui s'y rapporte, et le 11 novembre est une occasion pour moi d'évoquer cette période, à travers un roman, polar ou bande dessinée. Aujourd'hui : un Quadrige vif et profilé, par le regretté Frédéric Fajardie(1).
   

Quadrige.gifEn cette fin d'année 1923, Jean Hocquart, ancien combattant devenu correspondant parisien d'une feuille de chou radicale-socialiste, décide d'enquêter sur la mort suspecte du jeune Philippe Dasté, fils d'un député d'extrême-droite proche de l'Action française.

Gentleman solitaire, coeur noble et forte tête, Hocquart est un personnage "fajardien" par excellence, promenant sa longue silhouette, son panache et ses désillusions dans un monde chaotique.
Républicain par conviction, il se méfie des factions politiques - anarchistes, nationalistes - qui s'affrontent en cette période de troubles. Riche héritier d'une famille de banquiers, il dédaigne l'argent et les apparats de la bourgeoisie. Ancien officier, il a passé quatre années au fond des tranchées, ardent au combat, bon envers ses hommes. Il y a laissé son âme quand il aurait préféré y laisser la peau, et s'il croit encore et toujours à l'honneur, au devoir, à la fidélité, ces vertus servent son seul usage personnel. Profondément désabusé, fatigué de vivre, il envisage le suicide comme une délivrance, le point final d'une existence désormais dénuée de sens : "la guerre donnait à la vie une valeur que la vie ne confirmait pas une fois la guerre éloignée. C'était cela la revanche de la guerre : lui avoir si chèrement disputé quelque chose dont vous ne faisiez rien, une "vie normale" dont vous alliez crever." 


Avançant au gré des témoignages des proches et des informations glanées auprès d'un ancien frère d'armes entré à la Sûreté générale, l'intrigue proprement dite demeure cependant à l'arrière-plan du récit, laissant place aux pérégrinations et réflexions du "héros", dont les apartés (avec un curé, une femme de chambre ou sa propre mère) brossent peu à peu un portrait au vitriol de la France d'après-guerre(2) et de ses institutions. L'Eglise, la Famille, l'Etat ne sont plus que des coquilles vides, des idées caduques, des baumes inutiles. Hocquart n'espère plus rien ni des idéologies politiques, quelles qu'elles soient, ni de la Foi (surtout après cette "guerre d'expiation et de massacre rédempteur" - en ce sens presque un pêché de civilisation), ni même d'un amour maternel dont il n'aura jamais senti l'empreinte.

L'affaire criminelle ne révélera d'ailleurs aucun coupable, ne donnera lieu à aucune justice salvatrice : mort pour avoir voulu se libérer de l'étau paternel, le jeune Dasté est d'abord victime d'un ordre immuable, de "cette guerre voulue par les pères mais faite par les fils" que tente vainement de dénoncer Hocquart, qui malgré sa différence d'âge, de milieu, de sensibilité, retrouve une part de lui-même dans ce jeune homme intrépide et en rupture de ban familial.
Hocquart a beau découvrir ce qui s'est réellement passé, avoir mis à jour le crime d'Etat, le discours officiel, en dépit de son absurdité, aura  raison de la vérité et de son obstination. "Défait, il en voulait à la terre entière. Aux politiciens et aux généraux qui avaient suicidé son pays. Aux soldats, et lui le tout premier, qui n'avaient su dire collectivement "non" devant ce carnage."

Désespéré, prêt à mourir, cet homme de peu de foi - si ce n'est celle qu'il accorde à la beauté, la seule qui vaille, peut-être -, trouvera in extremis un sursis, un salut, par la grâce d'une danseuse de cabaret. Ainsi Fajardie, à défaut de récompenser son combat, lui laisse-t-il la vie sauve. Une vie entière. La vie et rien d'autre.


  
Quadrige / Frédéric Fajardie (La Table ronde, 1999 ; rééd. Folio, 2000)

(1) un site, assez complet, lui est consacré (http://fajardie.free.fr/).

(2) et de ce passé qui décidément passe si mal - "tout ce poids mort sur les épaules" -, un thème qu'on retrouve notamment dans Après la pluie et Tu ressembles à ma mort, qui se déroulent tous deux peu de temps après la Seconde Guerre mondiale.
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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 00:00
"Pensez à du Virginia Woolf avec cadavres et poursuites de bagnoles..."
   

