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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 00:00
A l'occasion de leurs quarante ans d'existence, les éditions Glénat/Vents d'Ouest proposent 40 albums estampillés "40 ans, 40 découvertes", parmi lesquels des nouveautés comme Sous son regard de Marc Malès.

Le "noir" occupe une bonne place dans sa palette, comme en témoignent, entre autres, un Hammett, d'après un scénario de Jean Dufaux, le très beau L'autre laideur, l'autre folie paru en 2004, ou encore ce nouvel album.


Sous son regardAnnées 50. Une petite ville, quelque part aux Etats-Unis. C'est là que débarque l'inspecteur Jack Barton, pour y retrouver un homme qu'il a arrêté vingt ans auparavant. Après toutes ces années, on vient de lui refiler un détail sur l'affaire. Un détail qui l'éclaire sous un nouveau jour, un détail qui le taraude, qui l'obsède, qui contredit sa représentation du monde.
Il n'a qu'une question à poser à Frank Foster, et il a besoin d'une réponse.

Dans les années 30, Frank faisait partie d'un gang de braqueurs de banques. Le dernier coup a mal tourné, un caissier est mort et son frère cadet a été abattu par la police.
Il a purgé une peine de vingt ans, puis s'est rangé des voitures. Et plus encore : l'ex-gangster est devenu un croyant fervent. Et un citoyen respecté et apprécié de tous, toujours prompt aider son prochain et à tendre l'autre joue.

Une femme, deux enfants, un job chez l'épicier du coin et le dimanche à l'église. Affable, vertueux, charitable. 
Le flic, d'abord surpris par la nouvelle personnalité du bonhomme, déboule dans cette vie réglée comme du papier à musique bible, à peu près comme un éléphant dans un jeu de quilles.
Mais si Foster a fait une croix sur le passé, Barton, lui, est bien décidé à le ressusciter. 



En mettant en scène deux hommes que tout oppose et en jouant de leurs antagonismes, Malès s'évertue à brouiller les pistes entre les figures du Bien et du Mal, à inverser les rôles entre le bon et le méchant. 
Entre un ex-taulard transformé en candidat à la sainteté, un type bien propre sur lui, toujours une Bible dans les mains et un verset à la bouche. Et un pêcheur en puissance, un flic acâriatre et vulgaire qui feuillette des revues porno et se saoule la gueule à la moindre occasion.

Mais, et c'est là que le bât blesse à mon sens, c'est qu'au bout du compte, il y a quand même UN méchant et UN gentil dans cette histoire, ce qui me fait dire que les personnages obéissent à certains archétypes et que la réalité est finalement conforme aux apparences.

Si je regrette ce manque de nuances, j'ai apprécié par contre le dessin très contrasté : un graphisme - N&B très prononcé, trait plutôt gras et grande variation de plans -, qui confère à cet album une ambiance rappelant celle des films noirs américains des années 50.


Bref, j'aurais aimé que le propos soit plus nuancé que le graphisme, et je reste plutôt dubitatif quant au résultat final, bien qu'on ait là un travail particulièrement soigné, auquel d'ailleurs je n'ai pas grand-chose à reprocher, si ce n'est ce nappage de bons sentiments sur un polar que j'aurais souhaité plus âpre.

Cela dit, peut-être que le côté "Jésus est ton sauveur" a réveillé l'anti-clérical primaire qui sommeille en moi !

En tout cas, si vous avez un avis différent, n'hésitez pas...


Planche Sous son regard




Sous son regard / Marc Malès (Vents d'Ouest, 2009)
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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 10:37

"Quand on grandit quelque part, surtout si on a une enfance heureuse, on reste aveugle à un certain nombre de choses affreuses qui grouillent sous la surface comme des asticots affamés dans une charogne pourrissante. Et pourtant, ces horreurs sont bien là. Parfois, il faut creuser un peu pour les découvrir, ou incliner la tête selon un certain angle. Et, oui, elles sont là, à pulluler — les chantages, les mutilations et les meurtres, par exemple. Et je suis bien placé pour assurer que c’est la vérité."


Après les très sombres Coeurs déchiquetés et Dans les limbes, j'avais besoin d'un peu de légèreté et d'humour. Un bouquin de Joe Lansdale, par exemple. Ça tombe bien, y en a un qui m'avait échappé à sa sortie en début d'année : Vierge de cuir. Tout un programme...