Récemment sorti en salles, primé au dernier Festival de Cannes, Drive a bénéficié de nombreux papiers (élogieux, pour la plupart), sans que le nom de James Sallis soit beaucoup cité, par ailleurs. Le film donne en tout cas l'occasion de lire le roman, de le relire même, afin d'en saisir toutes les subtilités.
Dédié à quelques figures tutélaires - Donald Westlake, Ed McBain et Lawrence Block -, et alors même que la brièveté et l'apparente simplicité du récit incitent à le lire comme tel, Drive déborde amplement du cadre étroit de l'exercice de style, aussi brillant soit-il.


Drive"Le Chauffeur" est cascadeur pour le cinéma et loue occasionnellement ses services à des braqueurs. "Je ne participe pas, je ne connais personne, je ne porte pas d'armes. Je conduis, c'est tout ", prévient-il. Un casse qui tourne mal va forcer le à sortir de sa réserve et à affronter - violemment - ceux qui l'ont doublé.

Elliptique, épuré, ascétique, Drive tient en quelques 170 pages, où compte chaque mot, chaque phrase, chaque passage à la ligne. Rien à ajouter, rien à retrancher.

Alors que le roman de casse fait habituellement la part belle à l'action, et décrit avec minutie la mécanique d'un audacieux cambriolage et son corollaire, le fameux grain de sable, Sallis s'en préoccupe assez peu ; l'essentiel du roman est ailleurs, sous-jacent, presque dérobé, niché dans les digressions d'un texte construit comme une sorte d'origami temporel, une succession d'analepses et prolepses savamment imbriquées et d'une grande fluidité. 
   

C'est dans ces replis narratifs qu'apparait en filigrane le portrait d'une Amérique désenchantée, ayant troqué ses mythes fondateurs pour des rêves manufacturés et aliénants. Le temps de la Conquête révolu, la dernière Frontière conquise, que reste-t-il ? La publicité, la culture de masse, les émissions de radio et de télé débilitantes, le cirque médiatique, la bouffe, une profusion de biens de consommation (les objets occupent une place importante dans le roman) et tout un "un musée de la culture américaine en miniature, une capsule temporelle éventrée - emballages de hamburgers et de tacos, canettes de bières et de sodas, préservatifs emmêlés, pages de magazines, vêtements...".
Quant à la liberté et la recherche du bonheur, valeurs fondamentales gravées dans la Constitution américaine, elle n'ont plus pour réceptacle qu'un fauteuil design inconfortable, une assiette débordante de nourriture ou une table en kit : le Chauffeur se souvient du jour où sa mère, excitée comme un enfant devant un sapin de Noël, ouvre le paquet contenant la table en kit tant convoitée et commandée par correspondance, avant d'éclater en sanglots, malade de frustration, devant cet "objet branlant, hideux, bas de gamme." "Elle avait l'air tellement jolie sur le catalogue. Tellement jolie. Pas du tout comme ça."


"L'histoire de l'Amérique est avant tout celle d'une frontière qui recule. Si on la repousse jusqu'à son extrême-limite, comme c'est le cas ici, au bout du monde, il ne reste rien, le serpent commence à se bouffer la queue."
Le bout du monde, en l'occurrence, c'est la Californie et Los Angeles, no man's land dont nous sillonnons l'arrière-boutique - bretelles d'autoroutes, zones commerciales, motels crasseux - en compagnie d'un solitaire monadique dont nous ne savons pas grand-chose, hormis quelques indices biographiques jetés ici et là.

Enfant placé dans une famille d'accueil après qu'un couteau à pain ait tracé une soudaine trajectoire main maternelle/gorge paternelle, l'anonyme Chauffeur est d'abord un être seul, un exilé volontaire en marge du monde et d'une époque vulgaire, dont l'isolement est encore accentué par les morts successives de ses (rares et marginaux) amis - Doc, Shannon, Irina... - et de sa mère, dernier chaînon qui le reliait à son passé. Lui aussi, d'ailleurs, par son manque d'empathie et sa propension à la violence, risque de cotoyer un jour ce "non-monde abstrait, sous-atmosphérique où sa mère s'est consumée à petit feu".

Ultime clin d'oeil de cette Amérique mythifiée, statufiée et craquelante, le duel final, à la sauce western urbain, oppose le taiseux Chauffeur au desperado Bernie Rose, l'homme venu de l'Est à travers les "étendues sauvages". Bernie perd, son corps est jeté à la mer - "De l'eau nous sommes venus. A l'eau nous retournerons" en guise d'épitaphe, pourrait être celle des premiers colons.

I'm a poor lonesome cow-boy
, peut alors susurrer le Chauffeur sur son fier destrier mécanique - les chevaux sont désormais sous le capot -, même s'il ne mène plus nulle part si ce n'est sur un plateau de tournage d'Hollywood, ultime et factice machine à rêves. "Relâchant l'embrayage, il sortit du parking de la plage pour s'engager dans la rue et pénétrer de nouveau dans le monde dont il avait atteint l'extrémité - moteur ronronnant en dessous de lui, clair de lune au-dessus, centaines et centaines de kilomètres à l'horizon."
Et puis ? Et puis rouler, aller sans but véritable, seulement en quête d'un peu de paix et d'éphémères instants de grâce, de ces "parcelles brillantes".


Eloge de la forme brève, remarquable d'intelligence et de finesse, Drive est une bonne entrée en matière pour faire connaissance avec James Sallis. Considéré parfois comme une parenthèse dans son oeuvre, il est peut-être, au contraire, son roman le plus personnel - "Le Chauffeur, c'est moi" (© Flaubert).
   

Drive / James Sallis (Drive, 2005, trad. de l'américain par Isabelle Maillet. Rivages/Noir, 2006, rééd. 2011)
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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 00:00

Très éloigné des enquêtes islandaises du commissaire Erlendur qui ont fait la renommée de l'auteur, Betty tient presque exclusivement de l'exercice de style, une variante autour de deux amants diaboliques et d'un mari gênant - un riche armateur, ici. La citation tirée du Facteur sonne toujours deux fois, placée en exergue du roman, annonce d'ailleurs la couleur : Indridason reprend la trame(1) (tout en la revisitant) ainsi que le schéma narratif (2) du chef d'oeuvre de James Cain :


couv-betty.jpg"Comment la situation a pu en arriver là ?", s'interroge sans cesse le narrateur du fond de sa cellule, qui remonte le fil des événements, reconstitue l'enchaînement des faits, essayant vainement de fixer cet instant décisif où tout a dérapé, ce moment où l'idée du meurtre a véritablement pris corps dans son esprit, ou plutôt dans celui de sa maîtresse. 

Contrairement au roman de Cain, ce n'est pas un destin arbitraire qui scelle le sort des personnages ici, mais une machination, un écheveau de ruses et de faux-semblants orchestrés par Bettý, sublime, ensorcelante et perverse Bettý, qui rejoint ainsi le long cortège des femmes fatales du roman noir. 

De son côté, le narrateur, à la fois complice et bouc-émissaire d'une histoire qui le dépasse, comprendra trop tard qu'il a été manipulé, victime aussi de ses propres faiblesses et de sa naïveté. Et même à ce moment-là, malgré tout ce qui s'est passé, la trahison et l'abandon, il est incapable de se libérer de l'emprise de Bettý, du doux et douloureux souvenir de Bettý, bien plus prégnant que les murs d'une prison - "Comme elle me manque ! Comme ils me manquent ses doux baisers sur mon corps. Ô, Bettý...". 


A la fois plaisant et convaincant, ce polar à la manière de s'offre même une pointe d'originalité : à mi-roman Indridason introduit dans cette classique recette de passion et d'appât du gain un ingrédient de son cru. Un "twist" comme disent les anglo-saxons, qui sans renverser la perspective du récit, l'éclaire d'un jour nouveau et mystifie littéralement le lecteur. Un petit tour de force, dont le mérite revient également à la performance... oulipienne du traducteur.
Pour finir, Bettý est un court roman qui va à l'essentiel, sobre et sans afféterie. La force du drame se suffit à elle-même, Indridason l'a bien compris.
 