Du sang dans la sciure se déroulait dans l'East Texas dans les années 30 et racontait l'histoire de Sunset, femme-shérif de Camp Rapture. Quelques décennies plus tard, son petit-fils
Cason Stalter (aucun véritable lien entre les deux romans, c'est juste un clin d'oeil) vient de rentrer au bercail la queue entre les jambes, après avoir frôlé le Pulitzer... et la femme de son patron.
Porté sur la boutanche et incapable de fiche la paix à son ex, Cason n'est pas le mauvais bougre pourtant, seulement du genre obsessionnel. Faut dire que les souvenirs d'Irak n'arrangent rien.

A Camp Rapture, il retrouve ses parents, son frangin - "Mr Réussite" - ainsi qu'un job pour la feuille de chou locale. Pas grand-chose à se mettre sous la dent, si ce n'est quelques tensions raciales à propos de l'édification d'une Eglise dans le quartier Noir, ou l'histoire de cette étudiante au physique de top-model, Caroline Allison, qui s'est volatilisée six mois plus tôt.

Qui sait, quelques papiers bien tournés sur cette disparition pourraient bien le remettre en selle ?
Seulement, attention : quand on creuse faut s'attendre à tomber sur un os. Et Cason va réveiller de sacrés molosses.
Heureusement qu'il a lui aussi son chien de garde en la personne de Booger, un compagnon d'armes à tendance psychopathe au moins aussi dangereux que ceux d'en face, et toujours prompt à sortir un poing, un flingue ou un couteau. Ce qui donnera lieu à quelques scènes assez violentes, parmi d'autres franchement gore...


On ne peut pas dire que l'auteur ménage ses effets ou même qu'il nous surprenne : on distingue les grosses coutures sur son cuir, dont les combinaisons se laissent facilement deviner. Et on assemble sans difficulté les différentes pièces de l'intrigue, un peu comme un puzzle qu'on aurait déjà fait.

Mais ça n'a pas grande importance, puisqu'on n'est pas venu pour les frissons, mais pour la verve de Lansdale, son talent à brosser des personnages (dans tous les sens du terme) en deux coups de pinceau et son indéfectible humour scato-scabreux. Autant d'ingrédients qu'on retrouve ici, et en belle quantité.


Vierge de cuir / Joe R. Lansdale (Leather Maiden, 2008, trad. de l'américain par Bernard Blanc. Ed. du Rocher, coll. Thriller, 2009)
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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 09:33
London Calling, mythique album des Clash, a 30 ans. Une déflagration sur la scène musicale de l'époque, et un disque qui a durablement marqué les esprits, à commencer par "toute une génération" de frenchies.  

Pour fêter cet anniversaire (ainsi que les luttes et les révoltes concomitantes ?), le journaliste Jean-Noël Levavasseur (qui signe lui-même un des "morceaux"),  a réuni 19 auteurs, chacun s'inspirant d'un des 19 titres de l'album pour écrire une nouvelle. Rock + polar.


Certains auteurs prennent s'éloignent un peu de Brixton, quand d'autres impliquent directement les Clash dans leurs nouvelles. Comme Michel Leydier, par exemple, qui imagine Joe Strummer devant Saint-Pierre, plutôt contrarié par les frasques terrestres du chanteur, ou Pierre Mikaïloff qui à partir d'interviews imaginaires, s'amuse à pister le mystérieux Jimmy Jazz, guitariste éphémère (et inexistant) du groupe !

Mais toutes ces histoires ont un point commun : elles parlent des sans-grades, des gagne-petit, des gens acculés par la peur ou la misère, de ceux qu'en prennent plein la poire quand d'autres s'en mettent plein les fouilles, des "fâchés avec le monde", des marginaux, de tous ceux qui, même s'ils ont échoué ou se sont égarés, ne se sont jamais vendus.

Petites frappes rattrapés par la scoumoune, types rentrés dans le rang qui envoient tout valser dans un dernier baroud d'honneur ou qui se retournent sur leurs 20 ans, jeunes désœuvrés en vadrouille, rixes qui tournent mal, supporters d'En-avant Guingamp !...


Et on a aussi en filigrane : la guerre en Irlande du Nord et les prisonniers politiques, les années 80 qui se profilent, le régime Thatcher, les ouvriers sur le carreau, la grande lessive du pognon-roi, et sieur Capitalisme Forcené montant sur son trône tandis qu'à ses pieds crèvent les espoirs et les illusions d'une génération, dans les derniers soubresauts de la "Révolution rock".