Bettý / Arnaldur Indridason (Bettý, 2003, trad. de l'islandais par Patrick Cuelpa. Métailié, Noir, 2011)


(1) on trouve d'autres ressemblances, plus anecdotiques, entre les deux romans : les circonstances du meurtres, les prénoms exclusivement en -a (Sylvia, Stella, Minerva...) rappelant la Cora du Facteur... D'autres m'ont peut-être échappé.

(2) le protagoniste qui raconte a posteriori les circonstances tragiques qui l'ont mené en prison (ou au pied de l'échafaud) se retrouve dans de nombreux "récits-aveux" à partir des années 50, par exemple On achève bien les chevaux d'Horace McCoy ou Noires sont les ailes de mon ange d'Elliott Chaze. Plus près de nous, Thomas Cook utilise le même procédé dans Les liens du sang.  Si vous en avez d'autres en tête...

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 00:00
En cette nuit de novembre, tandis que les émeutes font rage depuis des mois dans les banlieues, provoquant des centaines de morts, les caciques du "Bloc", le parti d'extrême-droite, profitent d'une situation devenue incontrôlable et d'une majorité présidentielle aux abois pour négocier leur entrée au gouvernement. En quête de respectabilité, le Bloc est contraint de faire le ménage dans ses rangs : Stanko le fidèle homme de main sera donc sacrifié, avec l'assentiment de ses camarades et amis.

En cette nuit de novembre, Antoine veille, boit et se remémore. Sa jeunesse, cette haine au creux du bide qui le tenaille depuis toujours, la "famille" du Bloc, comment ils s'est nourri à son sein et "au sexe d'une fille", en l'occurrence Agnès Dorgelles, la Présidente du Bloc et fille du "Vieux". Repense à son vieil ami Stanko, pourchassé au même moment par les hommes qu'il a lui-même entraînés et qui, lui aussi, dans la chambre miteuse d'un hôtel borgne, repasse ses souvenirs en boucle.

   
Le-Bloc.jpg"Que s'est-il passé pour que l'extrême-droite réduite à groupuscule dans les années 70 dispose désormais d'un potentiel électoral important ? En d'autres termes : quelles sont les conséquences qui ont rendu possible la montée de l'extrême-droite ?", s'interroge le philosophe & sociologue Jean-Pierre Le Goff dans un récent et pertinent article (1).

Bien qu'il ne retrace pas une histoire circonstanciée du "Bloc"/Front National, Jérôme Leroy, par le biais du romanesque, répond en partie à cette question, d'une part en retraçant quelques épisodes ayant émaillé la vie du parti frontiste ces 30 dernières années - échecs et succès électoraux, scission, trahisons, coups fourrés, jusqu'au changement de facade personnifié par Marine Le Pen, ici "Agnès Dorgelles" -, d'autre part à travers le caractère même de ses personnages.

Le prolo et le bourgeois
Parmi d'autres (anciens barbouzes, cathos intégristes, cols blancs...) Stanko et Antoine dessinent une sociologie de l'extrême-droite. L'un est un fils d'immigré polonais ayant grandi dans le Nord alors ravagé par la désindustrialisation et le chômage, et qui a vu son père sombrer après la fermeture d'"Usinor". Une région en friche sur laquelle ont fertilisé les angoisses et le sentiment d'injustice d'une population déshéritée.
L'autre est un fils de bonne famille - des chrétiens-démocrates de la petite bourgeoisie rouennaise -, "pétri de haine pour un monde de conventions et d'hypocrisies" et devenu fasciste "par cynisme, lassitude, dandysme mal placé."
Fascistes par conviction ou par le biais des circonstances, l'un et l'autre incarnent également, chacun à leur manière, le basculement des classes populaires d'un parti communiste en pleine déliquescence vers un Front national devenu par ailleurs le "premier parti des ouvriers".

Manifestement, Leroy a mis beaucoup de lui-même chez Antoine : sa jeunesse à Rouen, l'enseignement, des éclectiques gôuts littéraires (les écrivains hussards, les classiques grecs, la poésie de René Char ou d'André Breton...)...
   