Alors, ce qui aurait été vraiment chouette, c'est que l'album soit livré avec ! Mais bon, voilà un bel hommage et l'ensemble est fort sympathique, rempli à ras bord de rage et d'énergie brute.
Après, certaines nouvelles sortent du lot, bien-sûr, et pour ma part j'ai particulièrement apprécié les riffs de Mouloud Akkouche, Michel Leydier, Caryl Férey et Jean-Luc Manet - sa nouvelle Lost in vain, qui clôt le recueil, est absolument superbe.

Et puis personnellement, ça m'aura donné l'occasion d'écouter London Calling (trouvé sur mes étagères, encore cellophané...), et d'enrichir ma ridicule culture rock ! Et là, je dois avouer que j'ai été assez impressionné.
J'ai envie de dire simplement : "Quel p.... d'album ! ", mais je préfère laisser la parole à Antoine de Caunes, qui développe un peu, dans la préface : "C'est vraiment un classique, qui résiste à 12000 écoutes, quand beaucoup d'albums de la même période ont pris un sacré coup de vieux. La production, la composition, la cohérence du disque par-delà les nombreuses variations et les styles explorés, de la country au jazz en passant par le punk, la rage qui sous-entend l'ensemble : tout est vraiment magnifique".


London Calling, 19 histoires rock et noires / nouvelles de Jean-Hugues Oppel, Thierry Crifo, Pierre Mikaïloff, Max Obione, Olivier Mau, Annelise Roux, Jan Thirion, Marc Villard, José-Louis Bocquet, Mouloud Akkouche, Michel Leydier, Jean-Noël Levavasseur, Thierry Gatinet, Sylvie Rouch, Jean-Bernard Pouy, Frédéric Prilleux, Christian Roux, Caryl Férey, Jean-Luc Manet ; illustrations de Serge Clerc ; préface d'Antoine de Caunes (Buchet Chastel, 2009)

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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 22:16


"... ceci est un livre sur le deuil, le chagrin et la rage. Sur le coma, les revues de BD et les produits pharmaceutiques. Sur les bikers psychotiques, les neurologues fous et les monstres de cirque itinérants. Mais, au bout du compte (...), c'est un livre sur la moralité complexe de l'écriture, de la fabrication d'un récit, d'une histoire."
(préface de l'auteur - un conseil, à propos : laissez-vous surprendre, et gardez-la pour la fin)


Là, vous froncez les sourcils, non ?!

Il faut dire que les romans de l'américain Jack O'Connell peuvent dérouter, qui désintègrent allègrement tous les codes du polar, pour les reconstituer sous une forme tout à fait originale et inventive.
Dans les limbes n'échappe pas à la règle. Où l’on retrouve Quinsigamond, lieu imaginaire et théâtre permanent des histoires d'O'Connell, inspirée de Worcester, dans le Massachusetts où vit l'auteur. Une ville post-industrielle sur le déclin, crépusculaire et décadente, où le sinistre le dispute au bizarre.



Alors, qu'avons-nous donc entre les pinces ?

nullSweeney est pharmacien et vient de trouver un poste à Quinsigamond, dans la clinique du docteur Peck, un neurologue réputé. C’est là qu’il fait transférer son jeune fils Danny, plongé dans le coma depuis un an. Après l'accident, sa femme s'est suicidée. C'est un homme dévasté, rongé de remords, de frustration, et sujet à de soudains excès de colère et de violence.
Dans le bâtiment, situé au sommet d'une colline, l’atmosphère est lugubre, le comportement du personnel étrange, les projets du savant nébuleux.



Dans son avant-propos, O'Connell explique qu'il pensait s’arrêter à cette "petite histoire de suspense", avant que ne survienne "cet instant où je fais un tout petit mouvement (…) qui fait bouger le livre entier sur son axe. Où une synapse se produit, au fond du ciboulot, et irradie d’une manière ou d’une autre l’ADN de l’histoire. Et le récit commence à muter.»


Dès lors, il a rajouté quelques couches narratives, quelques protagonistes, quelques niveaux aux limbes. On rencontrera une bande de bikers psychotiques, à la tête de laquelle trône l'énigmatique et sensuelle Nadia, collègue de Sweeney ; et surtout, une troupe de monstres de foire en déroute au pays imaginaire de Gehenna, emmenée par un garçon-poulet et un Hercule de foire.
Ces derniers sont les héros de "Limbo", un illustré pour enfants que Danny dévorait avant son accident, et que son père continue de lui lire sur son lit d'hôpital.