"Le monde d'avant"
Il lui prête aussi cette nostalgie qui imprègne si souvent ses textes. Nostalgie pour le "monde d'avant", celui des bistrots à l'ancienne, du doo-wop ou d'actrices oubliées, un monde d'avant les supermarchés, les bobos bien-pensants et de la victoire définitive de la société du spectacle.
Si cette Arcadie lointaine est chez Leroy celle de sa jeunesse et des rêves inentamés, elle représente plus largement une France forteresse/cathédrale/éternelle, pour Antoine et pour tous ceux qui, désorientés par les profondes mutations qui ont remodelé la société française au cours des dernières décennies
, ont trouvé dans l'extrême-droite un refuge idéologique et l'illusion d'une "permanence" sociale et culturelle.


Evitant le polar-tract anti-fasciste comme les discours moralisateurs, Jérôme Leroy livre un roman noir et politique d'excellente tenue, dans une ambiance de fin du monde (2), habilement construit autour d'une double narration - on passe du "je" au "tu" - et d'une paire de salauds ordinaires dont le lecteur partage pendant quelques heures l'intimité, témoin d'un amour fou et d'une grande amitié. Pour faire court : ce bloc est un monceau de saloperies auréolé de grâce.
Tout au plus peut-on regretter un dénouement un peu trop théâtral, même s'il sied au registre tragique qu'emprunte le roman (et souligné par l'unité de temps et de lieu).

Tout en fouillant les tripes de la "bête immonde", Le Bloc pourfend également une gauche "gorgée de bonne conscience" et dont la stratégie d'évitement a aussi fait le lit de l'extrême-droite.

On pouvait se dire après tout ça que le "franc-penseur" Leroy allait recevoir une médiatique volée de bois vert (ou rose...). Or, à part peut-être quelques silences réprobateurs, il recueille de nombreux suffrages. Pour mémoire, et pour rendre à César..., le Fasciste de Thierry Marignac (paru à la fin des années 80, il racontait déjà, à la première personne, l'odyssée d'un militant d'extrême-droite) avait eu droit à moins d'égards.
 


Le Bloc / Jérôme Leroy (Gallimard, Série Noire, 2011)


(1) "Le syndrôme du Front National, genêse d'une ascension", dans le dernier numéro de la revue Le Débat. Revue un brin austère, mais je vous recommande vivement la lecture de l'article.

(2) c'est un thème récurrent chez Leroy - voir Monnaie bleue, La minute prescrite avant l'assaut ou encore Le déclenchement muet des opérations.
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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 00:00

S'inspirant de Manchette et de son fameux Nada, critique néo-polardeuse désabusée du terrorisme d'ultra-gauche période seventies, Pierre Brasseur situe son roman à "la conjonction de plusieurs phénomènes dans le ciel de ces années 2009-2011: Tarnac (1) en Sarkozy, ascendant crise économique", et se propose de répondre à la question suivante : "Si des énervés d'ultra-gauche passaient réellement à l'action, comment agiraient-ils ? D'où viendraient-ils ?" (2)
 

Je suis un terroristeTrois trentenaires - Raoul, Guillaume, Maude - tournent en rond dans les cercles anars et les rues de Nancy la morne, jusqu'au jour où ils décident de prendre les choses en main, autrement dit les armes, et de zigouiller quelques patrons du Medef de passage en ville.

Qui sont-ils ? Un gardien de nuit alcoolo, un intello déclassé, une chômeuse. Trois précaires, sans réelles perspectives d'avenir et en butte à "la société", trois minables confinés - et se complaisant - dans un "vide quotidien", passant leur temps à picoler et repeindre le monde de leurs idéaux post-adolescents.

Ce qui les pousse à agir ? Leur mal-être existenciel, leurs frustrations et leur échecs successifs (à être publié, à devenir photographe...), davantage que leurs vélléités révolutionnaires. Hormis Raoul - jusqu'à un certain point -, ils sont d'ailleurs dénués d'une conscience politique véritablement élaborée, et leurs revendications sont truffées d'expressions toutes faites, des raccourcis de pensée.
Leur passage à la lutte armée les fera basculer dans un abîme d'ultra-violence cathartique, révélant au passage l'inanité de leur rébellion.


Tandis que les trois compères se laissent aller à une violence désordonnée, ce sera Maude - pourtant la plus résolue, la plus farouche - qui (dans des circonstances assez peu convaincantes par ailleurs) laissera tomber ses camarades, incapable de garder la tête froide. Comble d'ironie, sa fuite, comme les vélléités révolutionnaires du groupe, vont être instrumentalisées : après avoir mis hors d'état de nuire les "terroristes", quelques messieurs du gouvernement finissent par retirer un bénéfice politique de l'affaire (et comme dans Nada, le flic chargé de l'enqûete est téléguidé par ses supérieurs).
Au final, ceux qui voulaient "répandre la terreur" et réveiller le citoyen apathique n'ont fait que conforter le pouvoir en place. Les grands soirs ont définitivement fait place aux petits matins blêmes des zones pavillonaires, et l'obsession anti-gauchiste des gouvernants, confinant au ridicule, est aussi vaine que le fantasme des "lendemains qui chantent".


Racontant l'histoire a posteriori - tout est joué, et perdu, d'avance -, Pierre Brasseur privilégie le plus souvent le factuel à l'introspectif, ce qui ne l'empêche pas de donner accès aux sentiments et émotions des personnages, de faire preuve d'ironie ou de compassion à leur égard (sans toutefois se poser en juge ni en caution morale), voire d'interpeller le lecteur (3). Cela dit : en gardant une seule et même focale - un exposé distancié des événements - le récit aurait été, à mon sens, plus fort, plus incisif.


"Le roman noir est aussi caractérisé par l’absence ou la débilité de la lutte des classes, et son remplacement par l’action individuelle (d'ailleurs nécessairement désespérée), disait Jean-Patrick Manchette. Violente chronique sociale d'une jeunesse marginale (-isée ?) et d'une révolte impuissante, Je suis un terroriste, sans prétendre à égaler Nada, mérite amplement qu'on s'y arrête.


Je suis un terroriste / Pierre Brasseur (Après la lune, 2011)



* Store dark and cool : mention indiquée sur les canettes de "8,6", (que s'enfilent volontiers les personnages du roman) bière bon marché et suffisamment alcoolisée pour vous faire oublier, au moins momentanément, que vous êtes en train de zoner depuis des heures devant une put*** de gare RER...

(1) rappelez-vous, l'affaire Tarnac, l'arrestation de Julien Coupat, le climat paranoïaque ambiant...

(2) cf le blog consacré au roman.

(3) contrairement à ce que suggèrent la 4ème de couverture et une partie des chroniqueurs, Je suis un terroriste n'est pas un roman "comportementaliste", terme employé souvent à tort et à travers. Les romans noirs purement behavioristes sont d'ailleurs assez rares - beaucoup (américains) datant même des années 20 & 30.

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 00:00

Coïncidant avec le "miracle économique" amorcé dans les années 90, dont il éclaire crûment les zones d'ombre, l'essor du polar irlandais poursuit sur sa lancée, sous la plume des Ken Bruen, Declan Burke, Colin Bateman ou, plus récemment, Declan Hugues et Gene Kerrigan.

Sans pour autant fourrager dans la gueule du "Tigre celtique" (1), Stuart Neville, à sa façon, met lui aussi à nu les mutations de la société irlandaise, à travers un homme du passé qui, de son propre aveu, n'a plus sa place dans cette new Ireland.

Les fantômes de BelfastQuelques années ont passé depuis l'accord de Paix signé en 1998 qui a officiellement mis fin à la guerre civile. Gerry Fegan, ex-activiste de l'IRA passé par la case prison, écume les pubs, en compagnie d'un verre et d'une douzaine de fantômes : soldats anglais, unionistes, civils... Tous ceux qu'il a tués et qui réclament obstinément justice (2).

Perclus de remords, ne supportant plus leur présence, Fegan décide de les "écouter" et de tuer un à un ceux qui ont ordonné leur mort, c'est-à-dire ses anciens acolytes, devenus pour certains des hommes politiques en vue et en quête de respectabilité (3). Sa ballade irlandaise va violemment raviver les dissensions politiques à l'oeuvre dans les différents camps, jusqu'à menacer le fragile équilibre diplomatique. Son chemin croise aussi celui de Marie, jeune mère célibataire ayant jadis trahi la cause en épousant un flic.