A partir de là, les trames se superposent, se recoupent, se télescopent, des passerelles narratives relient des récits et des mondes parrallèles, des destins symétriques.


Bien-sûr, pour apprécier ce séjour Dans les limbes, il vous faudra faire lâcher prise à votre raison, et accepter de vous laisser guider - et égarer - à travers des réalités mouvantes, où flotte l'esprit ou l'esthétisme d'un Borges, d'un David Lynch ou d'un Guillermo del Toro.

D'une imagination débridée, grouillant d’événements et de personnages parfaitement insensés - et qui pourtant recèle du sens
c'est aussi un roman f
oisonnant, qui défriche, ouvre, brasse une multitude de pistes, de voies, de réflexions concernant l’identité, l'empathie, les périmètres flous de la conscience, l’absolution, et le pouvoir de l’imagination, des mythes et de la littérature.




Entre le polar, le conte et le roman gothique - retenons son univers fantasmagorique et baroque, sa qualité d'écriture, son architecture brillamment échafaudée -, Dans les Limbes est un des grands romans de l'année.
Toutes catégories confondues.


Dans les limbes
/ Jack O'Connell (The Resurrectionist, 2008, trad. de l'américain par Gérard de Chergé. Rivages/Thriller, 2009)

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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 17:37

J'étais aujourd'hui à La Ferté-sous-Jouarre, gros bourg de Seine-et-Marne situé près de Meaux (et accessoirement des commune/hameau de Sept Sorts et de Courte Soupe !).

La ville organisait son 2ème Salon des littératures policières. Jean-Pierre Mocky, parrain de la manifestation, et Arsène Lupin étaient à l'honneur.
Malgré un temps à ne pas mettre un chien dehors, le public s'est déplacé en nombre, surtout dans l'après-midi.

De nombreux auteurs étaient présents, des confirmés, des "débutants", des anonymes (en tout cas pour moi), et c'était l'occasion de mettre "une voix sur une plume" et de discuter un peu.


Avec Christophe Gros-Dubois par exemple, auteur de Punchlines, un prometteur premier roman dont je vous avais parlé il y a quelques mois. Il compte bien en écrire un second, mais pour l'instant il travaille surtout sur des scénarios.

Ou avec le chaleureux Abdel-Hafed Benotman qui m'a dédicacé un recueil de nouvelles, Les forcenés. Ça me donnera l'occasion de lire cet auteur dont j'ai entendu beaucoup de bien.
Et puis le bonhomme a un CV plutôt atypique : condamné pour braquage, il a commencé à écrire en prison (où il a fait plusieurs séjours post-récidives).
Ensuite, par l'intermédiaire d'une femme venue faire un atelier d'écriture à la prison, il publie d'abord une nouvelle dans une revue, avant que les éditions Clô éditent un recueil, en 1993, sans que Benotman soit au courant : il était alors en cavale ! 

J'ai aussi eu le plaisir de rencontrer Patrick Raynal, grande figure du polar français, et qui n'est plus, depuis septembre, directeur de collection chez Fayard, ce que je ne savais pas.
S'il a mis ses propres écrits entre parenthèses pour le moment, il continue à travailler comme traducteur et, on peut le dire comme ça, défricheur de talents free-lance, pour plusieurs maisons d'édition.
Il m'a conseillé quelques lectures et, surtout, tenez-vous bien, il m'a dit qu'il préparait la publication de deux textes au moins de l'écrivain américain Harry Crews, inédits en France. Si c'est pas une bonne nouvelle, ça ! Je conseille évidemment à celles et ceux qui ne connaissent pas ce auteur de se précipiter illico sur La foire aux serpents ou Le chanteur de gospel (réédité en Folio policier il y a peu).

Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seul, Raynal m'a aussi confié qu'un roman inachevé du grand Larry Brown allait paraître à titre posthume, et que c'est l'écrivain Barry Hannah (lisez Les grands solitaires, à propos !) qui s'était chargé de "finir" le roman.
Il avait l'air convaincu du résultat ; c'est vrai que ces deux auteurs ont un univers assez proche - l'Amérique blanche, pauvre, du Sud des Etats-unis surtout.  


Harry Crews et Larry Brown sont des noms qui ne vous diront peut-être pas grand-chose, pourtant ils font partie de ces quelques auteurs américains de premier plan encore (étrangement) méconnus en France.
A l'instar d'un James Sallis ou d'un Jack O'Connell, par exemple.

O'Connell, justement, je vous en parle dès demain ou lundi, avec un nouveau roman paru le mois dernier chez Rivages. Ça s'appelle Dans les limbes, et c'est absolument brillant.

A bientôt.

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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 00:00

"Les coeurs déchiquetés qui parlent aux fantômes..." (Léo Ferré)


En mai dernier, je profitais de quelques jours de vacances en bord de mer, d'un temps spendide, l'été pointait son nez, léger, insouciant. J'ai ouvert Les coeurs déchiquetés et... l'ai reposé au bout de dix pages : choc thermique. Le ciel était trop bleu, et le roman trop noir.

Mais je m'étais promis d'y revenir, c'est fait.


nullTous les jours, en fin de matinée, le commandant de police Pierre Vilar stationne devant l'école, prêt à interpeler et même à tuer le moindre individu suspect. Quelques années plus tôt, en sortant de cette même école, son fils Pablo a disparu.
Assailli par la rage, la douleur et l'espoir irraisonné, Vilar poursuit sa quête, continue à chercher son enfant. Malgré le temps qui passe et amenuise ses chances, malgré le regard de sa femme dans lequel se lit l'abdication.

Victor, 13 ans, rentre chez lui et trouve sa mère sans vie. La police le retrouve quelques jours plus tard, allongé près d'elle, se laissant mourir. L'orphelin est ensuite confié aux services sociaux, puis à une famille d'accueil. Inconsolable, meurtri. Son bien le plus précieux est une urne aux reflets carmin.

La jeune femme a été sauvagement battue. Vilar oriente son enquête vers les amants de Nadia, mais se heurte au silence gêné des témoins et des amis de la victime.


Chapitre après chapitre, nous suivons les trajectoires croisées, en lignes brisées, de Vilar et Victor, deux âmes en proie à la solitude, à la frustration, au désespoir. Des sentiments que l'auteur exprime et communique avec une finesse stupéfiante.

Tout le roman est une complainte sourde et lancinante, lancinante comme la douleur de la perte. Les phrases s'étirent, mélodiques, mélancoliques, le tempo se fait plus lent et accélère soudainement au gré des rebondissements, les descriptions minutieuses des lieux sont d'un lyrisme sombre - le Médoc et l'estuaire de la Gironde, majestueux, immenses, tranchent avec le sentiment d'enfermement des personnages, accablés encore par la chaleur caniculaire, oppressante, étouffante.


Surtout connu pour le superbe L'homme aux lèvres de saphir, Hervé Le Corre signe ici un roman puissant, poignant, sur le deuil, la reconstruction, l'espoir, la violence révoltante et cruelle infligée aux plus faibles.

Porté par une écriture tout simplement éblouissante - un faisceau de lumière noire, Les coeurs déchiquetés est un grand roman, remarquable de maîtrise, de densité, de profondeur.


Peut-être pas à ouvrir à n'importe quel moment, mais à lire absolument.



Les coeurs déchiquetés / Hervé Le Corre (Rivages/Thriller, 2009)

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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 00:00
Connaissez-vous la carte à gratter ? Moi, non, jusqu'à ce que je découvre, par hasard et littéralement ébahi je vous assure, le travail d'un illustrateur suisse appelé Thomas Ott.

Alors, de quoi s'agit-il ? Rien à voir avec la Française des jeux, non...!
Selon Mr Ouiquipédia, la carte à gratter remonte à l'Antiquité et désigne à la fois le support, la technique et l'oeuvre. Elle consiste, sur une surface blanche ou noire (alors recouverte d'encre de chine), à gratter à l'aide d'un ustensile adéquat (stylet, outils de gravure, lames, cutters...) afin de faire apparaître la couche inférieure et ainsi des motifs, en surimpression. Comme un "négatif", en quelque sorte. Et à voir rien qu'une image, on se dit qu'il doit falloir une patience et une minutie à toute épreuve.

Ott, lui, travaille sur des surfaces noires, et laisse donc apparaître le blanc au fur et à mesure qu'il "dessine".
Ses images en noir & blanc, fortement hachurées, ont une texture et un grain vraiment singuliers. Un peu comme des photos réalisées avec du film très sensible (les dinosaures de l'argentique me comprendront...).

Autre caractéristique de ses livres : ce sont des romans (ou nouvelles) graphiques plutôt que des bandes dessinées. Pas de bulles, pas de textes. Mais une attention toute particulière apportée aux plans et aux cadrages, de sorte qu'on a l'impression de suivre un film, où chaque scène succède à la précédente d'une manière absolument limpide.