   
A lui seul - et c'est là la grande réussite du roman -, Fegan symbolise l'Irlande et les tensions qui l'agitent à un tournant de son histoire : à la fois usé et hanté par des années de guerre, et n'aspirant plus qu'à une chose : la paix. Comment y parvenir ? En faisant solde de tout compte, nous dit Neville. Avec ses propres erreurs. Avec les anciens paramilitaires dont la lâcheté s'est muée en cynisme. Avec les morts, pour finir.    
 

Âpre, percutant, remarquablement maîtrisé, Les fantômes de Belfast est un très bon premier roman, quoique plutôt conventionnel, au bout du compte, et souffrant à mon gôut d'un trop plein d'ingrédients - une cuillerée d'émotion, une pincée de rédemption, une pointe d'amertume, un soupçon de surnaturel, arroser généreusement d'action et coiffer d'une fin tonitruante. Prometteur, néanmoins.


Les fantômes de Belfast / Stuart Neville (The Ghosts of Belfast, 2009, trad. de l'anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau. Rivages/Thriller, 2011)



(1) c'est ainsi qu'on a surnommé l'Irlande durant sa période de forte croissance économique. La crise l'a depuis transformé en chat pelé...
   
(2) les spectres, fantômes et autres farfafouilles font partie intégrante du folklore et de la littérature irlandaises, ce qui explique j'imagine l'aisance avec laquelle Neville les met en scène. A tel point que leurs intrusions répétées paraissent parfaitement... naturelles. 

(3) l'actualité nous en a récemment offert un exemple en chair et en os, avec la candidature controversée d'un ancien cadre de l'IRA à la présidence irlandaise (lien).

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 00:00

"Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang / Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang, / D'étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées, / Calices renversés ouvert sous vos trois plaies. / Votre sang recueilli, elles ne l'ont jamais bu. / Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul. / Les fleurs de la passion sont blanches comme des cierges, / Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge." (B. Cendrars, Les Pâques à New-York)


En six nouvelles barcelonaises, naviguant entre passé et présent, Espagne franquiste et contemporaine, La vie de nos morts rend hommage à Nati, Eva, Ana ou encore à La douce mademoiselle Cobos, victimes des bourreaux franquistes, nazis ou des prédateurs sexuels. Héroïnes anonymes, sacrifiées ou vengeresses, ces quelques femmes n'en font finalement qu'une, intemporelle, incarnant à la fois l'ange salvateur et la victime expiatoire des hommes.   
 
La vie de nos mortsPlutôt quelconque dans l'ensemble - au regard du talent de Gonzalez Ledesma -, ce recueil vaut surtout pour deux textes, La Mercedes et Le pavé bleu : dans sa complainte adressée au Seigneur, dénuée de foi mais pleine de miséricorde et belle comme un lamento, le narrateur raconte comment, chacun à leur manière, deux hommes retrouvent celle qui leur a sauvé la vie au temps de la Guerre civile. 

Sillonant les rues de la ville, ils tentent de suspendre le temps, de raviver la mémoire des disparus, de revenir dans cette "Barcelone chaotique, agitée, sale, vicieuse, et par là-même fascinante" d'antan.

Celle des chiens errants, des poètes oubliés et des prostituées vieillissantes, que chérit lui aussi le singulier inspecteur Méndez, personnage fétiche de Gonzalez Ledesma que nous croisons à deux reprises au coin du livre.
Si sa compassion envers les victimes n'égale que sa clémence envers les petits délinquants, il se montre toujours aussi impitoyable avec les assassins et les violeurs, allant jusqu'à provoquer leur mort ou payer leur caution tout en prévenant la famille de la victime (2). Le franc-tireur Méndez vieillit, il ne croit plus en grand-chose, et surtout pas en la justice (3), mais son indignation et sa colère sont intactes, et ses méthodes aussi peu académiques qu'efficaces.


Brassant les thèmes chers à l'auteur - la rémanence du souvenir, la perpétuation de la mémoire, la parole donnée aux opprimés -, La vie de nos morts plaira d'abord aux aficionados de l'écrivain espagnol, plus enclins à pardonner les petites faiblesses du recueil.  