Dans sa cellule, un condamné à mort trouve dans la Bible un petit bout de papier où il est inscrit 73304-23-4153-6-96-8. Le bourreau le fourrera négligeamment dans sa poche quelques minutes plus tard. Suivent une série de coïncidences : le tatouage d'un chien, le dossard d'un sportif vu dans le journal, un numéro de téléphone, tout correspond à la série de chiffres. Et notre homme va ainsi faire la rencontre d'une femme splendide et dévaliser le casino.

Mais si le nombre mystère peut apporter la fortune, il peut aussi vous envoyer à la chaise électrique. La chance s'évanouit, le destin s'acharne, jusqu'à vous ramener à la case départ...


Après la claque que je venais de prendre, je me suis précipité ni une ni deux sur un autre livre de Ott.
Si 73304-23-4153-6-96-8 appartient au registre du roman noir, Cinéma Panopticum, composé de courts récits, s'inscrit dans la veine fantastique et celle des Contes de la crypte version comics.

Une fillette arrive dans une fête foraine et, n'ayant que quelques sous en poche, échoue au "Cinéma Panopticum", un endroit désert où trônent plusieurs écrans. Elle glisse une pièce, et à chaque fois une histoire se déroule...

Un homme s'installe dans un hôtel étrangement désert. Sa chambre et son repas sont prêts. On sent un piège, mais on est loin d'imaginer un dénouement si... kafkaïen.
Un catcheur répond au défi d'un adversaire qui n'est autre que la Mort ; un prophète ayant reconstitué un mystérieux objet, sort dans la rue et annonce la fin du monde ; un ophtalmologiste prescrit à son patient un traitement disons... radical ; une fillette arrive dans une fête foraine et, n'ayant que quelques sous en poche...


 
Si vous aimez les histoires macabres baignées d'humour noir, vous apprécierez l'atmosphère lugubre et menaçante de Ott. Rajoutez à cela un univers graphique original, inspiré et particulièrement élégant, et v
ous l'aurez compris, une fois qu'on a jeté un oeil sur le magnifique travail de cet auteur, on y retourne les yeux fermés. Comme tâtonnant dans une pièce sombre et inconnue, à la fois inquiet et excité.




73304-23-4153-6-96-8 ; Cinéma Panopticum / Thomas Ott (L'Association, 2008 & 2005)

PS : en France, L'Association a publié plusieurs livres de Thomas Ott, principalement des histoires courtes. En regardant sa bibliographie, je me suis d'ailleurs aperçu qu'il a adapté il y a quelques années la Soupe aux poulets d'Ed McBain. Un ouvrage qui doit valoir le détour mais qui est malheureusement épuisé.
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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 00:00

Autant Donald Westlake et sa série Dortmunder ne m'ont jamais vraiment emballé, autant j'adore les polars de son alias Richard Stark. Question d'humour intempestif je crois (je sais, y en a qui vont grimper au plafond en lisant cela !).
Toujours est-il qu'au braqueur-trublion Dortmunder, je préfère le braqueur à sang froid Parker qui, comme son alter ego romanesque, traverse toujours quelques mésaventures pas piquées des hannetons...


nullQuelques hors-la-loi se retrouvent autour d'une partie de poker ; on se jauge, on fait connaissance, avant de discuter du futur "coup". Là, ça tourne court, vu que Parker vient de cravater l'un des invités, après s'être rendu compte qu'il portait un micro. On se débarrasse de la taupe et on se sépare ni vu ni connu. Pas bon pour les finances, mais s'agit d'être prudent dans ce métier.

Un certain Jack Delesia, avec qui il a déjà bossé, ne tarde pas à proposer un autre coup à Parker. La cible ? Un fourgon blindé. Le contexte ? Une petite ville du New Jersey, une banque qui absorbe l'autre et la chambre forte qui transite avec. Le souci ? La femme du directeur et un gardien de la banque sont dans le coup, et comme "un amateur dans la place transforme généralement une bonne occasion en désastre"...

Mais Parker a vraiment besoin de se remettre à flot, et après tout, ils arriveront bien à canaliser les amateurs. Sauf qu'au bout du compte, y a quand même un paquet de monde impliqué dans l'affaire, des intérêts convergents, des motivations fort différentes, rancoeur, vengeance, convoitise... Quand l'affectif rentre dans le tableau, ça a tendance à assombrir celui des pros...


Comme toujours, pas un gramme de psychologie chez Stark, qui nous sert du polar tendu comme un arc et des phrases affûtées qui filent, trajectoire rectiligne, droit sur la cible.

Du polar qui frappe par son aspect très visuel, très cinématographique ; et qui, comme les braquages minutieusement préparés de Parker, m'évoque aussi une chorégraphie, mêlée d'un incroyable sens du rythme, d'enchainements souples et nerveux et d'une mise en scène impeccable (avec en point d'orgue cette mosaïque de chapitres-paragraphes, quelques heures avant le braquage et le dénouement, qui dessine au même instant la situation de chacun des protagonistes).

Rien n'est laissé au hasard dans A bout de course !, chaque mouvement est pensé et exécuté avec précision. Faut dire que le bonhomme avait du métier et quelques dizaines de romans derrière lui, déjà. Du prolifique sans l'ennui, c'est assez rare.


Et le prochain "coup", c'est pour quand ?
Voilà bientôt un an que Westlake s'est fait la malle. Reste à savoir combien de "Parker" restent à traduire.


A bout de course ! / Richard Stark (Nobody Runs forever, 2004, trad. de l'américain par Marie-Caroline Aubert. Rivages/Thriller, 2009)

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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 00:00
Après La nuit de Saint-Germain-des-Prés et Le soleil naît derrière le Louvre, Moynot poursuit l'adaptation en bande dessinée des Nouveaux mystères de Paris de Léo Malet, toujours d'après les personnages de Tardi. 

Cette fois, Nestor Burma va arpenter le macadam du XVIIème arrondissement, côté chic : les immeubles cossus de l'avenue de Wagram et celle de la Grande-Armée, avec quelques échappées jusqu'à Neuilly et Levallois, sur l'île de la Jatte.


Se rendant chez Jeanne Désiris, une cliente qui lui avait fixé rendez-vous, Burma la retrouve morte. Le mari gît à ses côtés. A première vue, un drame conjugal : l'époux aura tué sa femme avant de se donner la mort.
On en reste là, le temps passe et l'eau coule sous les ponts parisiens, jusqu'à ce que quelques mois plus tard, le nom de Désiris revienne aux oreilles de Burma, dans le cadre d'une autre affaire : retrouver une jeune femme, qui profitant de sa ressemblance avec une actrice célèbre, a posé nue dans un journal à scandale. Une dénommée Yolande que Burma ne tarde pas à retrouver, juste avant qu'elle ne se fasse enlever ! Il s'avère qu'elle était la maîtresse de Charles Désiris. Ce dernier, ingénieur automobile, aurait mis au point une invention révolutionnaire, dont on n'a par ailleurs aucune trace. Mais dans quels draps s'était-il donc fourré, cet inventeur sans invention ?!


Frayant entre les rentières avares et desséchées des beaux quartiers, les "frangines" élevées au sirop de la rue et les actrices glamour, Burma va devoir démêler un sacré sac de noeuds, se coltiner quelques brutes et aussi le Quai des Orfèvres qui n'aime pas trop qu'on marche sur ses plates-bandes !


A partir de ses propres déambulations et repérages (ou certainement en s'appuyant sur des photographies d'époque quand les lieux ont par trop changé), Moynot reproduit fidèlement le Paris de la fin des années 50, que ce soit au niveau de l'architecture des bâtiments, des facades, des perspectives, jusqu'aux noms des boutiques ou des bistrots.
Un souci de précision qui nous plonge derechef dans ce "roman d'atmosphère" : Léo Malet et Burma, c'est d'abord une question d'ambiance.

Tout autant que le dessin, le scénario et les découpages sont impeccables (ce qui est loin d'être évident d'ailleurs, vu l'intrigue un tantinet alambiquée de Malet).


Après trois albums, Moynot a décidément l'air de se plaire dans cet exercice de style. Pourvu qu'il poursuive sur sa lancée et nous offre encore quelques déambulations dans ce Paris perdu, en compagnie de Burma.



L'envahissant cadavre de la plaine Monceau / Emmanuel Moynot, mise en couleurs L. Yérathel, d'après le roman de Léo Malet et les personnages de Tardi (Casterman, 2009)
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Published by jeanjean - dans polarabulles
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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 00:00

« Elle avait admis que si, à première vue, rien n'appelait la présence de Kafka, cependant le regard qui suivait sur les vers en était modifié. Depuis, quand il lui expose un fait, un raisonnement qu'elle ne s'explique pas sur-le-champ, mais qu'elle approuve intuitivement, elle acquiesce d'un : "Ouais, je vois ce que tu veux dire : Kafka ramait le dimanche".»