La vie de nos morts / Francisco González Ledesma (trad. de l'espagnol par Jean-Jacques et Marie-Neige Fleury. Rivages/Noir, 2011) 


(1) les femmes victimes de violences sont omniprésentes dans l'oeuvre de Gonzalez Ledesma, et notamment dans le cycle Méndez. Ce dernier, le plus souvent, les protège ou les venge. Parfois, ce sont elles-mêmes qui se vengent, comme dans Cinq femmes et demi (réédité prochainement dans la collection Points Roman noir).

(2) il avait déjà fait le coup de la caution, par exemple dans Le vieux serpent, nouvelle du recueil Méndez.

(3) ses saillies contre le laxisme des juges prennent ici des accents populistes qui peuvent agacer. A moins que le climat politique en France, où la remise en cause systématique des magistrats est devenue un sport gouvernemental, ne m'ait rendu hypersensible sur cette question.

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 00:00

En villégiature dans les Alpes italiennes, la commissaire Simona Tavianello s'apprête à gâcher ses vacances et celles de son questeur de mari, embringuée malgré elle au milieu d'une bataille opposant un échantillon d'écolos radicaux à une entreprise de bio-technologie, accusée de décimer les colonies d'abeilles de la vallée, victimes du Colony collapse disorder (1).

La disparition soudaine...« Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre ». Que le présage soit ou non d'Albert Einstein, les abeilles ont un rôle primordial au sein de l'écosystème. Afin de vous épargner de brillantes mais néanmoins fastidieuses explications scientifiques (sic), je résumerais les choses ainsi (bien pratique, les syllogismes...) :
L'homme a besoin des plantes pour vivre
Les plantes ont besoin des abeilles pour les féconder

[donc] L'homme a besoin des abeilles.


A défaut d'échapper à la caricature - bons écologistes d'un côté et industriels cupides et pollueurs de l'autre (encore que Monsanto, pour ne prendre que cet exemple, est en soi une caricature) -, Quadruppani pose avec raison la question de la marchandisation du vivant et de l'éthique technologique, dans un monde où la recherche du profit supplante bien souvent l'intérêt commun, égratignant au passage les excès de la politique anti-"éco-terroriste" et la collusion Etat/multinationales.

Sa réponse est plutôt cocasse et (Attention ! éloignez les enfants, prévenez le Medef, chaussez vos tongs UMP...) discrètement subversive, à moins de ne pas distinguer l'allégorie de l'abeille ouvrière désertant la ruche et laissant la reine en plan...


On pourrait rétorquer qu'avant d'étaler ses théories politico-économico-gauchisantes, un roman se doit d'abord d'être bien écrit
. Ca tombe bien, il l'est, et mêle agréablement légèreté de ton et sujet de fond. D'une prose fluide et sinueuse que d'aucuns trouveront aprêtée, d'autres simplement élégante : reste qu'on ne trouve pas à tous les coins de gondoles un auteur capable de manier l'ironie ou l'anastrophe (je viens de m'abonner à Figures de style magazine) avec autant d'aisance.

Ajoutez encore
une bonne dose d'hédonisme (l'amour de la bonne chair et des rondeurs féminines) un soupçon de libertinage et une jolie brochette de personnages secondaires, ingrédients déjà généreusement présents dans Saturne, premier volet des aventures de la Tavianello (2).
En parlant de tête de gondole, rappelons au passage - ça ne coûte rien - qu'il n'est pas interdit de réfléchir lorsqu'on lit un polar, en plus de se divertir.


La disparition soudaine des ouvrières / Serge Quadruppani (Ed. du Masque, 2011)



(1) ou "syndrôme d'effondrement des colonies d'abeilles", phénomène encore inexpliqué et d'ampleur endémique qui ne laisse pas d'inquiéter la communauté scientifique. Mr Wikipédia vous fournira volontiers quelques renseignements de base, ici.

(2) les séances gastronomiques ou les revigorantes disputes conjugales de Simona rappellent évidemment celles de Montalbano, le personnage de Camilleri dont Quadruppani est le traducteur en France.

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