Cédric Morgan (mor, mer, et gan, chant, en breton), après avoir publié plusieurs romans, s'essaye au "noir". Kafka ramait le dimanche ? Il s'agit d'un poème de Jude Stefan, dans lequel il n'est d'ailleurs absolument pas question de l'écrivain pragois ! Simplement, le poète aime "les titres en déphasage avec le contenu du texte, ce qui surprend, dérange le confort du lecteur".


Pontivy. Une petite ville morbihannaise située dans le ventre mou de la Bretagne. Tranquille, assoupie, elle se réveille en sursaut quand Richard Desplouze, professeur de lycée (apparemment) sans histoires, est assassiné alors qu'il faisait son jogging.

La juge d'instruction chargée de l'affaire, voyant que l'enquête patine, fait appel à ses francs-tireurs préférés : Marquis et Ségolène. Malgré leur "aspect bancal et total amateur", ils ont déjà éclairci quelques affaires. De façon anonyme, bien-sûr. Les voilà donc en mission secrète le long du Blavet. Cette fois, Marquis jouera à l'écrivain avide de fait divers, accompagné de sa fidèle assistante.
Ségo, dotée d'un physique disons avantageux, ne tarde pas à recueillir confessions et témoignages, s'octroyant à l'occasion quelques récréations érotiques (les allusions sexuelles fleurissent tout au long du récit, mais le parasitent un peu, à force).

En furetant ici et là, parmi les autochtones et les connaissances de la victime, les deux compères se rendent compte que Desplouze n'était pas le modèle de vertu vanté par ses collègues, et qu'il fricotait volontiers avec ses élèves, en plus de ses conquêtes parmi la gent féminine locale.
Alors, crime passionnel ? Maîtresse reconduite, mari furieux ? L'ennui, c'est que personne dans son entourage n'a de mobile véritable ni le profil d'un assassin.


Plus que l'intrigue - assez conventionnelle - et la fantaisie des personnages, c'est la langue qui retient l'attention. Cédric Morgan sait manier les mots, et de belle façon. Le langage est soutenu, la métaphore subtile, et la prose élégante, bien qu'un peu engoncée parfois dans ses replis et ses atours. D'aucuns diraient précieuse. Peut-être. Mais elle possède du maintien et une certaine prestance, c'est indéniable.

Cependant, ne croyez pas qu'elle est simplement "jolie". Le propos peut être acerbe, la répartie cinglante.
L'auteur n'y va pas de main morte avec la jeunesse par exemple, jugez plutôt :
"(...) tous les jeudi soir, des djeunes font la fête place de la Duchesse et alentour. c'est le quartier de la soif. On boit, on discute, on mange, on chante, on fume, on pisse, sans parler du reste, et on fait du bruit avec tout ce qui vous tombe sous la main. A l'apogée de la ribouldingue, vers les deux, trois heures du matin, on pionce, on se bat ou on rebaise, dans le désordre, et toujours sur le trottoir. C'est le fesse-noz de la semaine, la distraction de la jeunesse d'aujourd'hui, la civilisation de demain."

Ce genre de saillie revient assez fréquemment, à tel point même qu'il semble s'acharner, sur les "djeunes", les piliers de bistrots ou les écrivaillons.... En fait, s'il met le doigt - et appuie bien fort - sur les travers et la médiocrité de ses contemporains, Morgan le fait avec un humour corrosif qui confine parfois à l'aigreur.
Dommage. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti, à moins qu'il s'agisse du personnage de Marquis, plutôt fat et jamais à court d'une vérité définitive ; heureusement, il s'humanise un peu à la fin.


"De toute manière c'était perdu d'avance, l'époque ne veut pas de métaphores, de suggestions, d'élans poétiques, d'allusions, il lui faut du cru, du brut, du vulgaire. pas un éditeur ne voudrait de cette prose retenue". Allons, Mr Marquis (Morgan ?), ne vous laissez pas aller à l'amertume ! Votre éditeur est fidèle semble-t-il, et Kafka... a trouvé un lecteur. Je serais d'ailleurs très étonné d'être seul à l'apprécier.


Kafka ramait le dimanche / Cédric Morgan (Phébus, 2009)

PS : Cédric Morgan a eu une initiative originale : il a mis en ligne son dernier roman. Accès libre et gratuit. C'est ici

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Published by jeanjean - dans france
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